Vingt-cinq ans de pouvoir africain : ceux qui ont façonné le siècle

31 mai 2026

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Vingt-cinq ans de pouvoir africain : ceux qui ont façonné le siècle

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  • De Kagame à Mohammed VI, de Kadhafi à Patrice Talon, les vingt-cinq premières années du siècle africain ont été façonnées par une génération de dirigeants qui ont divisé autant qu’ils ont marqué.

  • Chefs de guerre, bâtisseurs, virtuoses du multilatéralisme : trois grandes familles structurent ce premier quart de siècle, sans qu’aucune ne se laisse enfermer dans une seule catégorie.

  • Au-delà des trajectoires individuelles, c’est l’entrée irréversible de l’Afrique dans la définition du monde qui vient qui se joue à travers ces parcours contradictoires.

Un quart de siècle s’est écoulé depuis l’entrée dans le troisième millénaire. En Afrique, ces vingt-cinq années ont vu coexister guerres, décollages économiques relatifs, compétition d’influence et recompositions diplomatiques. Longtemps relégué aux marges de la géopolitique mondiale, le continent s’est imposé comme un espace stratégique à part entière. Reste une question simple : quels chefs d’État ont le plus pesé sur cette transformation ?

Le XXIe siècle africain n’a pas été avare en figures de pouvoir. Certaines ont bâti, d’autres ont verrouillé, plusieurs ont fait les deux à la fois. Beaucoup furent contestées, peu furent consensuelles, aucune n’a laissé son pays tout à fait intact. Mais c’est peut-être là le propre des dirigeants qui comptent : ils divisent, inquiètent, séduisent parfois, et finissent par imprimer quelque chose de durable pour le meilleur et pour le pire, soit dans les structures de leur État, soit dans les équilibres régionaux, soit dans l’imaginaire politique du continent et au-delà. Réformateurs, hommes d’ordre, gestionnaires de rente, technocrates ambitieux, combattants ou virtuoses du multilatéralisme, ils ont donné au premier quart du siècle africain sa physionomie politique.

Les chefs de guerre

Le premier trait marquant de ces vingt-cinq années est le poids persistant des crises et, par conséquent, des dirigeants chefs de guerre – ou ayant trouvé dans l’appareil sécuritaire la matrice de leur pouvoir. Dans plusieurs États africains, l’autorité s’est d’abord construite non par la médiation institutionnelle, mais par la victoire militaire, la discipline imposée ou la promesse d’un ordre retrouvé. C’est le cas de Paul Kagame. L’homme a reconstruit le Rwanda à partir d’un abîme, celui du génocide de 1994. Depuis, le pays est devenu l’un des États les mieux administrés, les plus stables et les plus performants du continent. Ses forces armées sont d’ailleurs devenues un outil de premier plan sur le continent pour le maintien de la paix (Centrafrique, etc.) ou l’anti-terrorisme (Mozambique). Cette réussite ne se comprend pourtant pas sans sa part d’ombre : opposition neutralisée, projection controversée dans l’est congolais. Le Rwanda de Kagame fascine parce qu’il réussit, mais inquiète par son contrôle « absolutiste ».

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Remontons plus haut en Afrique centrale, au Tchad, où Idriss Déby Itno a suivi une autre voie, plus rugueuse, plus sahélienne en somme. Pendant trois décennies, l’ancien président tchadien n’a pas tant gouverné un État qu’il n’a tenu une forteresse. Son mérite, aux yeux de ses partenaires, fut clair : empêcher l’effondrement d’un État pivot pour la stabilité sous-régionale. Son armée a fait du Tchad un acteur sécuritaire majeur, du lac Tchad au nord du Mali. Dans une région où la survie de l’État vaut souvent déjà réussite, Idriss Déby s’est imposé comme un verrou plus que comme un réformateur. Son autoritarisme était connu ; sa centralité militaire à l’échelle continentale aussi. À sa mort en 2021, c’est d’ailleurs moins un président qu’un dispositif régional qui a menacé de vaciller.

