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La disparition de l’ayatollah Ishaq al-Fayyad, à l’âge de 95 ans, ne constitue pas seulement la perte d’une figure religieuse majeure du chiisme contemporain : elle signale le commencement visible d’une transition historique au sein de la marja’iyya de Nadjaf.
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Héritier d’Al-Khoei et proche d’Ali al-Sistani, Al-Fayyad incarnait la tradition « quiétiste » de Nadjaf — l’autorité spirituelle qui guide, conseille, intervient dans les crises graves, mais ne gouverne pas — face au modèle iranien de la wilayat al-faqih.
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Trois scénarios s’ouvrent désormais : la continuité par émergence d’un nouveau marja’ de premier rang, la collégialité d’une direction plurielle, ou l’érosion au profit de Qom. L’enjeu engage non seulement la théologie, mais l’architecture de puissance du Moyen-Orient pour les décennies à venir.
Une transition se profile au cœur du chiisme duodécimain, dont les effets pourraient remodeler l’équilibre du monde chiite et la stabilité de l’Irak post-2003.
Une disparition qui s’inscrit dans le temps long
Trois jours de deuil national ont été décrétés en Irak à l’annonce du décès d’Al-Fayyad. Ce geste protocolaire traduit une réalité structurelle : dans un État fragmenté par les rivalités confessionnelles, les ingérences extérieures et l’effondrement partiel des institutions étatiques depuis 2003, les grands marja’ de Nadjaf constituent l’une des dernières sources de légitimité véritablement transversale. Ce n’est pas une autorité politique au sens constitutionnel ; c’est une autorité morale capable de parler à l’ensemble du monde chiite sans dépendre d’un appareil d’État.
Ishaq al-Fayyad appartenait à la génération des grands ayatollahs qui ont façonné le renouveau intellectuel de la hawza de Nadjaf dans les années noires de la répression baasiste. Né en 1930 en Afghanistan, il avait rejoint Nadjaf dans sa jeunesse pour y suivre l’enseignement de l’ayatollah Abou al-Qasim al-Khoei, le plus grand juriste chiite du XXe siècle, dont il devint l’un des disciples les plus respectés. Sa ijaza (licence d’ijtihad) lui fut accordée par Al-Khoei lui-même, conférant à son autorité doctrinale une légitimité de premier ordre. Après le décès d’Al-Khoei en 1992, Al-Fayyad continua d’enseigner à Nadjaf dans des conditions d’une extrême précarité, maintenant vivante une tradition intellectuelle que Saddam Hussein cherchait méthodiquement à étouffer.
Sa mort réduit encore le cercle des grandes figures ayant connu l’âge d’or de la hawza avant la révolution iranienne de 1979 — moment charnière qui allait diviser le monde chiite entre deux visions incompatibles du rapport entre religion et pouvoir.
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Nadjaf contre Qom : deux grammaires du pouvoir
L’importance géopolitique d’Al-Fayyad tient surtout à ce qu’il incarnait : une conception particulière — aujourd’hui minoritaire dans le rapport de forces régional — des rapports entre religion et politique.
Depuis la révolution iranienne de 1979, deux modèles coexistent au sein du chiisme duodécimain dans une tension croissante. Le premier est celui développé par Khomeini autour du concept de wilayat al-faqih : le juriste-théologien détient non seulement une autorité religieuse, mais une légitimité à exercer directement le pouvoir politique. C’est le fondement doctrinaire de la République islamique d’Iran, et c’est sur ce concept que repose l’ensemble de l’architecture institutionnelle de Téhéran, y compris son influence sur les groupes armés chiites irakiens comme les Kataib Hezbollah ou Harakat al-Nujaba.
Le second est celui de Nadjaf. Dans cette tradition, que les spécialistes désignent parfois sous le nom de marja’iyya quiétiste, le clergé doit conserver une autorité spirituelle et morale sans se substituer aux institutions étatiques. Le marja’ guide, conseille, et peut intervenir dans les crises graves, mais il ne gouverne pas. C’est Al-Khoei qui a formulé cette doctrine avec le plus de rigueur, et Sistani qui l’a adaptée aux réalités de l’Irak post-Saddam — notamment lors de la crise de 2014, quand sa fatwa de jihad défensif, le jihad al-kafa’i, mobilisa des centaines de milliers de volontaires contre Daech sans pour autant lier cette mobilisation à un projet politique propre.
