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Depuis le 24 février 2022, Brzezinski est cité dans tous les débats sur la guerre d’Ukraine : prophète de l’endiguement de la Russie pour les uns, stratège cynique ayant provoqué Moscou pour les autres.
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Les deux lectures partagent le même contresens : faire de l’Ukraine, dans sa pensée, l’instrument d’un endiguement anti-russe dont la guerre de 2022 serait la conséquence.
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Or le Brzezinski des dernières années a plaidé pour une Ukraine neutre, hors de l’OTAN — précisément pour éviter la guerre que d’autres préparaient.
Ce que tout le monde dit
L’affaire semble entendue. Le Grand Échiquier, publié en 1997 par Zbigniew Brzezinski (1928-2017), ancien conseiller à la sécurité nationale de Jimmy Carter, serait le bréviaire secret de la stratégie américaine en Eurasie[1]. On y lirait le plan d’un containment méthodique de la Russie, dont l’Ukraine constituerait la pièce maîtresse. La formule la plus reprise, « Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire eurasien », est devenue le sésame de toutes les analyses.
« Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire eurasien. »
À partir de là, deux lectures opposées se sont emparées du livre, qui ont en commun de le caricaturer.
La première, qu’on pourrait dire atlantiste ou belliciste, fait de Brzezinski le visionnaire qui avait tout prévu : la Russie de Poutine voulait reconstituer son empire, l’Ukraine était la clé, il fallait l’arrimer à l’Occident pour briser net les ambitions de Moscou. La guerre actuelle ne serait que l’accomplissement d’un scénario écrit dès 1997.
La seconde lecture, qu’on entend surtout dans les milieux souverainistes ou pro-russes, retourne l’argument comme un gant : Brzezinski aurait fourni le mode d’emploi de la provocation. En cherchant à arracher l’Ukraine à la sphère russe, les États-Unis auraient sciemment poussé Moscou dans ses retranchements et porté la responsabilité de la guerre. Dans cette version, le stratège américain n’est plus un prophète mais un pyromane.
Les deux camps s’accordent donc sur l’essentiel : Brzezinski aurait pensé l’Ukraine comme l’instrument d’un endiguement anti-russe, et la guerre de 2022 en serait la conséquence directe. C’est précisément là que le poncif déforme la pensée de l’auteur.
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Ce que Brzezinski a vraiment écrit
Reprenons d’abord la fameuse citation dans son intégralité, car la version tronquée en trahit le sens. Brzezinski écrit que l’Ukraine est un « pivot géopolitique », non parce qu’elle serait une grande puissance, mais parce que sa simple existence comme État indépendant transforme la nature de la Russie. Et il poursuit : sans l’Ukraine, la Russie peut encore aspirer au statut impérial, mais elle deviendrait alors « un État impérial à dominante asiatique »[2], entraîné dans des conflits épuisants avec les peuples d’Asie centrale.
Le propos n’est pas un appel à la guerre : c’est un constat analytique. Brzezinski décrit un mécanisme : l’indépendance ukrainienne ferme à la Russie la porte d’une destinée impériale, sans en faire pour autant une feuille de route militaire. La nuance est capitale.
Surtout, Le Grand Échiquier n’est pas un manifeste pour l’humiliation de la Russie. Brzezinski y défend l’idée, contre-intuitive pour ses lecteurs pressés, que l’intérêt bien compris des États-Unis est d’aider la Russie à réussir sa transition vers un État-nation démocratique, et à terme de l’arrimer à l’Occident. Son cauchemar n’est pas une Russie forte mais une coalition eurasienne hostile ; un axe Moscou-Pékin-Téhéran que la maladresse américaine pourrait provoquer. Tout le livre est traversé par cette mise en garde : la primauté américaine est par nature transitoire, et la sagesse consiste à organiser son propre dépassement, pas à l’éterniser par la force.
« La puissance réelle des États-Unis est limitée et vouée à une inévitable usure au fil du temps. »
Le Brzezinski que personne ne cite
Mais le contresens le plus grave tient à ce que ceux qui le citent s’arrêtent à 1997. Or Brzezinski a vécu et écrit vingt années de plus (il est mort en 2017) et sa pensée sur l’Ukraine a précisément pris le chemin inverse de ce qu’on lui prête.
En 2014, au moment de l’annexion de la Crimée, l’homme qu’on présente comme l’architecte de l’endiguement anti-russe publie coup sur coup tribunes et témoignages au Sénat pour réclamer non pas la fermeté maximale, mais un compromis. Sa solution porte un nom : la « finlandisation » de l’Ukraine. Comme la Finlande durant la guerre froide, l’Ukraine devrait, selon lui, demeurer un voisin démocratique et prospère de la Russie tout en s’engageant à ne pas rejoindre d’alliance militaire hostile à Moscou.
Le plus frappant est ce qu’il écrit noir sur blanc dans son témoignage devant la commission des Affaires étrangères du Sénat, en juillet 2014 : il faut, dit-il, qu’il soit clairement établi que « l’Ukraine ne cherche pas, et que l’Occident n’envisage pas, l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN ». Et il ajoute, à rebours de tout ce qu’on lui fait dire aujourd’hui : « Il est raisonnable que les Russes se sentent mal à l’aise »[3] face à cette perspective.
« L’Ukraine ne cherche pas, et l’Occident n’envisage pas, l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. »
Voilà donc le véritable Brzezinski : non l’apôtre d’une Ukraine intégrée à l’OTAN pour encercler la Russie, mais le partisan d’une Ukraine neutre, souveraine, économiquement tournée vers l’Europe mais militairement non alignée. Précisément pour éviter la guerre que d’autres préparaient. Loin d’avoir armé le scénario de 2022, il a passé ses dernières années à prévenir contre lui.
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Le poncif et le réel
Comment un même auteur a-t-il pu servir d’étendard à des thèses si opposées ? Parce que sa pensée articule deux choses que ses lecteurs séparent. D’un côté, Brzezinski a effectivement diagnostiqué, avec une lucidité que les événements ont confirmée, le danger d’un impérialisme russe résurgent et le rôle central de l’Ukraine dans cette équation. De l’autre, il en a tiré une prescription de prudence, pas de confrontation : empêcher la Russie de redevenir un empire, oui, mais en intégrant l’Ukraine à l’Europe par la neutralité, non en l’insérant dans l’OTAN.
Le belliciste retient le diagnostic et oublie la prescription. Le pro-russe retient une phrase de 1997 et ignore les tribunes de 2014. Aucun ne lit le livre jusqu’au bout, ni l’œuvre dans sa durée.
C’est le destin des grands penseurs du pouvoir que d’être réduits à une formule. Brzezinski avait pourtant prévenu : sur le grand échiquier, les coups les plus dangereux sont ceux qu’on joue sans avoir lu la partie. La guerre d’Ukraine ne valide pas Le Grand Échiquier ; elle confirme, plus cruellement, les avertissements que son auteur a lancés dans le vide pendant ses vingt dernières années.
[1] Zbigniew Brzezinski, Le Grand Échiquier. L’Amérique et le reste du monde, Paris, Bayard, 1997 (éd. originale The Grand Chessboard, New York, Basic Books, 1997).
[2] Ibid. Toutes les citations de l’ouvrage renvoient à cette édition.
[3] Zbigniew Brzezinski, témoignage devant la commission des Affaires étrangères du Sénat des États-Unis, 9 juillet 2014. Voir également « Russia Needs a « Finland Option » for Ukraine », Financial Times, 23 février 2014.










