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La géoéconomie, née d’un déplacement du regard de la possession vers la valorisation, pose sans le savoir la question que Vidal de la Blache plaçait au cœur de sa géographie : non « qu’y a-t-il dans le sol ? », mais « qu’en fait-on ? ».
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Le possibilisme vidalien fournit à l’analyse géoéconomique une batterie de concepts opérants : l’emploi des amorces, la circulation comme arme, le couple centre-périphérie, le noyau de cristallisation, le genre de vie, le terroir.
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Là où la géoéconomie hérite de la « logique du conflit » de Luttwak, Vidal oppose une intuition relationnelle : la circulation unit autant qu’elle asservit ; le lien est à gouverner avant d’être une arme à brandir.
Une question commune : non ce qu’il y a, mais ce qu’on en fait
La géoéconomie est née d’un déplacement du regard. Lorsque Edward Luttwak, en 1990, annonce le passage « de la géopolitique à la géoéconomie », il décrit un monde où la puissance se joue moins par les armes que par le commerce, l’investissement, la technologie et la maîtrise des marchés — un « mélange de la logique du conflit et des méthodes du commerce »[1].
L’école française, autour de Pascal Lorot, en donne une définition précise : la géoéconomie « analyse les stratégies d’ordre économique — notamment commerciales — décidées par les États dans le cadre de politiques visant à protéger leur économie nationale… à aider leurs entreprises nationales à acquérir la maîtrise de technologies et/ou à conquérir certains segments du marché mondial »[2]. Robert Blackwill et Jennifer Harris la résument d’une formule : « L’usage d’instruments économiques pour promouvoir et défendre les intérêts nationaux, et pour produire des résultats géopolitiques avantageux »[3]. En France, l’école de guerre économique (EGE), autour de Christian Harbulot, a parallèlement insisté sur l’affrontement informationnel et concurrentiel entre puissances et entre entreprises.
Or ces trois définitions posent, sans le savoir, la question que Paul Vidal de la Blache (1845-1918) plaçait au centre de toute sa géographie. Non pas : qu’y a-t-il dans le sol ? Mais : qu’en fait-on ? Là où la géopolitique classique pense le territoire, la géoéconomie pense la valorisation — et la valorisation est le verbe même de Vidal, l’emploi. On peut donc avancer une hypothèse : la géoéconomie est la science de l’emploi des amorces. Reprendre Vidal de la Blache n’est pas un exercice d’érudition ; c’est trouver, chez un géographe qui se voulait à l’écart du politique, une batterie de concepts qui éclairent les rivalités économiques d’aujourd’hui. Car la géoéconomie, héritière de la « logique du conflit » de Luttwak, penche vers le combat ; Vidal, lui, pense d’abord en termes de solidarité et de combinaison. Le croiser, c’est tempérer l’une par l’autre.
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L’emploi des amorces : une géoéconomie possibiliste
Le concept matriciel de Vidal est le possibilisme, et sa formule la plus dense vaut programme géoéconomique :
« Il faut partir de cette idée qu’une contrée est un réservoir où dorment des énergies dont la nature a déposé le germe, mais dont l’emploi dépend de l’homme. C’est lui qui, en la pliant à son usage, met en lumière son individualité. »[4]
« Des énergies dont l’emploi dépend de l’homme » : tout est dit. Une dotation n’est jamais une puissance ; elle le devient par la stratégie qui la mobilise, la transforme et la met en flux. C’est exactement l’objet que Pascal Lorot assigne à la géoéconomie : non la possession de ressources, mais la capacité à « acquérir la maîtrise de technologies » et à « conquérir des segments du marché mondial ». Le sol offre des amorces : « Tant d’amorces avaient été ici préparées par la nature au choix des hommes ! »[5] et la géoéconomie est la science de leur emploi.
La preuve négative en est le paradoxe de l’abondance, ce que les économistes nomment la malédiction des ressources : des États riches en amorces (hydrocarbures, minerais) et pauvres en emploi, qui restent dépendants et vulnérables, quand d’autres — Singapour, la Suisse, les Provinces-Unies de jadis — bâtissent une puissance sur une valorisation virtuose de la seule position. Vidal l’avait posé en principe : refusant que la France fût « une chose donnée d’avance par la nature », il faisait de l’individualité d’une contrée le produit d’un travail, non d’une dotation. La géopolitique du destin — « tel pays est condamné par sa géographie » — est précisément ce que le possibilisme interdit :
« Sans tomber dans un excès de déterminisme qui ne serait pas moins fallacieux que son contraire, on peut affirmer que les groupements, cultures, mouvements et relations de l’homme n’échappent point à ce réseau de causes et d’effets. »[6]
Ni déterminisme des dotations, ni illusion d’une économie hors-sol : un « réseau de causes et d’effets » où la stratégie a sa marge. Une analyse géoéconomique possibiliste ne demande donc pas « de quelles ressources dispose cet État ? » mais « qu’en fait-il, et qui d’autre saurait en faire autre chose ? » : déplacement du stock vers l’emploi qui est la signature commune de Vidal et de la géoéconomie.
