Défense : L’Union européenne et le risque d’une nouvelle ligne Maginot

15 mai 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : Extraction de commandos parachutistes en Caïman - opération Barkhane. JB. Tabone. (c) armée de terre

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Défense : L’Union européenne et le risque d’une nouvelle ligne Maginot

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  • Alors que la nouvelle guerre du Golfe confirme l’obsolescence des stratégies purement défensives, le réarmement européen reste prisonnier d’une logique de bouclier — bouclier antidrone, bouclier aérien, bouclier spatial — au détriment de toute capacité offensive réelle.

  • Les conflits récents — Ukraine, Inde-Pakistan, États-Unis contre Iran — montrent qu’aucun système défensif ne permet de prendre l’ascendant : pour inverser le cours d’une guerre, il faut pouvoir porter des coups dans la profondeur du dispositif adverse.

  • En Europe, seules la France et le Royaume-Uni disposent d’une maîtrise opérationnelle et industrielle complète dans ce segment offensif — un avantage que Paris doit transformer en locomotive européenne, avant que 2030 ne devienne l’horizon d’une confrontation directe avec la Russie.

Par Baudouin d’Amayé

« Pour être craint, il faut être puissant ». Les vœux d’Emmanuel Macron aux armées résonnent encore, alors que la nouvelle guerre du Golfe montre une nouvelle fois que les stratégies privilégiant le bouclier à l’épée sont passées de mode. Si le réarmement européen est encore marqué par une logique défensive, la France, forte de son expérience opérationnelle et industrielle dans le segment offensif, pourrait infléchir cette dynamique.

Les conflits ces derniers mois se suivent et se ressemblent. Russie contre Ukraine, Inde contre Pakistan, États-Unis et Israël contre Iran, tous montrent une même réalité décrite sans détour par le chef d’état-major des armées Fabien Mandon devant la commission de la Défense de l’Assemblée nationale, le 9 avril dernier : « On observe un emploi désinhibé de la force, de la part de grands États dans des proportions que l’on n’imaginait pas, notamment au Proche et au Moyen-Orient en ce moment. Dans cet environnement, pour être écouté, il faut être fort. Une nation qui n’est pas forte ne pèse plus dans le débat international. »

Même son de cloche au niveau politique, par la voix de la ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants, Alice Rufo, tirant la conclusion des retours d’expérience lors du Paris Defence and Strategy Forum fin mars : « Les conflits récents montrent la nécessité de disposer de capacités permettant d’agir dans la profondeur du dispositif adverse. »

L’Europe doit faire évoluer son logiciel

Au plan européen, la prise de conscience n’apparait pas aussi rapide. Même le tout récent « missile tour », auprès des capitales européennes, que vient d’achever Andrius Kubilius, le commissaire européen à la Défense et l’Espace, était essentiellement marqué par des préoccupations défensives. Rien de surprenant puisque sur la page d’accueil du Livre blanc 2030 de l’UE, il est surtout question de « défense antidrone », de « bouclier » aérien, de « bouclier » spatial. Concrètement, les plans les plus élaborés de Bruxelles se rapportent prioritairement au champ défensif, comme l’European Drone Defence Initiative et l’Eastern Flank Watch, associant dispositifs sophistiqués de détection et capacités d’interception dans toutes les tranches d’altitude. Condition nécessaire d’une politique de défense, mais en aucun cas suffisante, négligeant les autres dimensions d’une réponse adéquate, avec le risque d’un effet « ligne Maginot ». Les leçons de l’Ukraine ou du Golfe nous apprennent qu’aucun système défensif ne permet de prendre l’ascendant, a fortiori si les stocks disponibles donnent l’avantage à l’attaquant contre le défenseur. Pour inverser le cours de la guerre, il faut pouvoir porter des coups, dans une durée qui peut se compter en mois ou en années.

Aucun système défensif ne permet de prendre l’ascendant, a fortiori si les stocks disponibles donnent l’avantage à l’attaquant contre le défenseur. Pour inverser le cours de la guerre, il faut pouvoir porter des coups.

Cette posture de l’UE marginalise donc les programmes consacrés à l’offensive, et, en quelque sorte, les relègue aux coopérations bilatérales ou multilatérales entre États, comme dans le cadre du programme ELSA (European Long-Range Strike Approach) qui n’a pour l’instant accouché que de projets relativement modestes, comme les drones tirés depuis le sol OWE 500+. Pouvant être produits en masse pour des effets de saturation, ils demeurent limités en termes de pénétration des systèmes les plus sophistiqués, loin derrière les lignes ennemies.

