<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Peu importe la couleur du chat, du moment qu’il attrape des souris

5 juillet 2026

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Peu importe la couleur du chat, du moment qu’il attrape des souris

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En quarante ans, la Chine est passée d’une économie rurale et pauvre à la deuxième puissance mondiale — une transformation sans précédent dans l’histoire économique moderne.

Trois leviers expliquent ce miracle : la doctrine pragmatique de Deng Xiaoping, un réseau de 2 700 écoles du Parti formant les élites dirigeantes, et une urbanisation pilotée comme instrument de puissance.

800 millions de personnes sorties de l’extrême pauvreté, 48 000 km de lignes à grande vitesse, 30 % de la capacité manufacturière mondiale : les chiffres donnent la mesure d’une ascension hors norme.

Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe

En l’espace de quatre décennies, la Chine a connu l’une des transformations économiques les plus rapides et les plus profondes de l’histoire. À la fin des années 1970, le revenu par habitant était comparable à celui des pays les plus pauvres d’Afrique, plus de 80 % de la population vivait en zone rurale, et l’économie était largement planifiée, inefficace et déconnectée du marché mondial. Quarante ans plus tard, la Chine est devenue, selon le FMI, la deuxième économie mondiale en PIB nominal (19 400 milliards USD en 2025) et l’une des premières en parité de pouvoir d’achat (41 000 milliards de dollars internationaux).

Le pays a maintenu un taux de croissance moyen de près de 10 % par an pendant trois décennies, avant de se stabiliser autour de 5 %. La classe moyenne chinoise compte désormais entre 350 et 400 millions de personnes, soit plus de six fois la population française. Au cours de cette période, près de 800 millions de personnes ont été sorties de l’extrême pauvreté, selon le seuil de 1,90 dollar par jour de la Banque mondiale. La Chine produit aujourd’hui 30 % de la capacité manufacturière mondiale, a construit plus de 48 000 km de lignes à grande vitesse, et représente à elle seule 1,8 million des 3,7 millions de brevets déposés dans le monde en 2024. Soit davantage que les États-Unis (501 000), le Japon (419 000) et la Corée du Sud (295 000) réunis.

Comment expliquer une telle ascension ? Trois clés de lecture s’imposent : la pensée de Deng Xiaoping et le pragmatisme comme doctrine, la formation des élites dirigeantes via les écoles du Parti, et la rigueur de la sélection méritocratique des cadres.

Deng Xiaoping et le pragmatisme comme révolution

Avec Mao Zedong, le PCC avait lancé toute une série de mouvements visant à rattraper les retards sur les pays avancés. L’énergie était réelle, mais la méthode rigide et idéologique. Le Grand Bond en avant, lancé en 1958, fut une catastrophe économique et humaine. La Révolution culturelle (1966-1976) paralysa les institutions, ferma les universités et purga les cadres techniques. Lorsque Deng Xiaoping reprend les rênes en 1978, la Chine est épuisée.

Sa contribution majeure tient en une formule : « Peu importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape les souris. » Cette maxime exprime une rupture radicale avec le marxisme doctrinaire : l’efficacité prime sur la pureté idéologique. Deng introduit la main « invisible » du marché sans abandonner la main « visible » de l’État. Ce modèle hybride, qu’il appelle « socialisme à caractéristiques chinoises », constitue la clé de voûte intellectuelle de la réémergence.

Le but n’était pas d’implanter le Consensus de Washington ni de suivre le chemin de Gorbatchev. Il s’agissait de moderniser sans déstabiliser, d’ouvrir sans abandonner le contrôle. La politique de la porte ouverte, les Zones économiques spéciales, dont Shenzhen, passée de simple village à métropole de dix millions d’habitants en vingt ans, l’entrée à l’OMC en 2001 : autant d’étapes calibrées, testées localement avant d’être généralisées. C’est ce que les Chinois appellent « traverser la rivière en tâtant les galets » : une philosophie d’action permanente, pas une tactique conjoncturelle.

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La réussite économique est pensée comme instrument de souveraineté et de rayonnement national. Les plans quinquennaux, hérités du modèle soviétique mais profondément réformés, définissent les orientations stratégiques : le 14ᵉ plan (2021-2025) a mis l’accent sur la montée en gamme technologique, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle. Le 15ᵉ plan (2026-2030) porte l’ambition d’atteindre un PIB par habitant de niveau développé.