Un exemple contemporain éclaire la formule. La Chine ne domine pas la filière des terres rares parce qu’elle en détiendrait l’essentiel des gisements — ceux-ci sont répartis sur toute la planète — mais parce qu’elle en a maîtrisé l’emploi : le raffinage, la séparation chimique, toute la chaîne de transformation que les autres avaient délaissée comme trop sale ou trop peu rentable. L’amorce, le minerai, était partout ; la puissance est née de la valorisation. De même, ce n’est pas la possession d’un sol particulier qui fait la force de Taïwan dans les semi-conducteurs, mais la maîtrise, par une firme comme TSMC, d’un savoir-faire de gravure que nul ne sait aujourd’hui répliquer à l’identique. Partout, l’emploi l’emporte sur la dotation et c’est pourquoi les rivalités se déplacent du sol vers la technologie, la norme et la chaîne de production. La géoéconomie est, en ce sens précis, le possibilisme devenu stratégie d’État.
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La circulation, « chose presque immatérielle » : le flux et son arme
Si la géoéconomie pense les flux plus que les surfaces, Vidal l’y avait précédée. La circulation est chez lui une force politique de premier ordre, et il en souligne le caractère immatériel :
« Ce que peut être pour la constitution d’une unité politique cette chose presque immatérielle qu’on appelle une voie de circulation, bien des exemples le montrent. »[7]
L’Italie unie par les voies Appienne et Flaminienne, l’Angleterre par la Watling Street, la France par son « axe commercial… d’une remarquable fixité »[8] : la voie fait l’unité. Mais Vidal ajoute deux nuances que la géoéconomie de l’actualité oublie souvent. D’abord la persistance : les tracés ont une inertie, ils survivent aux techniques — c’est la dépendance au sentier des chaînes d’approvisionnement et des corridors. Ensuite leur bascule possible : qu’un flux nouveau s’ouvre (un canal, une route arctique, un câble) et la hiérarchie des lieux se redessine.
Surtout, Vidal énonce ce qui ressemble à un théorème géoéconomique : qui tient la communication tient la relation. Décrivant le rapport du centre et de sa périphérie, il montre que rompre le lien transforme la complémentarité en domination. C’est, mot pour mot, l’intuition de l’interdépendance armée que Henry Farrell et Abraham Newman ont théorisée : un État qui occupe un nœud central d’un réseau économique peut en faire une arme, soit pour surveiller les flux — l’« effet panoptique » —, soit pour en priver l’adversaire — l’« effet d’étranglement » (chokepoint)[9]. Le réseau qui lie est le réseau par lequel on étrangle : sanctions, contrôle des semi-conducteurs, exclusion de systèmes de paiement, embargo sur des intrants critiques. Là où Luttwak voyait « la logique du conflit dans la grammaire du commerce », Vidal fournit la grammaire spatiale : le flux est à la fois ce qui unit et ce qui asservit.
Les exemples récents abondent. L’exclusion de banques russes du réseau interbancaire SWIFT en 2022, les contrôles américains sur l’exportation des semi-conducteurs avancés et des machines de photolithographie, les restrictions chinoises sur le gallium et le germanium en 2023 : autant de manières de fermer un point de passage dans un réseau que l’on contrôle. À l’inverse, les grands corridors d’infrastructure — les Nouvelles routes de la soie, les ports en eau profonde, les câbles sous-marins qui portent l’essentiel du trafic mondial de données — sont des manières d’en ouvrir et d’en tenir de nouveaux. Vidal avait écrit, dans Routes et chemins de l’ancienne France, que notre pays « a toujours été une contrée de grande circulation » et que ses grandes voies étaient « conformes aux lignes fondamentales de structure de la contrée »[10] : la géoéconomie contemporaine ne dit pas autre chose lorsqu’elle observe que les corridors épousent les structures héritées tout en cherchant à les reconfigurer. L’infrastructure n’est jamais neutre : c’est une voie de circulation, donc, selon le mot de Vidal, une « chose presque immatérielle » qui fait ou défait des unités politiques.
