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Clément Beaune propose de fondre Paris, sa petite couronne et ses trois départements limitrophes dans une « Ville du Grand Paris » de près de sept millions d’habitants.
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Derrière le débat technique sur le millefeuille administratif se loge une question proprement politique : qui gouverne la capitale d’un pays jacobin, et selon quelles frontières ?
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Le projet bute sur deux digues anciennes : l’opposition des élus locaux et la méfiance séculaire de l’État central face à l’émergence d’un pouvoir parisien.
Il est des frontières qui ne figurent dans aucun traité mais qu’aucun habitant n’ignore. Le boulevard périphérique parisien est de celles-là. Inauguré en 1973 sur le tracé de l’ancienne enceinte de Thiers, ce ruban de bitume de trente-cinq kilomètres sépare toujours, dans les têtes comme dans les faits, deux mondes : Paris intra-muros, ses deux millions d’habitants et son produit intérieur brut par tête trois fois supérieur à la moyenne nationale ; et la banlieue, ses millions d’habitants et ses diversités géographiques. C’est cette frontière intérieure que Clément Beaune, ancien ministre des Transports devenu Haut-commissaire à la Stratégie et au Plan, propose d’effacer dans une note publiée le 4 juin 2026, cosignée avec ses conseillers Marc Fasan et Alice de Lyrot, sous un titre programmatique : Du périph’ à la métropole : construire la « Ville du Grand Paris ».
Le diagnostic : un « millefeuille » à bout de souffle
Le point de départ du rapport n’est pas contestable, et il fait largement consensus. L’organisation administrative de l’agglomération parisienne est devenue d’une complexité baroque. Empilons les étages.
La commune, d’abord — 130 dans le périmètre métropolitain. L’arrondissement ensuite, pour Paris seulement. Le département : Paris, plus les Hauts-de-Seine (92), la Seine-Saint-Denis (93) et le Val-de-Marne (94). Les onze établissements publics territoriaux (EPT), créés en 2016, qui regroupent les communes sans fiscalité propre. La Métropole du Grand Paris (MGP), instituée la même année. Et enfin la Région Île-de-France. Cinq à six échelons se chevauchent, se disputent des compétences, et diluent la responsabilité.
Le rapport s’appuie sur un constat sévère de la Cour des comptes, qui pointait dès 2023 les dysfonctionnements structurels de la MGP. Dix ans après sa création, la Métropole n’a pas tenu ses promesses : ses projets d’intérêt métropolitain sont rares, son plan de l’habitat est resté lettre morte faute de pouvoir « territorialiser » les objectifs de logement. Beaune la qualifie d’institution impuissante, « métropole des maires » réduite au plus petit dénominateur commun, incapable de porter une vision d’ensemble.
À cela s’ajoute une singularité historique. Paris n’a pas modifié ses limites depuis la loi du 16 juin 1859, qui créa les vingt arrondissements. Cent soixante-cinq ans d’immobilité territoriale, pendant que la ville-centre se vidait de ses classes populaires — la géographe Anne Clerval parlait d’un « Paris sans le peuple » — et que la couronne se densifiait. Comparé à ses homologues, Paris fait figure d’exception par son exiguïté : 105 km² contre 1 572 pour le Grand Londres, 892 pour Berlin, 1 287 pour Rome. Une capitale mondiale enfermée dans le mouchoir de poche de sa muraille du XIXe siècle.
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Les transports, ou le Grand Paris déjà là
C’est ici qu’intervient l’argument le plus fort du rapport, et celui qui lui donne son acuité : le Grand Paris des transports, lui, existe déjà. Le Grand Paris Express — 200 kilomètres de lignes nouvelles, 68 gares, trois millions de voyageurs quotidiens attendus — est en train de naître. Piloté par la Société des grands projets, ce réseau automatique a pour particularité de relier la petite et la grande couronne sans passer par Paris, corrigeant ainsi le défaut historique du métro en étoile, qui obligeait à transiter par le centre pour le moindre trajet de banlieue à banlieue. Les lignes 15, 16, 17 et 18 doivent être achevées d’ici à 2031, le prolongement de la ligne 14 jusqu’aux aéroports étant déjà en service.
« Au moment où le Grand Paris des transports, donc du quotidien, va être réalisé, un Grand Paris institutionnel et démocratique doit (enfin) être pensé et mis en place. »
L’argument de Beaune est d’une logique limpide : le métro est en train de rendre réel ce que les habitants vivent déjà. Quand un réseau de transport tisse en quelques minutes des liens entre Saint-Denis, Créteil et Nanterre, la frontière du périphérique devient une fiction administrative. L’infrastructure précède l’institution et la réclame. La gouvernance accuse un retard que l’acier et le béton ont déjà comblé.
La proposition : trois étages au lieu de six
Le cœur du rapport tient en une simplification radicale. Il s’agit de supprimer les trois départements de petite couronne (92, 93, 94), les communes qui les composent et la Métropole du Grand Paris, pour les fondre, avec Paris, en une collectivité unique à statut particulier : la « Ville du Grand Paris », forte de 6,92 millions d’habitants. Le modèle invoqué est celui de la Ville de Paris actuelle, ou de la métropole de Lyon. Ne subsisteraient alors que trois niveaux : les districts pour la proximité, la Ville du Grand Paris pour les compétences intercommunales et départementales, la Région pour les grands aménagements à l’échelle de la grande couronne.