Les leçons les plus récentes montrent que c’est de ce côté que doit porter l’effort qualitatif et quantitatif, de manière à constituer des stocks destinés à tenir dans la durée. La campagne aérienne des États-Unis sur les sites névralgiques de l’Iran le prouve : les réserves diminuent très vite, et même les capacités industrielles américaines n’arrivent pas à suivre la cadence. Les stocks américains auraient chuté de 30 à 40% en moyenne en quelques semaines, avec des pointes à -43% pour les missiles AGM-158 JASSM, selon le Washington Post. Non seulement les États-Unis fermeront probablement le robinet « export » pour préserver leurs stocks stratégiques, mais ils commencent même à refuser à leurs alliés européens de déployer les capacités « deep strike » américaines sur leur sol, comme Berlin vient de l’apprendre à ses dépens. D’où l’impérieuse nécessité de penser « Made in Europe ». Et la France a une vraie carte à jouer dans ce domaine.

Maitrise opérationnelle et industrielle

En Europe, seules Paris et Londres disposent à la fois des BITD compétentes dans ce segment et d’une expérience opérationnelle complète dans la mise en œuvre, qui pourraient servir de référence aux pays souhaitant monter en gamme en la matière. Les deux partenaires ont mené des programmes conjoints ayant fait leurs preuves au combat, comme le SCALP. Avec le soutien de l’Italie, la France et la Grande-Bretagne entrent également en phase de développement pour deux nouveaux missiles de croisière multirôles – le Stratus LO (faible observabilité) et le Stratus RS (frappe rapide) – qui devraient être opérationnels en 2030. Mais la France peut également compter sur des atouts uniques comme le MdCN (missile de croisière naval) tiré à partir des sous-marins et des frégates comme les FDI vendus à la Grèce et proposées à la Suède et au Portugal, et dont la production devrait reprendre incessamment. Mais aussi le LCM (Land Cruise Missile, déclinaison sol-sol du MdCN) qui sera testé dès 2028 et pourrait constituer l’unique alternative européenne au Tomahawk américain avant 2030, marqueur temporel d’une possible confrontation directe avec la Russie. À plus longue échéance, il est question d’un missile balistique à tête hypersonique (d’une portée de 2500km) qui pourrait être opérationnel à la fin de la prochaine décennie. Paris jouit ici d’une indépendance technologique essentielle car ses équipements ne sont pas assujettis – comme les chasseurs F-35 ou les missiles américains – au système ITAR qui donne à Washington une forme de contrôle sur les matériels comprenant des composants américains.

Face aux contraintes américaines, et à l’urgence du moment, de multiples partenaires européens pourraient être intéressés. C’est particulièrement le cas de la Pologne, au lendemain du sommet de Gdansk qui a vu Emmanuel Macron et Donald Tusk consolidé encore le partenariat stratégique conclu à Nancy l’an dernier. Si rien n’a filtré à ce sujet sensible, relancer Elsa autour d’un programme de missile de croisière mené en commun avec Paris est susceptible de repositionner favorablement Varsovie dans son rééquilibrage récent vers les fournisseurs européens.

La France, locomotive européenne ?

Paris ne cache d’ailleurs pas vouloir se positionner sur la scène européenne : Patrick Pailloux, patron de la DGA, est ainsi en train de former une cellule d’experts pour peser de tout son poids sur l’enveloppe de 131 milliards d’euros de financements européens, prévus dans le prochain cadre financier pluriannuel de la Commission de Bruxelles. Une démarche qui, si elle pousse d’évidence les intérêts français, peut faire bénéficier l’ensemble de l’UE de l’excellence hexagonale en la matière.

« Le programme d’armement à longue portée et de frappe en profondeur de la France est le plus ambitieux d’Europe » — Fabian Hoffman, expert en politique de défense.

Comme le note Fabian Hoffman ; expert en politique de défense auteur du blog « missile matters » : « le programme d’armement à longue portée et de frappe en profondeur de la France est le plus ambitieux d’Europe », et de préciser « sur le papier », en raison de ressources insuffisantes à mener à leurs termes tous les projets lancés. Pour amener à maturité les plus décisifs d’entre eux pour la défense commune, il s’agit pour les dirigeants politiques et industriels français de poursuivre les efforts de pédagogie entamés et de proposer des conditions industrielles profitables à tous.

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