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Entre chômage de masse, frustrations sociales, instrumentalisation politique et tensions diplomatiques avec plusieurs pays africains, les violences visant les migrants connaissent une nouvelle flambée en Afrique du Sud.
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Une crise qui interroge à nouveau le concept de « Nation Arc-en-ciel » hérité de Nelson Mandela.
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Plus de trente ans après la chute de l’apartheid, le pays est de nouveau confronté aux enjeux du multiculturalisme et au spectre de l’« afrophobie ».
Plus de trente ans après la chute de l’apartheid et l’avènement de la démocratie multiraciale, l’Afrique du Sud est de nouveau confrontée aux enjeux du multiculturalisme.
Depuis plusieurs semaines, des attaques visant des ressortissants étrangers — principalement originaires du Zimbabwe, du Mozambique, du Malawi, du Ghana, de la République démocratique du Congo ou encore du Nigeria — se multiplient dans plusieurs provinces du pays. Des commerces ont été pillés, des habitations incendiées et plusieurs personnes ont perdu la vie.
La genèse des émeutes
C’est une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux à la fin du mois de mars 2026 qui a servi de détonateur à une nouvelle vague de tensions en Afrique du Sud. Les images montraient un membre de la communauté nigériane participant à une cérémonie au cours de laquelle il était présenté comme un souverain traditionnel.
Pour de nombreux Sud-Africains, cette initiative a été perçue comme une remise en cause des procédures légales encadrant la reconnaissance des autorités coutumières, compétence relevant exclusivement des institutions sud-africaines. En quelques heures, la vidéo est devenue virale et a suscité une vive indignation.
Estimant qu’il s’agissait d’une ingérence inacceptable de la part d’une partie de la diaspora étrangère, plusieurs organisations et groupes communautaires ont appelé à une marche pacifique en mai dernier afin d’exprimer leur mécontentement. Mais la mobilisation, organisée à Mossel Bay, a rapidement dégénéré. Alimentée par des rumeurs faisant état de l’agression au couteau d’un manifestant, la colère s’est propagée dans plusieurs quartiers populaires. Des commerces tenus par des ressortissants étrangers ont été pris pour cible, tandis que des véhicules ont été incendiés et des actes de pillage signalés dans plusieurs localités. Selon différents médias sud-africains, les violences auraient causé plusieurs morts et donné lieu à de véritables chasses aux étrangers dans certains townships, où des migrants originaires d’autres pays africains ont été particulièrement visés.
Pour comprendre l’ampleur de ces violences, il faut les replacer dans un contexte socio-économique particulièrement dégradé. Avec un taux de chômage dépassant régulièrement les 30 % de la population active et atteignant parfois plus de 40 % chez les jeunes, une économie sous pression depuis plusieurs années, l’Afrique du Sud reste l’un des pays les plus inégalitaires au monde. Dans de nombreux townships, le manque d’emplois, les difficultés d’accès au logement, les insuffisances des services publics et la précarité alimentent un profond sentiment de frustration. À l’apartheid a succédé une ségrégation sociale anarchique.
À l’approche des élections municipales qui pourraient une nouvelle fois fragiliser la domination historique de l’African National Congress (ANC), la question migratoire s’est peu à peu imposée au cœur du débat politique. Dans ce climat tendu, les étrangers sont devenus des boucs émissaires. Une partie de la population les accuse de concurrencer les travailleurs sud-africains, de faire baisser les salaires ou encore de contribuer à l’insécurité.
Indignation et rapatriements massifs
Face à la recrudescence des violences, plusieurs pays africains ont vivement réagi afin de protéger leurs ressortissants et de faire pression sur Pretoria.
Le Mozambique, dont plusieurs citoyens figurent parmi les victimes des attaques, a dénoncé avec force des « actes xénophobes » visant sa communauté installée en Afrique du Sud. Le gouvernement a rapidement mis en place un dispositif de rapatriement pour les personnes souhaitant quitter le pays. Plus de 300 Mozambicains sont ainsi rentrés chez eux dans les premiers jours de la crise, tandis que plusieurs centaines d’autres ont sollicité une assistance consulaire. Le président mozambicain, Daniel Chapo, s’est également entretenu avec les autorités sud-africaines afin d’obtenir des garanties quant à la sécurité des ressortissants étrangers vivant sur leur territoire.
