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Une enquête commandée par Airbnb à Jean-Laurent Cassely, publiée en avril 2026, a cartographié 800 000 foyers hôtes sur la plateforme : 1 Français sur 100, un observatoire unique des classes moyennes, de leurs fractures territoriales et de leurs stratégies de survie économique.
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Ces hôtes — âge médian de 48,4 ans, majorité féminine, souvent multipropriétaires — incarnent une France du milieu qui s’adapte en silence : le revenu médian de la location atteint 4 300 euros bruts par an, l’équivalent d’un treizième et d’un quatorzième mois.
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Derrière les barquettes de riz et les clés cachées sous le paillasson se joue une recomposition profonde du rapport à l’immobilier, à la propriété et au territoire — avec des implications directes pour la présidentielle de 2027.
Il y a quelque chose de révélateur dans la méthode. Pour comprendre la France des classes moyennes en 2026, Jean-Laurent Cassely, directeur du bureau de tendances Maison Cassely, n’a pas commandé un sondage. Il est parti en Dacia et en train, de Lille aux Vosges, de Bordeaux à la Côte d’Azur, boire un verre avec des propriétaires qui louent leur logement sur une plateforme numérique. Le résultat — une enquête de 115 pages, données Airbnb inédites à l’appui — dit infiniment plus que son sujet. Car les 800 000 foyers hôtes Airbnb représentent exactement 1 Français sur 100. Et ils forment, par leur profil socio-économique, leur répartition géographique et leurs aspirations, un observatoire unique de ce que la France est devenue.
Un Français sur 100, mais lequel ?
L’échantillon n’est pas neutre. Les hôtes Airbnb sont un reflet légèrement déformé de la population par le haut : âge médian de 48,4 ans, contre 42,1 pour l’ensemble des Français ; majorité féminine (58 %, contre 51,4 % dans la population générale) ; propriétaires, souvent multipropriétaires, disposant de revenus du travail ou de pensions imposables. Ils ne sont ni les Gilets jaunes ni les ultra-riches, ni tout à fait vieux ni entièrement urbains. Ils incarnent ce que l’enquête appelle les « classes moyennes plus » : une expression entendue sur le terrain, de la bouche d’un hôte, et qui résume mieux que toute catégorie statistique la réalité d’une France du milieu, suffisamment protégée pour ne pas crier, suffisamment préoccupée pour ne pas se taire.
Leurs deux tiers ont entre 30 et 60 ans. Ce sont les vieux millennials et les jeunes boomers, la génération X en fin de parcours professionnel, les quinquagénaires qui ont terminé de rembourser leur prêt ou qui, au contraire, en remboursent encore plusieurs à la fois. Leurs prénoms, Bernard, Martine, Didier, Aurélie, Nicolas, forment un catalogue générationnel d’une précision ethnographique. Leurs métiers couvrent un spectre large : infirmière libérale, data-scientist, aide-soignante, commercial, menuisier, enseignante, photographe, coach, sophrologue. Ce que ces profils ont en commun, c’est d’avoir développé des compétences transposables dans l’activité de loueur : le sens de la gestion, la communication interpersonnelle et la débrouillardise pratique.
La géographie des hôtes, miroir de la France
La première carte que produit l’étude dit l’essentiel. Les hôtes sont présents partout, dans plus de 80 % des communes françaises, mais leur concentration et leur profil varient radicalement selon les territoires. L’Île-de-France concentre le plus grand nombre de foyers hôtes en valeur absolue, conséquence de sa densité et de l’attractivité de Paris comme destination mondiale. PACA et Occitanie complètent le podium, reflet de la transformation précoce des côtes méditerranéennes par le tourisme de masse.
Mais c’est la deuxième carte, celle du taux d’hôtes rapporté à la population, qui révèle les vraies fractures. Ce taux grimpe dans les territoires touristiques et littoraux, là où l’économie est dite « présentielle » : tourisme, commerce de proximité, services à la personne. Il reste plus faible dans les métropoles denses et dans la France intérieure non touristique. Autrement dit, l’économie des plateformes a épousé et amplifié les diversités territoriales préexistantes : elle renforce les zones déjà attractives et offre aux zones déprimées une bouée de sauvetage.
La pyramide des âges se projette elle aussi sur le territoire avec une netteté saisissante. Dans les régions littorales du Sud et de l’Ouest, les hôtes de plus de 50 ans sont majoritaires, conséquence des choix résidentiels des retraités et de la concentration des résidences secondaires : selon l’INSEE, deux résidences secondaires sur trois en France appartiennent à un ménage de plus de 60 ans. Dans les régions urbaines et industrielles du Nord, du Grand Est et de la région Auvergne-Rhône-Alpes, c’est une population d’actifs plus jeune qui prédomine. Deux France de l’hospitalité coexistent ainsi : celle des retraités du Sud qui proposent leur maison de vacances avec la générosité d’une chambre d’hôte d’antan, et celle des actifs urbains qui louent leur résidence principale par nécessité économique autant que par réflexe entrepreneurial.
