Après la Mésopotamie, poussons plus loin vers l’Orient pour commémorer le cinquième centenaire d’un événement majeur pour une grande part de l’humanité : la bataille de Panipat ouvrit en effet la voie à la création de l’Empire moghol aux Indes.
Un article à retrouver dans le N63. Golfe : qui sera le maître ?
Le terme « moghol » est une déformation persane de « mongol », mais les premiers empereurs parlent une langue dérivée du turc, dite « djaghataï », du nom du deuxième fils de Gengis Khan1, dont le royaume homonyme couvrait une large part de l’Asie centrale, de l’Amou-Daria aux monts Altaï, et s’étendait jusqu’à Kaboul. Ils relèvent aussi de la sphère culturelle persane. Ce sont des musulmans sunnites et ils renforceront l’influence perse dans la culture et l’administration en Inde. Il en est ainsi du premier des « Grands Moghols » : Babur2, parfois appelé Baber, prit le titre de Babur shah.
Un conquérant par défaut
Babur descend en ligne directe paternelle de Tamerlan3, fondateur au XIVe siècle d’un vaste empire en Asie occidentale. Timour a pris la tête du Djaghataï vers 1370, arguant d’une parenté avec Gengis Khan très hypothétique. Il fait de Samarcande sa capitale et étend ses possessions surtout vers l’ouest. Il se proclame « épée de l’islam », mais ses principales victimes sont des États musulmans : Perse, Empire ottoman, mameluks d’Égypte, Horde d’Or… À sa mort, en 1405, son empire s’étend, d’ouest en est, du Kurdistan à l’Indus, et du golfe Persique, au sud, jusqu’aux confins méridionaux de l’actuel Kazakhstan. Cet empire « timouride » se disloqua en un siècle, sous la pression des querelles internes et des ennemis extérieurs, comme les Ouzbeks4 d’Asie centrale ou la Perse, dirigée à partir de 1501 par les Séfévides qui imposent à leur population la conversion au chiisme, pour mieux se distinguer de leurs voisins, tous sunnites (Ottomans, Ouzbeks, Tatars).
Babur est le fils d’une descendante de Djaghataï et d’un gouverneur du Khorassan, région carrefour d’Asie centrale aujourd’hui à cheval sur l’Afghanistan, l’Iran, l’Ouzbékistan et une petite partie du Pakistan. Monté à onze ans sur le trône à Kaboul en 1494, il se rêve conquérant et prend Samarcande en 1497. Mais il est confronté à une révolte des nobles et doit reculer devant les Ouzbeks, dirigés par un autre descendant de Tamerlan, Mohamed Shaibani. Vaincu, Babur est même chassé de Kaboul en 1501 et, privé de soutiens, connaît une période d’errance.
La mort de Shaibani en 1510 lui redonne une chance, d’autant qu’il s’allie avec le nouveau shah de Perse, Ismaïl Safavi. Il reprend ainsi Samarcande en 1511. Il est cependant refoulé une nouvelle fois par les Ouzbeks et rentre piteusement à Kaboul en 1514. Barré au Nord, Babur tourne alors ses ambitions vers le Sud : les fabuleux trésors de l’Inde. Tamerlan avait déjà conduit ses armées jusqu’à Delhi en 1399, mais il s’agissait alors d’un simple raid de pillage. Un siècle après, le projet de Babur est plus vaste, car le sultanat de Delhi est fragilisé.
Le sultanat de Delhi a été fondé au XIIIe siècle par des conquérants turcs installés au cœur de l’actuel Afghanistan et ayant supplanté les Ghaznévides
À son apogée, dans la première moitié du XIVe siècle, il domine presque tout le subcontinent indien, mais il ne se relèvera jamais vraiment du raid de Tamerlan : au début du XVe siècle, il ne couvre plus qu’une fraction du Penjab. La dynastie des Lodi, qui accède au trône en 1451, reconquiert la majeure partie de la vallée du Gange, jusqu’à l’ouest du Bengale, mais le reste de l’Inde est toujours divisé en une vingtaine de royaumes et principautés rivales.
David contre Goliath
Ibrahim, troisième sultan des Lodi, monte sur le trône en 1517 à la mort de son père Sikandar, qui a rétabli la prospérité du sultanat. Il s’attire rapidement l’hostilité de sa noblesse, d’origine afghane comme lui, par sa cruauté dans une guerre civile qui aboutit à l’exécution de son frère et dans la répression qu’il prolonge au-delà. Ce sont d’ailleurs des vassaux du sultan, dont certains sont membres de sa famille, qui sollicitent l’aide de Babur contre Ibrahim et l’encouragent dans ses projets de conquête, voire lui fournissent des troupes.