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Centre et périphérie : la captation de la valeur
Le couple centre/périphérie est central dans l’analyse géoéconomique des chaînes de valeur et Vidal l’emploie littéralement. Il en propose une version qui corrige utilement la tradition dominante. Décrivant le Bassin parisien, il tranche :
« Centre et périphérie sont unis par la Seine. »[11]
Le mot décisif est unis. Chez Immanuel Wallerstein et les théories de la dépendance[12], centre et périphérie s’opposent : la relation est d’exploitation. Chez Vidal, elle est d’abord de complémentarité — « C’est l’antithèse de la Beauce, et son complément : c’est le cadre forestier dont elle a besoin »[13] ; les pays « sont situés, les uns par rapport aux autres, de façon à pouvoir recourir aux offices d’un mutuel voisinage »[14]. L’antithèse se résout dans l’échange.
Mais Vidal n’est pas naïf sur l’asymétrie. La même page reconnaît que « la Seine centralise à son profit toutes les ressources du Bassin »[15]. C’est exactement la question que pose la géoéconomie des chaînes de valeur : non pas qui produit, mais où la valeur est captée — la « courbe du sourire », qui montre que la marge se concentre aux extrémités (conception, marque, finance) tenues par le centre, tandis que l’assemblage, laissé à la périphérie, en retient peu. La leçon vidalienne est double et précieuse : la relation centre-périphérie est un lien réciproque, donc gouvernable ; mais l’asymétrie de captation se joue à l’intérieur de ce lien. La périphérie n’est pas qu’une victime — elle nourrit et est nourrie —, et sa force réside dans le rôle qu’elle tient dans la circulation. Penser le couple en vidalien, c’est en faire une relation à administrer plutôt qu’une simple domination à dénoncer ou à subir.
Le téléphone que chacun tient en main en est l’illustration canonique : assemblé en Asie, il ne laisse à l’assemblage qu’une part infime de sa valeur, captée pour l’essentiel là où se conçoivent le logiciel et la marque, et, pour la gravure du processeur, par une poignée de fonderies. Le centre et la périphérie sont bien « unis » par la chaîne — mais la Seine de cette chaîne coule au profit de quelques nœuds. Toute la stratégie des États émergents, la « montée en gamme » le long de la courbe du sourire, consiste précisément à se déplacer dans la relation pour en capter une part croissante : passer de l’assemblage à la conception, du sous-traitant à la marque. C’est, transposé à l’économie mondiale, le geste même du pays vidalien qui apprend à mieux valoriser ses amorces. Mais ici l’amorce n’est plus un sol, mais une position dans une chaîne.
Le noyau de cristallisation : agglomération et villes mondiales
Pour expliquer la naissance de Paris, Vidal recourt à une métaphore chimique : la cristallisation, qui suppose une solution saturée et un germe déclencheur.
« Ce sont elles qui formèrent ce premier noyau de cristallisation qui est le rudiment de toute société humaine. »[16]
Une fois le noyau pris, il polarise : « un groupe de satellites gravita aux alentours »[17]. Or c’est précisément le mécanisme que Paul Krugman a placé au cœur de la « nouvelle géographie économique » : la causalité cumulative. Une région qui devient un peu plus grande attire firmes et travailleurs, et devient plus grande encore ; à partir d’un avantage initial minime, l’agglomération s’auto-entretient et fait émerger un centre[18]. Le « noyau de cristallisation » de Vidal et le modèle centre-périphérie de Krugman décrivent le même phénomène à un siècle de distance : la formation cumulative des concentrations.
À l’échelle mondiale, ce noyau prend le nom de ville globale. Saskia Sassen a montré que quelques métropoles — New York, Londres, Tokyo — fonctionnent comme des « points de commandement concentrés de l’économie mondiale », nœuds stratégiques où se logent la finance et les services spécialisés[19]. Ce sont des noyaux de cristallisation à l’échelle des flux : Paris « que la position géographique désignait » comme entrepôt, agrandi à la dimension planétaire. Et Vidal y ajoute la contingence : le site n’est qu’une amorce ; d’autres lieux avaient « la vertu » sans cristalliser. La carte des centres économiques n’est pas écrite d’avance.
La fabrication délibérée de noyaux est d’ailleurs l’une des grandes politiques géoéconomiques contemporaines. Shenzhen, hameau de pêcheurs devenu en quarante ans une capitale mondiale de l’électronique ; les places financières surgies du désert, de Dubaï à Astana ; les centaines de zones économiques spéciales semées à travers l’Asie : toutes parient sur la causalité cumulative. Il s’agit d’amorcer la cristallisation par un avantage initial — fiscalité, infrastructure, statut juridique d’exception — puis de laisser jouer la polarisation jusqu’à ce que les « satellites » viennent graviter. C’est le possibilisme appliqué à l’économie : non pas attendre que la « vertu du lieu » se manifeste d’elle-même, mais la susciter par une politique. Le noyau de cristallisation cesse d’être une description pour devenir un programme.