Le modèle hybride de Deng repose également sur une architecture sectorielle originale. Les entreprises d’État (SOE), pilotées par la SASAC, dominent les secteurs stratégiques — énergie, télécommunications, finance, transports — et figurent parmi les premières entreprises mondiales. Mais le secteur privé, qui a explosé depuis les réformes, contribue aujourd’hui majoritairement à la croissance, à l’emploi et à l’innovation. Cette coexistence a permis à la Chine de traverser la crise financière de 2008 en mobilisant rapidement les banques publiques et l’investissement d’État, tout en maintenant la dynamique entrepreneuriale du secteur privé. Dans les secteurs de haute technologie, avec le plan Made in China 2025, la Chine s’est imposée dans les véhicules électriques, les énergies renouvelables et l’intelligence artificielle, réduisant année après année sa dépendance aux technologies étrangères.

La première décision de Deng en matière d’éducation fut la réouverture des universités en 1977 et le rétablissement du « gaokao », le concours national d’entrée à l’université. Ce geste symbolique et stratégique signifiait que le mérite, et non l’appartenance idéologique, redeviendrait le critère de sélection. Le pays avait besoin d’ingénieurs, de scientifiques, d’économistes pour réaliser les « Quatre modernisations » : l’agriculture, l’industrie, la défense, la science et la technologie. En 2025, la Chine diplôme 12,22 millions d’étudiants par an, dont 30 à 45 % en filières STEM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques).

L’arme secrète du PCC : les écoles du Parti

Si la pensée de Deng a fourni la doctrine, c’est une institution méconnue qui en a assuré la diffusion et l’application : le réseau national des écoles du Parti. La Chine en compte environ 2 700, placées directement sous l’autorité du Comité central du PCC. Leur mission : former les cadres dirigeants d’un Parti rassemblant plus de 100 millions de membres, répartis dans 5 millions d’organisations de base.

L’École centrale du Parti, fondée en 1933 dans le Jiangxi, en est le vaisseau amiral. Relocalisée à Yan’an après la Longue Marche (1934-1935), elle devient le centre de formation de la direction révolutionnaire. Fermée pendant la Révolution culturelle, elle est réorganisée par Deng Xiaoping après 1978 pour répondre aux besoins d’une Chine en mutation : gestion, économie, droit, géopolitique s’ajoutent aux cours idéologiques. Son slogan : « Shí shì qiú shì » : Rechercher la vérité à partir des faits. Ce qui aurait pu être la devise de Deng lui-même.

« Son arme secrète réside dans le système bien structuré des écoles du Parti à travers tout le pays. » — Li Junru, ancien vice-président de l’École centrale du Parti

Les profils formés sont variés : dirigeants provinciaux et ministériels, jeunes cadres à potentiel, dirigeants de grandes entreprises publiques et d’universités d’État, membres issus des minorités ethniques, secrétaires de comités du PCC, fonctionnaires de Hong Kong et Macao. Une classe spéciale est réservée aux cadres de 45 à 50 ans pressentis pour la future élite gouvernementale. Ce programme d’un an débute par les bases idéologiques — Marx, Engels, Mao, Deng, Xi — avant d’aborder les aspects pratiques : système législatif, élaboration budgétaire, politique étrangère, management, gestion des ressources humaines, lutte contre la corruption.

Les programmes reflètent cette double ambition. Les cours théoriques couvrent le marxisme-léninisme et la pensée de Xi Jinping. Mais les cours sur « Le monde contemporain » abordent l’économie mondiale, la politique internationale, la science et la technologie, les questions militaires et les religions. Les modules de « renforcement des capacités de gouvernance » forment à la pensée stratégique, à la prise de décision en situation de crise, à l’orientation de l’opinion publique et à l’innovation en matière de réforme.

L’École centrale joue également le rôle de think tank interne du PCC. En 2008, elle a publié un plan de réforme politique incluant la liberté de la presse. Des séminaires réguliers réunissent chercheurs et membres du Comité permanent du Politburo pour approfondir les enjeux stratégiques.

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La méritocratie : sélectionner les élites par les résultats

Le troisième pilier de la réémergence est le système méritocratique de sélection des cadres. Le PCC compte 11 millions de cadres et 80 millions de membres. La carrière politique commence au niveau le plus local — chef de village ou de bourg, quelques milliers d’habitants — et progresse par échelons successifs. Les performances en matière de gestion publique, de développement local et de maintien de la stabilité constituent les premiers critères d’évaluation.

Les cadres performants accèdent ensuite au niveau du comté (plusieurs centaines de milliers d’habitants), puis à la direction de villes-préfectures et de capitales provinciales (plusieurs millions). L’accès aux fonctions provinciales, équivalant à diriger un territoire pouvant dépasser 100 millions d’habitants, est une étape décisive. À chaque niveau, des évaluations strictes : examens politiques, formations idéologiques, audits de performance, rotations régionales, contrôles disciplinaires.