Tout en consolidant son pouvoir en matant les turbulentes tribus montagnardes afghanes, Babur mène des campagnes régulières à partir de 1519 de l’autre côté de la passe de Khyber, cet étroit cheminement qui permet de passer des montagnes de l’Hindou Kouch à la plaine de l’Indus. En 1523, il s’empare de Lahore, principale ville du Penjab et étape-clé sur la route de Delhi. Il administre pour son compte le Penjab, y levant des impôts et tenant garnison, et fait savoir au sultan qu’il revendique ces terres à titre d’héritage des précédents conquérants turcs.
Éconduit par Ibrahim, Babur réunit à la fin de l’année 1525 une armée peu nombreuse (autour de 12 à 15 000 hommes) mais aguerrie et sûrement renforcée par ses alliés. Il dispose d’une vingtaine de canons, des armes encore peu répandues en Inde, contrairement à l’Empire ottoman, qui en fait un large usage. Babur recrute d’ailleurs des spécialistes ottomans pour leur service. Pour contrer la menace, le sultan compte sur la masse : les chroniques lui attribuent 100 000 hommes, un nombre qui inclut sans doute les « suiveurs », en général deux fois plus nombreux que les combattants, et de 300 à 1 000 éléphants selon les sources, le premier chiffre étant plus vraisemblable que le second5. Quoi qu’il en soit, l’armée d’Ibrahim est deux à trois fois supérieure à celle de Babur, poussant ce dernier à adapter son dispositif.
Il se déploie dans une plaine étroite, comprise entre les remparts de Panipat, sur sa droite, et un fossé doublé d’une palissade, sur sa gauche, en lien avec la rivière Jamuna : ainsi, l’abondante cavalerie d’Ibrahim ne pourra pas le déborder. Il positionne ses fantassins, dont certains équipés d’arquebuses, au centre, dans les intervalles d’une ligne de 700 chariots liés entre eux. Cette pratique des nomades, baptisée araba aux Indes, avait été reprise par les Ottomans et par certaines armées d’Europe centrale, comme les Hussites par exemple. Et il place son artillerie derrière ; arquebusiers et canons sont protégés par des mantelets mobiles, pour réduire leur vulnérabilité. Face à l’organisation rigoureuse de Babur, Ibrahim dispose son armée féodale, à l’articulation et à la chaîne de commandement plus confuses, en grandes masses difficiles à coordonner.
Le triomphe de la modernité
La disposition de Babur ne lui permet guère une attitude offensive, qui serait de surcroît suicidaire au vu du rapport de force. De son côté, Ibrahim se méfie de ces armes à feu dont il ignore le maniement et les effets. L’exiguïté du champ de bataille l’inquiète également, car elle l’empêche de déployer son armée et risque même de compresser ses unités les unes sur les autres. Les deux armées restent donc face à face pendant une semaine, et le sultan compte bien que Babur épuisera ses réserves, l’obligeant à se replier, et qu’il pourra l’écraser pendant sa retraite.
Pour l’éviter, Babur doit provoquer l’attaque ennemie. Il lance un raid nocturne qui est un grave échec, mais qui encourage Ibrahim, grisé par son succès et craignant des défections dans son armée, à passer à l’action.
Le 21 avril à l’aube, le sultan engage la bataille. Avec son armée compacte, difficile à manœuvrer, il lance ses éléphants sur le centre de l’armée ennemie
Les animaux sont décontenancés par la barrière des chariots, qui brise leur élan, et par les tirs d’armes à feu et d’artillerie, dont le bruit les effraie. Il semble que certains animaux se retournent vers leurs propres lignes pour s’enfuir, piétinant sur leur passage les malheureux soldats qui ne peuvent échapper à la presse.
En effet, pendant que l’ennemi attaquait au centre, Babur a lancé sa cavalerie sur les deux ailes. Une tactique d’enveloppement que les Indiens baptisent tulughma et qui évoque le succès d’Hannibal à la bataille de Cannes (216 av. J.-C.). Elle refoule les forces du sultan et se rabat vers les unités du centre, ainsi prises en étau entre les cavaliers sur les ailes et le barrage infranchissable des chariots de l’araba, pilonnées enfin par l’artillerie6 et menacées d’écrasement par leurs propres éléphants. On peut aussi supposer que l’attachement très relatif au sultan n’incitait pas les combattants à une démarche sacrificielle et que beaucoup, au vu du tour défavorable des évènements, cherchèrent leur salut dans la fuite, à la fois pour sauver leur vie et pour préparer un ralliement ultérieur au vainqueur. La mort au combat d’Ibrahim, engagé au centre avec ses éléphants, paracheva la débandade de son armée dans une bataille qui s’achève vers midi.