Le Nigeria a adopté un ton tout aussi ferme. Son ministère des Affaires étrangères a condamné les violences et révélé qu’au moins 1 094 Nigérians avaient demandé à être rapatriés, contre seulement 130 au début des troubles. Des discussions ont été engagées entre Abuja et Pretoria pour organiser leur retour volontaire. Les autorités nigérianes ont par ailleurs dénoncé les agressions répétées dont leurs ressortissants sont régulièrement victimes en Afrique du Sud et exigé des mesures de protection renforcées. Dans la presse nigériane, plusieurs éditorialistes ont rappelé le rôle majeur joué par le Nigeria dans le soutien financier et diplomatique à la lutte contre l’apartheid, estimant que les attaques actuelles constituent une remise en cause douloureuse de cette solidarité historique.
Le Ghana s’est montré particulièrement offensif sur le terrain diplomatique. Après la diffusion de vidéos montrant des ressortissants ghanéens harcelés et sommés de quitter certaines localités, le ministre des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, a convoqué l’ambassadeur sud-africain afin d’obtenir des explications. Il a appelé les autorités de Pretoria à intervenir rapidement pour empêcher toute escalade. Parallèlement, Accra a annoncé l’évacuation d’environ 300 de ses ressortissants ayant sollicité une assistance consulaire et a demandé une implication plus importante de l’Union africaine face à la multiplication des violences.
D’autres pays du continent ont également exprimé leurs inquiétudes. Le Kenya, le Zimbabwe, le Lesotho et le Malawi n’ont pas lancé d’opérations de rapatriement d’une ampleur comparable à celles de leurs confrères ouest-africains, mais ont recommandé à leurs ressortissants établis en Afrique du Sud de faire preuve de la plus grande vigilance, de limiter leurs déplacements et, dans certains cas, de rester temporairement à l’abri jusqu’au retour au calme.
La question migratoire, thème électoral majeur
Au cœur de la crise actuelle se trouve un mouvement devenu l’un des symboles les plus visibles de la contestation anti-immigration en Afrique du Sud : Operation Dudula.
Né dans les townships de Johannesburg à la suite des violentes émeutes de juillet 2021, ce mouvement affirme vouloir lutter contre l’immigration clandestine, les trafics en tout genre et la corruption administrative. Son nom, qui signifie « repousser » ou « chasser » en zoulou, résume à lui seul son ambition. Ses militants organisent régulièrement des opérations de contrôle informelles dans les quartiers populaires, des inspections de commerces tenus par des étrangers ou encore des actions devant les hôpitaux publics afin de dénoncer l’accès des migrants aux services sociaux.
Pour ses partisans, Operation Dudula ne fait qu’exprimer les frustrations d’une population abandonnée par l’État et réclamer une forme de priorité nationale dans l’accès à l’emploi, au logement et aux prestations publiques. Pour ses détracteurs, en revanche, le mouvement contribue à normaliser un discours ouvertement xénophobe — certains parlent même d’« afrophobie » — en désignant les ressortissants d’autres pays africains comme responsables des difficultés économiques et sociales du pays.
Le phénomène a progressivement essaimé à travers le pays avec l’apparition de groupes similaires, parmi lesquels March and March, devenu l’un des principaux porte-voix du mouvement anti-migrants. Sa fondatrice, Jacinta Ngobese-Zuma, figure aujourd’hui parmi les personnalités les plus médiatisées de cette mouvance. Présentant son combat comme une forme de militantisme patriotique, elle affirme défendre les intérêts des Sud-Africains les plus vulnérables.
« Nous sommes la voix des sans-voix, des chômeurs, des toxicomanes, des femmes violées et des victimes de trafic humain. Et nous disons désormais que trop, c’est trop. »
Dans plusieurs interventions médiatiques, elle a également accusé les commerçants étrangers de contrôler une partie importante de l’économie informelle sud-africaine. « Les cartels somaliens, pakistanais et éthiopiens contrôlent nos quartiers », a notamment affirmé cette ancienne journaliste, avant d’ajouter : « Il ne reste plus suffisamment de ressources pour les Sud-Africains, et certainement pas pour les ressortissants étrangers. »
Ces discours trouvent un écho croissant dans une partie de l’opinion publique et jusque dans la sphère politique.
