Poésie, Portugal, Turquie, Palestine. Aperçu des livres de la semaine.
Cet atlas se distingue par son excellence cartographique et sa valeur pédagogique. Fruit de la collaboration entre Delphine Papin, directrice du service cartographie du Monde, et Gilles Paris, grand reporter, l’ouvrage propose cinquante cartes et infographies d’une remarquable qualité.
La force de cet atlas réside dans sa capacité à transformer la complexité géopolitique en représentations visuelles immédiatement compréhensibles. Chaque carte intègre des dimensions historiques, démographiques, économiques et culturelles, permettant de saisir l’enchevêtrement des facteurs qui nourrissent le conflit. Les infographies rendent lisibles des réalités abstraites : mouvements de population, répartition des ressources hydriques, évolution des implantations, dynamiques électorales.
L’approche didactique adoptée en fait un outil précieux pour comprendre les origines et ramifications du conflit israélo-palestinien. Les auteurs abordent méthodiquement les grandes étapes historiques – guerre des Six Jours, accords d’Oslo, guerre du Kippour – tout en analysant les évolutions contemporaines : montée de l’extrême droite à la Knesset, question de l’eau, pluralité des identités palestiniennes.
Au-delà de l’aspect géographique, l’atlas intègre les dimensions économiques, culturelles et religieuses des sociétés israélienne et palestinienne. Publié après les événements d’octobre 2023, il permet de situer les violences actuelles dans un conflit centenaire. Le dossier documentaire en fin d’ouvrage enrichi l’approche avec textes et documents historiques. Dans un débat public souvent polarisé, cet ouvrage offre une base factuelle solide, un outil indispensable pour l’enseignement et la compréhension citoyenne.
Tigrane Yégavian
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La publication de cette biographie constitue un événement dans la mesure où il s’agit du premier ouvrage en français consacré à Fethullah Gülen, penseur musulman turc décédé en octobre 2024. Cette somme académique de 468 pages comble une lacune majeure dans l’historiographie francophone de l’islam contemporain. Jon Pahl, historien américain formé à l’université de Chicago et invité par Oxford, Cambridge et Yale, livre une analyse rigoureuse d’une figure aussi fascinante que controversée. L’ouvrage retrace le parcours extraordinaire d’un prédicateur né en 1938 dans un village d’Anatolie qui inspira un mouvement mondial, le Hizmet (« service »), comptant des millions de sympathisants et plus de mille écoles réparties sur tous les continents. Gülen, formé dans la tradition soufie et influencé par Saïd Nursî, développa une vision conciliant fidélité à l’islam et ouverture à la modernité. Privilégiant l’éducation plutôt que la conquête du pouvoir politique, il bâtit un réseau transnational d’établissements scolaires, de médias et d’initiatives de dialogue interreligieux, estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Pahl analyse finement l’alliance, puis la rupture spectaculaire avec R. T. Erdoğan. Alliés dans les années 2000, le mouvement Hizmet et l’AKP se déchirent en 2013 après des révélations de corruption. S’ensuit une répression massive : fermeture de centaines d’écoles, arrestation de dizaines de milliers de personnes, purges dans l’administration. Erdoğan accuse Gülen d’avoir orchestré le coup d’État manqué de 2016, ce que l’intéressé a toujours démenti. L’auteur se montre sceptique face à cette thèse officielle tout en reconnaissant les zones d’ombre du mouvement.
Faisant le pire de l’objectivité, l’ouvrage éclaire un islam turc méconnu, ancré dans le soufisme, prônant le dialogue interreligieux et la tolérance. La stratégie éducative du Hizmet, inspirée des modèles jésuites, révèle une capacité d’influence remarquable. Les rencontres de Gülen avec Jean-Paul II, des rabbins et des figures religieuses américaines témoignent d’une ouverture rare dans le monde musulman contemporain. Si la perspective américaine de Pahl conduit parfois à une lecture bienveillante, cette biographie s’impose comme une référence indispensable. Elle offre les clés pour comprendre un mouvement qui, malgré la répression, continue d’irriguer des réseaux mondiaux. À l’heure de l’après-Gülen, cet ouvrage érudit permet de saisir l’héritage d’un penseur qui incarnait une alternative modérée dans le paysage musulman contemporain.
L’ouvrage éclaire un islam turc ancré dans le soufisme et valorise le dialogue interreligieux de Gülen (rencontres avec Jean-Paul II, rabbins, figures religieuses américaines). Toutefois, la perspective de Pahl glisse trop souvent vers l’hagiographie. L’auteur passe sous silence les accusations de dérives sectaires, les mécanismes de contrôle au sein du mouvement, et l’opacité de ses financements. Les critiques sur l’endoctrinement dans certaines écoles, les pressions exercées sur les membres, ou encore les pratiques d’infiltration systématique de l’appareil d’État sont à peine effleurées.
Malgré ces limites, cette biographie demeure un outil utile pour comprendre un mouvement transnational complexe. Elle offre une base documentaire solide, même si le lecteur devra la compléter par des analyses plus critiques pour saisir pleinement les ambiguïtés du Hizmet. À l’heure de l’après-Gülen, l’ouvrage permet d’appréhender l’héritage d’un penseur dont l’influence mondiale mérite un examen moins complaisant que celui proposé par Jon Pahl.
Tigrane Yégavian
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Mahmoud Darwich, Une mémoire pour l’oubli, Actes Sud, 192 pages, 19 euros
Dans le fracas des bombardements qui ont à nouveau déchiré le Proche-Orient ces derniers mois, la réédition de Une mémoire pour l’oubli de Mahmoud Darwich résonne avec une actualité déchirante.
Ce récit, écrit au cœur du siège de Beyrouth en août 1982, nous parvient aujourd’hui comme un écho tragique, un texte prophétique qui n’a cessé de dire ce qui se répète.
Le grand poète palestinien y consigne vingt-quatre heures de survie sous les bombes, transformant l’attente angoissée en méditation poétique d’une intensité rare. Entre la quête obsédante d’un café matinal et les sirènes des raids aériens, Darwich tisse une prose hallucinée où se mêlent mémoire intime et mémoire collective, où le quotidien le plus trivial côtoie l’horreur la plus absolue. Le café devient prétexte à explorer les strates du temps palestinien, à convoquer les absents, à interroger le sens même de l’écriture face à la destruction.
Ce qui frappe, quarante ans après sa première parution, c’est la modernité de cette langue. Darwich ne cède jamais au pathos, refuse le misérabilisme comme l’héroïsme de circonstance. Il préfère la digression poétique, l’ironie amère, la réflexion métaphysique sur l’identité en exil. Son Beyrouth assiégé devient une métaphore universelle de toutes les villes martyres, de tous les peuples piégés dans la spirale de la violence.
Lire ce livre aujourd’hui, alors que le Liban et Gaza connaissent à nouveau les bombardements et que les images de destructions saturent nos écrans, c’est mesurer à quel point l’espoir de paix s’est évanoui. C’est aussi comprendre pourquoi la littérature de Darwich demeure essentielle : elle refuse l’oubli que le titre semble promettre, elle maintient vivante la dignité humaine là où tout conspire à l’écraser.
Cette réédition d’Actes Sud, opportune et nécessaire, rappelle que certains textes ne vieillissent pas, parce que les tragédies qu’ils décrivent, hélas, se perpétuent. Une mémoire pour l’oubli n’est pas seulement un témoignage historique majeur : c’est un acte de résistance par la beauté de la langue, un refus obstiné de céder à la barbarie. Un livre indispensable qui n’a pas pris de ride.
Tigrane Yégavian