Si Panipat a permis à Babur de se substituer à la dynastie Lodi, elle ne suffit pas à elle seule à établir le pouvoir moghol en Inde. Il lui faudra notamment livrer de dures campagnes contre la confédération rajpute, dirigée par Rana Sanga. Les Rajputs (mot dérivé du sanskrit rajaputra signifiant « fils de roi ») remontaient aux premiers siècles de notre ère, dans le contexte des premières invasions de l’Inde. Issus des envahisseurs de cette époque (Scythes, Koushans, Huns) ou de chefs locaux ayant profité du contexte troublé pour acquérir plus de pouvoir, ils formaient une aristocratie guerrière se rattachant, par des ancêtres mythiques, à une des plus hautes castes, celle des kshatriyas. La plupart vivaient (et vivent toujours) au nord-ouest de l’Inde. Ils avaient tenté de s’opposer aux invasions musulmanes dès le XIIe siècle, mais la dispersion de leurs principautés féodales n’avait pas permis une résistance efficace.
Il en alla de même avec les Moghols. Onze mois après Panipat, le 26 mars 1527, Babur vainquit Rana Sanga à Khanua (ou Kanwa). Alors que Panipat avait achevé une puissance vermoulue, Khanua contraria l’ascension d’un rival potentiel des Moghols, mais les Rajputs constituèrent le noyau d’une résistance récurrente à leur pouvoir. Les Anglais s’appuyèrent sur eux pour affaiblir l’État central et asseoir leur emprise, deux siècles plus tard. Il faudra donc attendre le très long règne (1556-1605) du troisième souverain, Akbar, pour que tout le nord de l’Inde, du Bengale jusqu’à l’actuel Pakistan, et même une partie de l’Afghanistan, passe sous la domination moghole.
L’arrière-petit-fils d’Akbar, Aurangzeb, régnera aussi longtemps que son aïeul (de 1658 à 1707) et achèvera la conquête du plateau du Deccan, unifiant la quasi-totalité du subcontinent, à l’exception de l’extrême pointe de la péninsule, et retrouvant à peu près les frontières du grand empire Maurya (321 à 185 av. J.-C.), le plus vaste ensemble politique qu’ait connu cette région
Aurangzeb, un des fils de Shah Jahan, le commanditaire oublié du Taj Mahal d’Agra, est aussi le sixième et dernier des « Grands Moghols ». Il laissera à ses successeurs plusieurs révoltes intérieures, un nouvel adversaire redoutable avec l’Empire mahratte, et des empiétements croissants des Européens (Français et Anglais principalement). Mais l’empire moghol, quoique contesté et morcelé, subsistera formellement jusqu’au milieu du XIXe siècle et restera une source d’inspiration pour les nationalistes indiens au XXe siècle, parce qu’il couvrait la quasi-totalité du territoire de l’Inde britannique.
Lire aussi : L’Inde : une ambition de puissance planétaire
Notes
1. Turcs et Mongols sont des appellations qui apparaissent à des époques et dans des zones géographiques distinctes, mais leurs cultures et leurs langues sont proches et ils ont souvent collaboré militairement et politiquement.
2. De son vrai nom : Zahir al-Din Muhammad. Babur (« la panthère ») est le surnom qu’il s’est choisi.
3. Les Européens transcrivent ainsi le nom de Timur « Leng » ou « Timour le Boiteux ».
4. Ces tribus sont issues de descendants de Djötchi, le fils aîné de Temujin (connu en Europe comme Gengis khan, qui est un titre et pas un nom). Ils prennent le nom d’Özbeg, un des descendants de Djötchi et chef de la Horde d’Or de 1313 à 1341.
5. Un éléphant adulte consomme au minimum 150 kg de fourrage et 100 litres d’eau par jour. Trouver quotidiennement 45 tonnes de végétaux est déjà une gageure, en fournir 150 tonnes paraît insurmontable. Cela explique en tout cas la lenteur des mouvements de l’armée du sultan.
6. On peut hésiter à employer ce terme pour l’époque, compte tenu de la cadence de tir encore très limitée : au mieux cinq à six tirs à l’heure pour chaque pièce. Mais il traduit quand même l’effet psychologique que cette arme nouvelle induisait.