Carte des grands lacs.
Conflits

Plus au nord, au Maghreb, Muammar Kadhafi, enfin, a occupé une place à part. Son cas déborde la figure classique du chef de guerre, mais il appartient bien à cette génération de dirigeants dont la force a précédé l’institution. Dans les années 2000, le Guide libyen demeure un acteur continental de tout premier plan, en particulier dans le cadre de la création de l’Union africaine en 2002. Il finance, activement, propose une Afrique politiquement plus intégrée, tout en poursuivant ses propres desseins. Sa chute, en 2011, a produit un effet inverse à celui de sa présence : même si certaines actions de Kadhafi étaient déstabilisantes (Tchad, Ouganda), son effondrement a libéré des circulations d’armes, de combattants et de trafics qui ont profondément dérégulé le Sahel, a commencé, en 2012 par le Mali, provoquant alors l’opération Serval en 2013, qui donne elle-même naissance… à Barkhane. Sans parler de la libération des flux migratoires clandestins vers l’Europe. Certains chefs d’État comptent par ce qu’ils construisent ; Kadhafi compte aussi par le désordre qu’a laissé sa disparition.

Les réformateurs et les bâtisseurs

Il serait réducteur, de résumer l’Afrique du XXIe siècle aux armes et aux appareils sécuritaires. Elle est aussi traversée par des logiques de construction, d’aménagement, de planification, parfois de modernisation rapide. Ce second groupe de dirigeants ne gouverne pas seulement par la peur ou la force ; il prétend transformer. L’Éthiopie a longtemps donné le ton en la matière. Sous Meles Zenawi entre 1991 et 2012, l’État éthiopien a pris les traits d’un État-développeur : barrages, routes, croissance, affirmation diplomatique. Le pays, déjà singulier par son histoire, reprenait, par son administration, son développement et sa vision une dimension importante. Avec Abiy Ahmed au pouvoir depuis 2018, le récit a d’abord changé de registre : ouverture, réconciliation, prix Nobel de la paix en 2019. Puis la guerre du Tigré (2020-2022) a brutalement rappelé qu’en Afrique comme ailleurs, les promesses de réforme n’annulent ni les fractures anciennes ni les tentations de reconsolidation brutale.

Redescendons en Afrique australe, où José Eduardo dos Santos a, lui, entre 1977 et 2017, construit autrement. L’Angola n’a pas rayonné par un modèle exportable, mais par sa capacité à sortir de la guerre et à monnayer sa rente pétrolière en puissance régionale. Sous son règne, Luanda est devenue le symbole d’une modernisation spectaculaire, mais inégalitaire. Le pays se reconstruit, les infrastructures poussent, l’État se densifie, mais la captation de la richesse par le clan présidentiel devient elle aussi un fait politique majeur. En 2014, c’est la fin de l’état de grâce, les cours du pétrole s’effondrent, et l’Angola se confronte aux impasses d’une économie de rente… Pour autant, Dos Santos a donné à l’Angola un poids stratégique durable en Afrique australe – en témoigne le rôle du pays lors des guerres du Congo (1996-2003) – qu’aucun autre dirigeant de l’Afrique lusophone n’est parvenu à atteindre.

Au septentrion africain, Mohammed VI appartient à une famille différente. Plus discret dans le style, plus constant dans la méthode, le Souverain marocain a fait de la planification et de la patience un instrument de puissance. Depuis 1999, il a accompagné la montée en gamme du Maroc : infrastructures, industrie, énergie, logistique, finance. Mais surtout, il a replacé Rabat au cœur du jeu africain. Le retour du royaume chérifien au sein de l’Union africaine en 2017, ses investissements méthodiques en Afrique de l’Ouest, son soft power religieux et bancaire ont réinstallé le Maroc comme acteur continental de tout premier plan.

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Dans le golfe de Guinée, Patrice Talon, président du Bénin entre 2016 et 2026, offre une version plus contemporaine et plus controversée de réformateur. Le Bénin, longtemps cité comme modèle démocratique, est devenu sous son autorité un laboratoire d’efficacité étatique (numérisation, rationalisation administrative, etc.). Pour le président Talon, plus question d’aide au développement, mais bien d’attraction des investissements [privés]. Une détonation. Pourtant, en parallèle, son action à la tête de l’État béninois est aussi synonyme de réduction du pluralisme politique. C’est précisément ce qui rend son cas intéressant. Il dit quelque chose d’une tentation africaine actuelle, celle d’un réformisme autoritaire qui se veut rationnel, modernisateur, et qui considère souvent les contre-pouvoirs comme des ralentisseurs plus que comme des garanties. La recette sera-t-elle payante à long terme ? Seul l’avenir le dira.