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Le genre de vie : les modèles économiques en compétition
Le genre de vie, concept-clé de Vidal, désigne la manière dont un groupe organise son existence en composant avec un milieu : « le principe d’un genre de vie »[20] naissant de l’adaptation. Transposé, il devient le modèle économique comme identité compétitive : ce que les politistes nomment les « variétés du capitalisme ». Et Vidal, là encore, l’avait esquissé en lisant l’Amérique comme un géographe lit un pays. La civilisation américaine, écrit-il, porte la marque de « l’étendue des surfaces sur lesquelles opère l’Américain »[21], et son matériel même en témoigne :
« Ces docks, ces élévateurs, ces puissantes machines avec lesquelles l’Américain manie les quantités et les masses, sont dans leur genre des documents ethnographiques, des signes caractéristiques de sa civilisation. »[22]
Le machinisme américain — la maîtrise de l’échelle, des masses, de la standardisation — comme genre de vie façonné par l’espace : c’est une lecture géoéconomique avant l’heure du capitalisme américain. Aujourd’hui, les modèles s’affrontent comme des genres de vie : le capitalisme d’État chinois, l’Ordoliberalismus allemand et son Mittelstand, le capitalisme de plateforme américain. Chacun est un mode d’emploi du milieu (taille du marché, rapport à la technique, organisation sociale) ; et chacun s’exporte comme influence, normes, standards, infrastructures, transformant le genre de vie en instrument de puissance. La compétition géoéconomique n’oppose pas seulement des entreprises : elle oppose des manières de produire et de vivre.
La guerre des normes en est la forme la plus concrète. Imposer son standard — la 5G, les protocoles de paiement, les règles comptables, les critères environnementaux ou éthiques — c’est exporter son genre de vie productif et contraindre les autres à s’y conformer. L’Union européenne en a fait une stratégie assumée, transformant la taille de son marché intérieur en pouvoir réglementaire qui déborde ses frontières ; la Chine pousse ses propres normes techniques le long des Routes de la soie ; les États-Unis font de l’extraterritorialité de leur droit un levier. Le genre de vie, qui n’était chez Vidal qu’une manière de s’accommoder d’un milieu, devient ainsi un instrument d’influence : le milieu que l’on parvient à imposer aux autres.
Le terroir et l’âme des lieux : la valeur immatérielle
Reste une dernière transposition, plus inattendue mais bien réelle : la valeur économique de l’immatériel attaché aux lieux. Le pays vidalien n’est pas une circonscription mais « l’expression d’une forme de sol et d’existence, dont la notion très nette existe dans l’esprit populaire »[23]. Ce nom, cette physionomie, cette « âme » des lieux dont Vidal disait que « le fleuve fut l’âme de la ville grandissante »[24], tout cela a, aujourd’hui, une valeur marchande et stratégique.
Le terroir est devenu un actif géoéconomique : les appellations d’origine, le « made in », le luxe adossé à un lieu (Champagne, Bordeaux, l’horlogerie suisse) capturent une rente immatérielle que nul concurrent ne peut délocaliser, parce qu’elle tient au nom et au sol. C’est la représentation muée en valeur et un enjeu de souveraineté économique, comme le montrent les batailles autour des indications géographiques dans les négociations commerciales. « L’âme des lieux » est aussi une arme de soft power : un pays qui exporte ses paysages, sa cuisine, son art de vivre, exporte une influence. Vidal nous rappelle que cette valeur, pour immatérielle qu’elle soit, reste ancrée : elle s’accroche à un terroir réel. On ne fabrique pas de toutes pièces une âme de lieu ; on valorise ou l’on dilapide une amorce que la nature et l’histoire ont déposée.
Les indications géographiques sont ainsi devenues un objet de négociation commerciale à part entière : l’Union européenne en fait une condition de ses accords, de l’Asie au Mercosur, pour protéger contre l’imitation la rente de ses terroirs. Défendre le nom « Roquefort », « Champagne » ou « Parmigiano Reggiano », c’est défendre une amorce que des siècles ont déposée et qu’aucune délocalisation ne saurait reproduire ; un actif géoéconomique d’autant plus précieux qu’il est, au sens propre, intransportable. Le terroir vidalien, longtemps regardé comme une survivance rurale, se révèle une forme moderne de capital.
Conclusion : pour une géoéconomie possibiliste
Croiser Vidal de la Blache et la géoéconomie produit deux gains.
