<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> « La menace nord-coréenne n’a jamais cessé de croître »

18 avril 2026

Temps de lecture : 7 minutes

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« La menace nord-coréenne n’a jamais cessé de croître »

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Bruce Klingner est de ces hommes qui parlent peu, mais savent beaucoup. Ancien officier de la CIA, il a passé plus de vingt ans dans les arcanes du renseignement, au contact de l’un des dossiers les plus fermés et les plus inquiétants de Washington : la Corée du Nord. À force d’années passées à observer Pyongyang, ses silences comme ses démonstrations de force, il s’est imposé comme l’une des voix les plus solides sur les questions de dissuasion nucléaire, de prolifération et d’équilibres stratégiques en Asie du Nord-Est. Pour Klingner, l’attention occidentale s’est déplacée ailleurs, laissant s’installer une forme de banalisation du risque.

Entretien avec Bruce Klingner

Propos recueillis par Alexandre Mendel à Washington


Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire. 


La Corée du Nord était autrefois au centre des débats sur la sécurité mondiale. Elle semble aujourd’hui avoir disparu de l’agenda international. Pourquoi ?

La menace nord-coréenne n’a jamais cessé de croître. Ce qui a diminué, ce n’est pas le danger, mais l’attention qu’on lui porte. Je travaille sur la Corée du Nord depuis plus de trente-deux ans, et, durant toute cette période, ses capacités militaires n’ont cessé de se renforcer.

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à ce pays, au milieu des années 1990, nous pensions que Pyongyang possédait peut-être un ou deux engins nucléaires. À l’époque, le débat portait essentiellement sur la question de savoir s’ils seraient capables ou non de produire une arme nucléaire fonctionnelle. Aujourd’hui, la question ne se pose plus du tout dans ces termes.

Leurs missiles se sont perfectionnés sur plusieurs décennies. Dès 2016, ils étaient capables de frapper le territoire continental des États-Unis. Depuis, ils ont poursuivi le développement de leurs capacités balistiques, en améliorant à la fois la portée, la précision et la survivabilité de leurs systèmes.

Personne ne dispose d’une estimation précise, mais il pourrait s’agir d’une cinquantaine d’armes nucléaires, voire plus, avec la capacité d’en construire bien davantage. Leurs missiles se sont perfectionnés au fil des décennies. Ils ont continué à développer et à étendre leurs capacités en matière de missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) et disposent désormais de missiles capables d’atteindre toutes les bases américaines dans le Pacifique, ainsi que celles de nos alliés coréens et japonais. De plus, ces dernières années, ils sont également devenus une menace crypto très sérieuse.

La Corée du Nord ne se limite pas au vol de cryptomonnaies, parfois pour plusieurs milliards de dollars par an. Elle a aussi développé des capacités lui permettant d’interférer avec des systèmes informatiques critiques, notamment ceux qui contrôlent des infrastructures sensibles, comme les centrales nucléaires, les réseaux d’eau, les transports ou l’électricité.

Ce silence traduit-il une forme d’acceptation stratégique de la situation, voire de complaisance ?

Je ne parlerais pas de complaisance. Mais plutôt d’un sentiment de résignation et de lassitude stratégique. Beaucoup de responsables politiques se demandent aujourd’hui ce qu’il reste réellement à faire face à un régime qui refuse systématiquement toute discussion.

Les options diplomatiques ont été tentées à de nombreuses reprises, sous différentes administrations américaines, avec des approches très diverses.

Mais, depuis plus de six ans, la Corée du Nord refuse tout dialogue sérieux avec les États-Unis et leurs alliés

Officiellement, Pyongyang n’est toujours pas reconnu comme un État doté de l’arme nucléaire. Mais dans les faits, il existe un scepticisme profond quant à la possibilité de revenir à une situation antérieure, dans laquelle la dénucléarisation serait un objectif réaliste à court terme.

Face à cette impasse, l’attention internationale s’est déplacée vers d’autres crises jugées plus urgentes, et l’approche dominante consiste désormais à maintenir la dissuasion, à renforcer les capacités défensives et à gérer le risque, plutôt qu’à chercher une percée diplomatique immédiate.

Que savons-nous aujourd’hui de l’état réel de ses forces armées et de son programme nucléaire ?

Même lorsque je travaillais dans le renseignement, à la CIA, la Corée du Nord était de loin le dossier le plus complexe. J’avais auparavant travaillé sur l’Union soviétique et, rétrospectivement, cela ressemblait presque à un jeu d’enfants en comparaison. Cela ne signifie pas que nous ne savons rien. Les essais nucléaires, les lancements de missiles, les parades militaires et les démonstrations de force répétées du régime nous permettent d’évaluer ses capacités avec une fiabilité raisonnable, même si de nombreuses zones d’ombre subsistent.

La Corée du Nord a procédé à six essais nucléaires. Cela signifie qu’elle dispose non seulement d’armes atomiques, mais aussi d’armes thermonucléaires beaucoup plus puissantes que celles utilisées en 1945. Certaines de ces armes sont conçues pour être montées sur des missiles balistiques intercontinentaux.

Or, ces missiles balistiques intercontinentaux les plus récents sont suffisamment grands pour emporter plusieurs ogives et leur nombre dépasse probablement celui des intercepteurs terrestres déployés par les États-Unis en Alaska et en Californie pour défendre leur territoire. La Corée du Nord dispose également d’un large éventail de missiles de courte, moyenne et longue portée. Certains sont équipés d’ogives manœuvrables, conçues pour déjouer ou saturer les systèmes de défense antimissile alliés.