Plusieurs responsables sud-africains ont en effet adopté ces dernières années un ton de plus en plus ferme sur la question migratoire. En 2019, la ministre du Développement des petites entreprises, Lindiwe Zulu, avait suscité une vive polémique en estimant que les commerçants étrangers devaient davantage partager leurs pratiques commerciales avec les entrepreneurs sud-africains. Selon elle, les entrepreneurs locaux souffraient encore des conséquences économiques de l’apartheid et se trouvaient désavantagés face à certains réseaux commerciaux étrangers. Des déclarations qui avaient alors été vivement critiquées par l’opposition et plusieurs organisations de défense des droits humains.
L’ancien maire de Johannesburg et dirigeant d’ActionSA, Herman Mashaba, a lui aussi construit une partie de sa carrière politique sur la dénonciation de l’immigration illégale et sur la nécessité de reprendre le contrôle des frontières du pays. Sans soutenir ouvertement les violences, il considère que l’immigration irrégulière représente une menace sérieuse pour l’économie, la sécurité et les services publics.
Le Patriotic Alliance de Gayton McKenzie, aujourd’hui ministre des Sports, adopte une ligne similaire. Son dirigeant a régulièrement plaidé pour des expulsions massives de migrants en situation irrégulière et pour une priorité accordée aux citoyens sud-africains dans l’accès aux ressources publiques. Plusieurs organisations de lutte contre la xénophobie l’accusent d’alimenter un climat de méfiance à l’égard des étrangers.
Même la monarchie zouloue s’est invitée dans le débat. Le roi Misuzulu kaZwelithini, souverain traditionnel de la seconde ethnie la plus importante d’Afrique du Sud, a récemment créé la controverse en déclarant que les « kwerekwere » — terme péjoratif utilisé pour désigner les migrants africains — devaient quitter le pays. Bien qu’il n’ait pas appelé à la violence, ses propos ont été dénoncés par plusieurs organisations de défense des droits humains qui y voient une légitimation implicite des campagnes anti-migrants.
Le gouvernement sud-africain tente de reprendre la main
Face à cette montée des tensions, les voix critiques se multiplient. Le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, a condamné les violences à plusieurs reprises, rappelant que la xénophobie était incompatible avec les valeurs de la démocratie sud-africaine. Accusé de passivité et de sous-estimer la réalité des faits, il a annoncé l’envoi d’émissaires dans différentes capitales du continent afin de rassurer les gouvernements concernés et de réaffirmer l’engagement de Pretoria à protéger tous les résidents du pays.
La Democratic Alliance (DA), principal parti d’opposition et partenaire de la coalition gouvernementale, a aussi dénoncé les actions d’Operation Dudula et des groupes qui lui sont associés. Par le passé déjà, le parti avait rappelé que les frustrations sociales, aussi légitimes soient-elles, ne sauraient justifier « la xénophobie, l’intimidation ou la violence » contre les migrants. Principal concerné, le maire de Mossel Bay, Dirk Kotze, a fait savoir sa « vive inquiétude » et sa « consternation face aux violences xénophobes ».
Plus étonnant quand on connaît ses discours anti-afrikaners, le dirigeant des Economic Freedom Fighters (EFF), Julius Malema, est allé encore plus loin en qualifiant Operation Dudula de « groupe de voyous ». Fidèle à sa vision panafricaniste, il rejette l’idée selon laquelle les étrangers seraient responsables des difficultés économiques du pays, mais en a profité pour accuser les élites politiques de détourner elles-mêmes l’attention des véritables problèmes : le chômage, les inégalités et la corruption, auxquels il affirme avoir des solutions, comme la redistribution des terres, « encore entre les mains de la minorité blanche ».
Cette inquiétude est également partagée par la communauté internationale, qui s’alarme des répercussions économiques générées par ces émeutes. Déjà pointée pour des risques de guerre civile, l’Afrique du Sud se trouverait au bord d’une nouvelle explosion de violences xénophobes si les autorités ne réagissaient pas avec davantage de fermeté, ont averti plusieurs experts indépendants des Nations unies.
Car les événements récents s’inscrivent dans une histoire déjà longue. Depuis les grandes émeutes de 2008, qui avaient fait plus de soixante morts et provoqué le déplacement de dizaines de milliers de personnes, l’Afrique du Sud connaît régulièrement des vagues de violences visant des ressortissants africains installés sur son territoire. Des épisodes similaires se sont produits en 2015, 2019, 2021 et à plusieurs reprises depuis, témoignant de la persistance d’un malaise profond que ni les gouvernements successifs ni la croissance économique n’ont réussi à résorber durablement.