Un gain de concepts, d’abord : l’emploi des amorces (la valorisation contre la dotation), la circulation comme force politique et comme arme, le couple centre-périphérie et la captation de la valeur, le noyau de cristallisation et l’agglomération, le genre de vie comme modèle compétitif, le terroir comme valeur immatérielle. Autant de motifs d’analyse hérités d’un géographe qui décrivait la Brie et le site de Paris, et qui se révèlent étonnamment opérants pour penser une chaîne de semi-conducteurs ou une guerre des sanctions.
Un gain critique, ensuite, et c’est le plus important. La géoéconomie, fille de Luttwak, est tentée par la « logique du conflit » : elle voit partout des armes, des dépendances à exploiter, des étranglements à organiser. Vidal lui oppose une intuition relationnelle : la circulation unit autant qu’elle asservit, le centre et la périphérie sont les deux faces d’un même rapport, et le lien est une chose à gouverner avant d’être une arme à brandir. Il en sort l’idée d’une géoéconomie possibiliste : ni le fatalisme des dotations, ni le pur cynisme de l’interdépendance armée, mais l’attention à ce que les sociétés font des amorces que le monde leur offre. « La nature a préparé des amorces au choix des hommes » : cette phrase, écrite pour expliquer la naissance d’une ville, pourrait servir de devise à l’analyse des puissances économiques d’aujourd’hui. Le sol ne commande pas ; il propose. Tout le reste — la richesse, la dépendance, la domination — est affaire d’emploi.
© Photo : à compléter
Notes
[1] E. N. Luttwak, « From Geopolitics to Geo-Economics: Logic of Conflict, Grammar of Commerce », The National Interest, no 20, été 1990, p. 17-23. ↩
[2] P. Lorot, Introduction à la géoéconomie, Paris, Economica, 1999 ; fondateur de la revue Géoéconomie (Institut Choiseul). ↩
[3] R. D. Blackwill & J. M. Harris, War by Other Means: Geoeconomics and Statecraft, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2016. ↩
[4] P. Vidal de la Blache, Tableau de la géographie de la France, Paris, Hachette, 1903. ↩
[5] Tableau de la géographie de la France, op. cit. ↩
[6] P. Vidal de la Blache, « De l’interprétation géographique des paysages », IXe Congrès international de géographie (Genève, 1908), Genève, 1911, p. 59-64. ↩
[7] Tableau de la géographie de la France, op. cit. ↩
[8] Tableau de la géographie de la France, op. cit. ↩
[9] H. Farrell & A. L. Newman, « Weaponized Interdependence: How Global Economic Networks Shape State Coercion », International Security, vol. 44, no 1, 2019, p. 42-79. ↩
[10] P. Vidal de la Blache, « Routes et chemins de l’ancienne France », Bulletin de géographie historique et descriptive, 1902, p. 115-126. ↩
[11] Tableau de la géographie de la France, op. cit. ↩
[12] I. Wallerstein, The Modern World-System, New York, Academic Press, 1974 et suiv. ↩
[13] Tableau de la géographie de la France, op. cit. ↩
[14] Tableau de la géographie de la France, op. cit. ↩
[15] Tableau de la géographie de la France, op. cit. ↩
[16] Tableau de la géographie de la France, op. cit. ↩
[17] Tableau de la géographie de la France, op. cit. ↩
[18] P. Krugman, Geography and Trade, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1991 (prix Nobel d’économie, 2008). ↩
[19] S. Sassen, The Global City: New York, London, Tokyo, Princeton, Princeton University Press, 1991. ↩
[20] P. Vidal de la Blache, « Des caractères distinctifs de la géographie », Annales de géographie, t. 22, no 124, 1913, p. 289-299. ↩
[21] P. Vidal de la Blache, « Les conditions géographiques des faits sociaux », Annales de géographie, vol. XI, 1902, p. 13-23. ↩
[22] « Les conditions géographiques des faits sociaux », art. cité. ↩
[23] Tableau de la géographie de la France, op. cit. ↩
[24] Tableau de la géographie de la France, op. cit. ↩
Sources primaires (Vidal de la Blache)
« Les conditions géographiques des faits sociaux », Annales de géographie, vol. XI, 1902, p. 13-23.
Tableau de la géographie de la France, Paris, Hachette, 1903.
« De l’interprétation géographique des paysages », IXe Congrès international de géographie (Genève, 1908), Genève, 1911, p. 59-64.
« Des caractères distinctifs de la géographie », Annales de géographie, t. 22, no 124, 1913, p. 289-299.