Le travail ne paie plus. Et tout le monde le sait
La phrase revient comme un leitmotiv dans les témoignages : « Ça paie les charges, les factures et l’entretien du logement. » Elle résume la situation de la majorité des hôtes avec une précision qu’aucun indicateur macroéconomique ne capture aussi bien. Le revenu médian généré par la location est de 4 300 euros bruts par an : l’équivalent d’un treizième et d’un quatorzième mois. Ce complément n’est pas du luxe. C’est la variable d’ajustement qui permet à des ménages par ailleurs correctement insérés, de rester propriétaires, de financer les études des enfants, de maintenir un cadre de vie qui correspond à leurs aspirations.
L’enquête identifie trois niveaux dans la pyramide des besoins de ces classes moyennes. Le premier est défensif : se maintenir, conserver son logement, faire face aux dépenses imprévues. C’est la logique des mères célibataires qui louent une chambre pour rembourser le rachat de la part de leur ex-conjoint, comme Virginie, professeure de lettres à Lyon, qui a vu ses revenus locatifs dépasser son salaire d’enseignante tout en se considérant comme ancrée à gauche. C’est aussi celle des retraités aux pensions insuffisantes, comme Joëlle, 68 ans, ancienne commerçante à Lille, qui loue trois chambres de sa grande maison pour l’entretenir et la conserver. Le deuxième niveau est l’amélioration du quotidien : financer des vacances, rénover le logement, s’offrir ce que les seuls revenus du travail ne permettraient pas. Le troisième, minoritaire mais croissant, est entrepreneurial : faire de la location un véritable métier, se professionnaliser, constituer un patrimoine.
Ce continuum est l’un des apports analytiques les plus précieux de l’étude. Il bat en brèche la distinction trop simple entre le « bon hôte » qui partage son logement dans l’esprit des origines collaboratives de la plateforme et le « mauvais investisseur » qui spécule sur la crise du logement.
Ce continuum est l’un des apports analytiques les plus précieux de l’étude. Il bat en brèche la distinction trop simple entre le « bon hôte » qui partage son logement dans l’esprit des origines collaboratives de la plateforme et le « mauvais investisseur » qui spécule sur la crise du logement. La réalité, comme souvent, est un long continuum : Yoann et Aurélie, couple bordelais propriétaires d’une guesthouse dans leur jardin, prennent l’apéro avec leurs voyageurs et gèrent simultanément d’autres biens en location longue durée. Manu, agent immobilier dans l’Ain, a intégré le loyer Airbnb dans son plan de financement pour s’offrir la maison que ses revenus seuls n’auraient pas permis. Gilles, ancien militaire dans les Vosges, construit lui-même un parc de tiny houses tout en conservant son emploi salarié.
Une France qui s’internationalise par l’immobilier
L’un des angles les plus originaux de l’enquête est géographique et sociologique à la fois. Les hôtes ont rendu le désert touristique obsolète. Avec environ un tiers des hébergements situés à la campagne, des communes jusqu’ici inconnues de la carte du tourisme reçoivent désormais des voyageurs venus pour des raisons très diverses : réunions de famille délocalisées « au milieu de nulle part », professionnels en déplacement, techniciens EDF en mission, participants à un championnat de pétanque ou à un stage de chant lyrique. Sandra, en Indre-et-Loire, reçoit des compétiteurs de badminton, des géomètres qui cartographient les forêts, des élagueurs de lignes de chemin de fer. « À travers les motifs de déplacement des voyageurs, j’ai découvert tout un monde dont j’ignorais l’existence. »
Ce phénomène documente en creux une France des mobilités professionnelles et paraprofessionnelles que les statistiques du tourisme ne captent pas : la France qui bouge non pour les vacances mais pour le travail, la formation, le soin aux proches, les loisirs spécialisés. Les hôtes ruraux deviennent ainsi des capteurs précieux de cette économie invisible, celle des déplacements contraints qui ne font pas la une des magazines de voyage.
Par ailleurs, les hôtes ont développé une lecture géopolitique spontanée du monde à travers le prisme de leurs réservations. Jean-François, à Aix-en-Provence, constate beaucoup d’Américains, de Néerlandais et de Sud-Coréens dans ses réservations, et très peu de Français : « Leur pouvoir d’achat est en berne depuis deux ans. » La plateforme est devenue un baromètre informel des conjonctures étrangères.
La propriété réinventée, la transmission au cœur
L’étude documente une transformation profonde du rapport à l’immobilier, particulièrement marquée chez les millennials. La frontière jadis nette entre résidence principale, résidence secondaire et investissement locatif a fondu. La nouvelle génération d’acquéreurs n’achète plus un logement : elle achète un projet de rentabilité. Étienne, jeune père parisien, a acquis un appartement à Lille, sa ville d’origine, à la fois pour investir, pour s’y retrouver en vacances et pour télétravailler loin de la capitale, tout en louant sa résidence parisienne sur Airbnb lors de ses absences.