Cette nouvelle collectivité serait découpée en quarante « districts » d’environ 170 000 habitants chacun, calqués sur les frontières communales existantes — pas de redécoupage autoritaire à l’intérieur des communes. Le détail est révélateur du soin politique apporté au projet : Beaune se garde bien de parler d’« arrondissements », terme qui donnerait le sentiment que Paris impose sa logique à la banlieue. Ses districts porteraient des noms à forte charge identitaire plutôt que des numéros — Montmartre, La Défense, Bièvre, Vincennes, Saint-Denis. Manière de désamorcer par avance l’accusation d’annexion : il ne s’agit pas, dit-il, d’avaler les communes voisines comme au XIXe siècle, mais de reconnaître les identités locales dans un ensemble unifié.
Aux districts, les compétences de proximité : écoles maternelles et élémentaires, état civil, police municipale, espaces verts, équipements de quartier. À la Ville du Grand Paris, les compétences lourdes : aides sociales (RSA, aide à l’enfance, protection maternelle), collèges, urbanisme métropolitain, gestion de l’eau et des déchets, transition énergétique, grands équipements. La Région conserve les transports, les lycées, le développement économique et la gouvernance du Grand Paris Express.
Le vrai sujet : le pouvoir et l’argent
Mais l’on aurait tort de réduire ce projet à un organigramme. Deux dimensions le rendent éminemment politique, au sens fort.
La première est démocratique. Le rapport propose de créer une fonction de maire du Grand Paris élu au suffrage universel — un édile qui régnerait sur sept millions d’habitants, soit plus de 10 % de la population française. Deux modes de scrutin sont envisagés. Beaune privilégie le système dit « PLM » (Paris-Lyon-Marseille), issu de la réforme appliquée à Paris en 2025, avec double bulletin simultané pour la liste métropolitaine et la liste de district. On mesure l’enjeu : il s’agirait de créer, au cœur d’un pays jacobin, un pouvoir urbain d’une puissance inédite. C’est précisément ce qui nourrit, depuis toujours, la méfiance de l’État central. Un maire du Grand Paris disposant d’une légitimité de sept millions de voix serait un personnage considérable, un possible rival du pouvoir national. La crainte n’est pas neuve : elle explique en partie pourquoi Paris n’a pas eu de maire élu entre 1871 et 1977, le souvenir de la Commune hantant la République.
La seconde dimension est fiscale, et c’est sans doute la plus explosive. Le rapport met crûment les chiffres sur la table : Paris et les Hauts-de-Seine concentrent une richesse considérable, avec un PIB par habitant supérieur à 100 000 euros, quand la Seine-Saint-Denis voisine dispose d’un potentiel fiscal près de deux fois inférieur, pour des besoins sociaux autrement plus lourds. Fondre ces territoires en une collectivité unique, c’est mécaniquement organiser une péréquation massive et structurelle entre l’ouest et le nord-est. Autrement dit, faire payer Neuilly pour Aubervilliers. On comprend que la proposition suscite, selon les territoires, l’enthousiasme ou l’effroi.
Les obstacles : les maires et l’État
Les réactions ne se sont pas fait attendre, et elles dessinent les deux digues contre lesquelles ce projet risque de se briser. La première est l’opposition des élus locaux. Maires et présidents de département, fraîchement élus ou réélus aux municipales de 2026, voient dans cette réforme la suppression pure et simple de leurs mandats. À gauche, on dénonce déjà un « haussmannisme autoritaire », le retour d’une planification d’en haut méprisant une décennie de débats métropolitains. La seconde digue est la réticence séculaire de l’État, peu enclin à laisser émerger un contre-pouvoir parisien d’une telle ampleur.
Beaune le sait, et c’est pourquoi il situe d’emblée son projet sur le terrain du temps long. Il ne s’agit pas d’un projet de loi prêt à être déposé, mais d’un « point de vue » destiné à nourrir le débat « en amont des élections de 2027 ». L’auteur insiste : un tel changement « nécessite un choix national, une forte implication de l’État, car il concerne toute la France ». La capitale n’appartient pas à ses seuls habitants ; sa réforme est une affaire nationale.
Une vieille idée, un moment nouveau
Le projet n’est pas original — et le rapport ne le cache pas. Dès 2008, le sénateur Philippe Dallier proposait déjà la fusion de la petite couronne dans une collectivité unique. L’idée a resurgi périodiquement avant de buter, chaque fois, sur les mêmes obstacles. Ce qui change aujourd’hui, c’est le contexte : l’entrée en service imminente du Grand Paris Express donne pour la première fois une réalité tangible à l’unité métropolitaine, et la réforme du mode de scrutin parisien de 2025 a fourni un modèle institutionnel transposable.
Reste la question que le rapport lui-même laisse partiellement ouverte, et qui en fait tout l’intérêt pour qui s’intéresse au gouvernement des hommes : peut-on simplifier une architecture sans déposséder ceux qui l’habitent ? Toute clarification des compétences est aussi une redistribution du pouvoir, et tout redécoupage crée des gagnants et des perdants. Beaune promet une réforme qui « ne serait pas centralisatrice » et renforcerait la proximité par ses districts. Ses détracteurs y voient l’inverse : la création d’un Léviathan urbain effaçant les communes. Le débat ne fait que commencer, et il dépasse de loin la seule question des transports ou de la carte administrative. Il touche à ce que la France a de plus sensible : le rapport entre sa capitale et le reste du pays, et la crainte, jamais éteinte depuis 1789, de voir Paris peser d’un poids excessif sur la nation.