Ce processus est géré par le Département de l’organisation du PCC, véritable « direction des ressources humaines » du Parti. Il supervise des millions de cadres à tous les niveaux, contrôle les nominations aux postes clés et évalue régulièrement les performances selon des indicateurs qui ont évolué : longtemps centrés sur la croissance économique, ils intègrent désormais le développement durable, la réduction de la pauvreté, la stabilité sociale et l’innovation technologique. La rotation régulière des cadres d’une région à l’autre limite la corruption et diffuse les bonnes pratiques.

Ce système n’est pas exempt de critiques : la loyauté envers le Parti reste un critère de sélection décisif, et la concentration croissante du pouvoir sous Xi Jinping fragilise les contre-pouvoirs internes. L’histoire offre des exemples marquants de ces dérives : le Grand Bond en avant, la politique de l’enfant unique. Mais la capacité du système à se corriger — l’abandon de la politique de l’enfant unique en 2015, le virage vers l’innovation technologique après l’entrée à l’OMC — constitue l’un de ses atouts les plus distinctifs.

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L’urbanisation : transformer l’espace pour transformer l’économie

En 1978, 82 % de la population chinoise vivait en zone rurale. En 2024, la population urbaine dépasse 66 %. Cette urbanisation massive n’est pas un phénomène spontané : elle a été pilotée par l’État comme instrument de croissance économique et de réduction de la pauvreté. Environ 760 millions de personnes sont sorties de la pauvreté absolue en lien direct avec cette transition urbaine.

Le modèle urbain chinois repose sur une logique de concentration planifiée. Plutôt que de laisser les villes croître de manière désordonnée, l’État a structuré un réseau hiérarchisé : quelques métropoles mondiales (Shanghai, Pékin, Shenzhen, Guangzhou), des villes-préfectures régionales, et des villes moyennes en expansion continue. Ce système urbain pyramidal permet d’orienter les flux de main-d’œuvre, de concentrer les investissements et de créer des économies d’échelle dans la production industrielle et les services. Les grandes régions urbaines intégrées — le delta de la rivière des Perles, le delta du Yangtsé centré sur Shanghai, la région Pékin-Tianjin-Hebei — sont désignées par le 15ᵉ plan quinquennal comme les « moteurs du développement de haute qualité ».

« L’urbanisation chinoise n’est pas seulement une migration de population : c’est la construction d’une architecture économique intégrée, conçue pour soutenir la montée en gamme industrielle et technologique. »

L’infrastructure a été le levier central de cette transformation. Plus de 48 000 kilomètres de lignes à grande vitesse relient les grandes villes entre elles, réduisant les distances économiques à une fraction de ce qu’elles étaient. Les ports — Shanghai, Ningbo, Shenzhen — sont aujourd’hui parmi les premiers mondiaux. Ce réseau logistique a permis l’émergence de chaînes de valeur nationales d’une remarquable efficacité, dans lesquelles les composants, les matériaux et les produits finis circulent à grande vitesse sur un territoire grand comme un continent. L’urbanisation chinoise n’est pas seulement une migration de population : c’est la construction d’une architecture économique intégrée, conçue pour soutenir la montée en gamme industrielle et technologique décidée par Deng Xiaoping en 1978.

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La réémergence de la Chine repose sur une architecture cohérente : une doctrine pragmatique forgée par Deng Xiaoping, une machine de formation des élites disciplinée et adaptative, un système méritocratique qui aligne les intérêts des cadres sur les objectifs nationaux, et une urbanisation pilotée comme instrument de puissance. Deux idées majeures se dégagent : la primauté de l’efficacité sur l’idéologie, et la centralité du bien-être de la population comme finalité de l’action publique. Ces principes sont-ils exportables ? La réponse est nuancée. Les spécificités historiques, culturelles et politiques de la Chine — le traumatisme du « siècle d’humiliations », la tradition confucéenne de responsabilité du gouvernant envers le peuple — rendent ce parcours difficilement reproductible tel quel. Mais certains principes — vision à long terme, rôle actif de l’État, expérimentation progressive — constituent des enseignements universels pour les économies en développement.

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À propos de l’auteur
Alex Wang

Alex Wang

Titulaire de deux doctorats (philosophie et ingénierie) et familier des domaines clés de la NTIC, Alex Wang est ancien cadre dirigeant d’une entreprise high tech du CAC 40. Il est également un observateur attentif des évolutions géopolitiques et écologiques.