Le président du site PAP, Corinne Jolly, confirme cette bascule : dans les grandes villes, le primo-accédant ne peut plus acheter là où il vit. Il saute l’étape résidence principale pour un investissement locatif allié à « une petite dimension plaisir », avec le fantasme d’un pied-à-terre sur la côte atlantique ou à la montagne. L’immobilier n’est plus un toit : c’est une stratégie patrimoniale totale.
Cette logique a des effets géographiques mesurables. Les villes moyennes qui montent, Saint-Nazaire, Douai, Chartres, Blois, captent des investisseurs repoussés des grandes métropoles par des prix devenus inaccessibles. Gérald, photographe en banlieue nantaise, a cherché successivement à Nantes, Angers, Rennes, La Roche-sur-Yon, Challans, Vannes, avant de découvrir Saint-Nazaire et d’y acheter un studio pour 45 000 euros. Ce mouvement centrifuge des investisseurs privés dessine une nouvelle géographie des prix de l’immobilier, par cercles concentriques autour des métropoles.
Le politique en filigrane
L’étude s’abstient soigneusement de toute conclusion électorale directe. Mais elle livre un matériau politique dense. Les hôtes Airbnb forment une population sociologiquement peu abstentionniste, impliquée dans la vie locale, informée. Et profondément partagée.
D’un côté, propriétaires et entrepreneurs, ils partagent les réflexes d’une droite patrimoniale et libérale : attachement à la valeur travail, hypersensibilité à la fiscalité, irritation contre les contraintes réglementaires. La figure du « Nicolas qui paie », millennial actif avec enfants qui se vit comme la vache à lait du système redistributif, affleure dans plusieurs témoignages. Leur ouverture aux étrangers, leur pratique quotidienne de l’accueil de l’inconnu, leur attachement à une certaine idée de la convivialité et du partage les ancrent dans une France ouverte sur la mondialisation.
Virginie à Lyon, professeure de lettres sur les pentes de la Croix-Rousse, se considère de gauche mais voit ses revenus locatifs dépasser son salaire, et doit régulièrement expliquer à son fils « marxiste » que son patrimoine est le fruit d’une vie de travail. Ce paradoxe, être culturellement de gauche et économiquement propriétaire, traverse une partie significative des hôtes urbains et dit quelque chose d’essentiel sur les recompositions politiques en cours à l’approche de la présidentielle de 2027.
Virginie à Lyon, professeure de lettres sur les pentes de la Croix-Rousse, se considère de gauche mais voit ses revenus locatifs dépasser son salaire, et doit régulièrement expliquer à son fils « marxiste » que son patrimoine est le fruit d’une vie de travail. Ce paradoxe, être culturellement de gauche et économiquement propriétaire, traverse une partie significative des hôtes urbains et dit quelque chose d’essentiel sur les recompositions politiques en cours à l’approche de la présidentielle de 2027.
Ce que cela dit de la France
La leçon géographique et sociologique de cette enquête tient en quelques constats.
La France des propriétaires est vaste, hétérogène et silencieuse. Elle ne se résume pas aux clichés du boomer en croisière ni à ceux de la spéculation immobilière parisienne. Elle se compose d’une myriade de petits multipropriétaires organiques : 10 millions de Français détiennent plus d’un bien, selon l’INSEE, qui ont constitué leur patrimoine à coups de petites opérations, souvent à proximité de chez eux, parfois par accident, toujours avec une vigilance aiguë sur la fiscalité et les charges.
Cette France est préoccupée, mais pas résignée. Elle invente une figure nouvelle que l’enquête nomme le « propriétaire-entrepreneur de proximité » : ni rentier passif, ni entrepreneur schumpetérien de la startup nation, mais quelqu’un qui met sa force de travail au service de son propre capital, qui capitalise littéralement sur ses efforts pour maintenir un niveau de vie qui lui paraît légitime. C’est une forme inédite d’adaptation que ni le modèle salarial classique ni le discours sur la rente immobilière ne permettent de saisir correctement.
Elle est aussi, et c’est peut-être le plus important, une France de la mobilité invisible. Ses membres vivent souvent entre plusieurs territoires, investissent loin de chez eux, accueillent des étrangers chez eux, ont des enfants qui vivent à l’étranger. Leur rapport au territoire est celui d’une France qui s’est mondialisée par le bas, par le logement et les plateformes, bien avant que cette mondialisation ne soit reconnue par les politiques publiques ou les médias.
Ce que cette enquête dit de la France, en définitive, c’est qu’elle ne se laisse pas réduire aux récits dominants du déclin ou de la résilience. Elle se maintient, elle s’adapte, elle se réinvente. Souvent dans l’ombre, souvent avec créativité, toujours avec une conscience aiguë de ce que coûte le fait de tenir sa place dans une société où les équilibres se resserrent. C’est cette France-là, discrète et déterminée, que les partis politiques auraient intérêt à comprendre avant 2027.
Source : Jean-Laurent Cassely / Maison Cassely, Un apéro avec 800 000 Français. À la rencontre des classes moyennes et de la France des propriétaires. Une enquête sur les hôtes Airbnb, étude commandée par Airbnb, avril 2026.