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Les politiques

Reste une troisième catégorie, plus subtile, peut-être plus africaine aussi dans sa manière d’articuler tactique intérieure et inscription régionale : celle des politiques complets qui savent occuper les institutions, les réseaux, les organisations continentales. Olusegun Obasanjo, qui gouverne le Nigéria entre 1976 et 1979, puis de 1999 à 2007, est sans doute l’une des figures les plus évidentes de ce registre. Son poids tient autant à son passage à la tête du Nigeria qu’à son rôle dans la vie diplomatique africaine. Il est de ceux qui ont contribué à faire entrer le continent dans une logique multilatérale plus dense, en participant à la mue de l’OUA en UA. En tant que chef d’État ou bien représentant de l’UA, de la CEDEAO ou des Nations-Unies, il participe à la stabilisation et à la médiation de certaines des plus grandes crises africaines : guerre civile libérienne (1999-2003), crise post-électorale en Côte d’Ivoire (2010) ou bien dans les Grand-Lacs où il est actif depuis 2008 jusqu’à aujourd’hui. On en passe.

Retour dans le golfe de Guinée, où Alassane Ouattara s’inscrit dans une logique voisine, mais avec une assise plus économique. Son pouvoir a accompagné le retour de la Côte d’Ivoire comme pôle régional. Abidjan a retrouvé sa place après 20 ans de crise politique consécutive à la mort du père fondateur Houphouët-Boigny (1993), dont 10 ans de guerre civile (2002-2011). Sous ses mandats, la croissance a suivi, et la CEDEAO a trouvé en lui l’un de ses points d’appui les plus solides, jusque dans la gestion des putschs des États sahéliens (Mali, Niger, Burkina – Faso). Sa pratique du pouvoir a pu être contestée, en témoigne la crise électorale qui suit sa réélection, constitutionnellement contestée par l’opposition, en 2020. Il n’en demeure pas moins que sa capacité à arrimer la Côte d’Ivoire aux circuits diplomatiques, financiers et internationaux, au point d’en faire aujourd’hui une locomotive pour l’Afrique de l’Ouest, en fait l’un des dirigeants africains majeurs de la période.

Allons enfin vers le canal du Mozambique, où Andry Rajoelina occupe une place singulière. Son importance ne tient ni à la puissance de Madagascar ni à un bilan économique décisif, mais à une trajectoire rare sur un continent où les putschs se multiplient depuis quelques années. Chef de la Transition après 2009, il renonce à conserver le pouvoir en 2013, avant de revenir, fin connaisseur du jeu politique de l’île Rouge, par les urnes en 2018. Il est renversé par l’armée en octobre 2025. À l’échelle malgache, il reste l’un des artisans de la normalisation du pays – connus pour la régularité de ses putschs depuis l’indépendance- dans ses rapports avec l’Union africaine, la SADC et les bailleurs de fonds. De facto, Andry Rajoelina bénéficie d’une place à part dans un continent où les régimes de transition militaires – qui se multiplient depuis quelques années- débouchent plus souvent sur la confiscation durable du pouvoir.

Au fond, les chefs d’État qui ont marqué le premier quart du XXIe siècle africain ne sont ni tous des bâtisseurs, ni tous des prédateurs, ni tous des stratèges accomplis. Ils sont souvent plusieurs choses à la fois. L’Afrique contemporaine s’est faite dans cette combinaison instable de guerre, de croissance, de ruse institutionnelle et de diplomatie. C’est ce qui rend ces trajectoires si décisives, et si difficiles à enfermer dans une morale in fine, disons-le, très eurocentrée. Car derrière ces parcours contradictoires se joue peut-être l’essentiel : l’entrée irréversible de l’Afrique dans la définition du monde qui vient.

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À propos de l’auteur
Charles de Blondin

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