L’implication nord-coréenne dans la guerre en Ukraine a-t-elle modifié l’équilibre stratégique ?

Oui et de manière très inquiétante. La Corée du Nord a fourni à la Russie des équipements militaires pour une valeur de plusieurs milliards de dollars. Cela inclut des centaines de milliers, voire des millions d’obus d’artillerie, des roquettes, des missiles, et probablement jusqu’à quinze mille soldats envoyés pour soutenir les opérations russes. Certains de ces soldats nord-coréens ont été tués au combat contre les forces ukrainiennes.

Cette implication n’est pas seulement symbolique : elle a permis à la Russie de poursuivre ses attaques contre les forces ukrainiennes et contre les civils

En échange, Pyongyang reçoit des financements importants, du carburant et très probablement des technologies militaires russes. Même si la nature exacte de ces transferts technologiques reste débattue, toute amélioration des capacités nord-coréennes, qu’elle soit matérielle ou issue de l’expérience acquise sur le champ de bataille, accroît directement la menace qui pèse sur les forces américaines en Asie, ainsi que sur la Corée du Sud et le Japon.

Assiste-t-on à une forme de division tacite des priorités stratégiques, la Corée du Nord étant de plus en plus perçue comme un dossier secondaire, voire comme un problème relevant d’abord de la Chine, pendant que les États-Unis et l’Europe se concentrent sur d’autres crises ?

L’attention américaine portée à la Corée du Nord a en fait toujours fluctué au fil des décennies. Lorsqu’elle adopte une posture militaire ouvertement provocatrice — par des menaces explicites, des essais nucléaires ou le lancement de missiles balistiques intercontinentaux —, elle remonte immédiatement au sommet de l’agenda politique américain. Lorsqu’elle se montre disposée à dialoguer ou à négocier, elle capte également l’attention du gouvernement, des médias et des experts.

En revanche, lorsque la Corée du Nord semble plus silencieuse, elle tend à perdre en visibilité aux yeux des plus hauts responsables politiques. Cela ne signifie pas qu’elle cesse d’être suivie. Elle demeure étroitement surveillée par les services de renseignement, les forces armées, le département d’État et les autres agences concernées.

Avec le temps, certaines actions qui auraient été perçues comme extrêmement provocatrices par le passé finissent par être considérées comme presque routinières. En 2016, 2017 ou 2018, chaque tir de missile nord-coréen donnait lieu à de nombreuses sollicitations médiatiques et à des débats approfondis sur les intentions et le niveau de la menace. Aujourd’hui, même un essai de missile important peut passer largement inaperçu en dehors des cercles spécialisés, notamment au sein du renseignement et des forces armées.

Lors de son premier mandat, Donald Trump avait rencontré Kim Jong-Un trois fois. En juin 2018, à Singapour, en février 2019 à Hanoï, puis en juin 2019, dans la zone démilitarisée (DMZ) entre les deux Corée. Le second mandat de Donald Trump a-t-il rouvert une perspective de dialogue avec Pyongyang ?

Le président Trump aimerait certainement un nouveau sommet. Il a souvent mis en avant sa relation personnelle avec Kim Jong-un et a déclaré publiquement, à plusieurs reprises, depuis son retour à la Maison-Blanche qu’il souhaitait le rencontrer à nouveau. Cela dit, concrètement, rien n’a changé. La dernière rencontre entre des diplomates américains et nord-coréens remonte à octobre 2019, à Stockholm. Depuis, toutes les tentatives de contact ont été rejetées par Pyongyang, y compris celles entreprises sous le second mandat de Donald Trump.

Des diplomates américains racontent que, sous l’administration Biden, ils ont glissé une lettre demandant un contact sous la porte de l’ambassadeur nord-coréen auprès des Nations Unies à New York. La lettre a été renvoyée à l’expéditeur. Début 2025, des Américains ont également tenté de faire parvenir une missive du président Trump à Kim Jong-un à la mission nord-coréenne à New York, mais celle-ci a été à nouveau refusée.

Si l’engagement américain venait à s’affaiblir, quelles seraient les conséquences pour la Corée du Sud et le Japon ?

La dissuasion repose sur deux piliers fondamentaux : les capacités et la détermination. Les capacités peuvent être renforcées par des investissements militaires, des achats d’armements et des exercices conjoints. La détermination, en revanche, est intangible. Le moindre doute quant à la volonté des États-Unis de respecter pleinement leurs engagements conventionnels a des conséquences extrêmement dangereuses. Lors de nombreuses discussions privées avec des responsables sud-coréens et japonais au fil des années, j’ai constaté une inquiétude croissante à ce sujet.

Face à cette incertitude, ces pays peuvent chercher à renforcer encore davantage leurs propres capacités militaires, à approfondir leur coopération régionale, ou à repenser plus largement leur posture stratégique face aux menaces que représentent la Corée du Nord et la Chine.

Que sait-on d’une éventuelle succession de Kim Jong-un ?

Beaucoup d’incertitudes demeurent. Par le passé, certains ont évoqué la possibilité que sa sœur joue un rôle central, ce qui aurait été inédit dans un système aussi patriarcal. Plus récemment, l’attention médiatique s’est portée sur sa fille. Mais il est beaucoup trop tôt pour la considérer comme une héritière désignée. Dans le système nord-coréen, un successeur est généralement préparé pendant de nombreuses années et présenté de manière très contrôlée.

Rien n’indique qu’un futur dirigeant adopterait une politique fondamentalement différente. La Corée du Nord suit une ligne stratégique constante depuis près de quatre-vingts ans. Il est donc plus pertinent de se concentrer sur le dirigeant actuel et sur la continuité du régime.

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