Al-Fayyad représentait l’une des expressions les plus cohérentes de cette tradition. Lors des élections irakiennes de 2005, il refusa publiquement d’appeler au vote pour une liste confessionnelle chiite spécifique, contrairement à certains clercs plus politisés. Lors de la crise de 2019-2020, avec le soulèvement populaire irakien, il maintint une réserve ostensible face aux injonctions des milices pro-iraniennes, préservant ainsi la crédibilité de Nadjaf comme arbitre et non comme parti.
« Cette posture n’est pas de la passivité, plutôt une stratégie de longue durée. La marja’iyya de Nadjaf a toujours compris que son influence maximale reposait sur son refus de se laisser instrumentaliser : préserver l’autorité morale, c’est refuser la politique ordinaire. »
C’est précisément cette retenue calculée qui lui confère, dans les moments de crise, un poids que nulle milice ne peut égaler.
Le véritable enjeu : la question de l’après-Sistani
Mais le véritable enjeu ne réside pas dans le remplacement d’un marja’ par un autre. La disparition d’Al-Fayyad intervient alors qu’Ali al-Sistani lui-même est âgé de plus de 93 ans et que l’ensemble de la génération historique de Nadjaf arrive au terme de son cycle. L’événement apparaît donc comme un prélude à une transition d’une tout autre ampleur.
Depuis 2003, la stabilité relative du système politique irakien repose en partie — et plus qu’on ne le reconnaît généralement — sur l’autorité morale exercée par la marja’iyya. Cette influence a permis d’encadrer plusieurs crises majeures : elle a limité les affrontements intra-chiites lors de la guerre civile de 2006-2008 entre Sadristes et Badristes ; elle a fourni une légitimité supérieure aux rivalités partisanes lors des impasses gouvernementales de 2010 et 2022 ; elle a évité que le soulèvement de 2019 ne bascule dans une guerre civile à grande échelle.
Henry Kissinger, dans son analyse des ordres régionaux, soulignait qu’une structure de paix durable nécessite non seulement un équilibre des forces, mais une légitimité que les acteurs reconnaissent mutuellement : une autorité transcendant les rapports de puissance bruts. C’est exactement ce que la marja’iyya de Nadjaf a représenté dans le système politique irakien : non pas un acteur parmi d’autres, mais une sorte d’arbitre, dont l’autorité — précisément parce qu’elle se refuse à gouverner — peut légitimer ou délégitimer les gouvernements. La question stratégique qui se pose aujourd’hui est simple : cette fonction peut-elle survivre à ses titulaires historiques ?
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Trois scénarios possibles
Premier scénario : la continuité par émergence. Un nouveau marja’ de premier rang s’impose et parvient à incarner l’héritage d’Al-Khoei et de Sistani. Plusieurs noms circulent dans les milieux spécialisés : l’ayatollah Bashir al-Najafi (pakistanais d’origine, établi à Nadjaf depuis des décennies), ou l’ayatollah Sayyid Sadiq al-Shirazi pour l’aile plus politisée. La continuité est possible, mais elle suppose qu’une personnalité unique dispose d’une marja’iyya suffisamment large pour obtenir la reconnaissance de la majorité des fidèles chiites à travers le monde, ce qui, dans le contexte actuel de fragmentation, est loin d’être acquis.
Deuxième scénario : la collégialité. L’autorité de la hawza se redistribue entre plusieurs marja’ de second rang, formant une direction de fait plurielle. Ce modèle n’est pas sans précédent : dans les années 1990, entre la mort d’Al-Khoei et l’ascension pleine de Sistani, la hawza a fonctionné dans une configuration comparable. L’avantage est la résilience ; l’inconvénient est la perte de la voix unique, celle qui seule peut faire basculer une crise.
« Une marja’iyya divisée parle moins fort qu’une marja’iyya incarnée. »
Troisième scénario : l’érosion au profit de Qom. Si aucun marja’ de Nadjaf ne s’impose, le vide d’autorité pourrait être progressivement comblé par des figures liées aux réseaux iraniens : non par une substitution frontale, mais par un glissement discret de la marja’iyya effective vers des clercs plus alignés sur la wilayat al-faqih. Les milices pro-iraniennes irakiennes (Hachd al-Chaabi, Kataib Hezbollah, Asa’ib Ahl al-Haq) n’ont aucun intérêt à voir se perpétuer un centre d’autorité chiite indépendant de Téhéran. L’après-Sistani est, pour elles, une fenêtre d’opportunité stratégique.
Ce troisième scénario ne serait pas sans précédent régional. La marginalisation progressive du patriarcat de Constantinople au profit de Moscou dans le monde orthodoxe offre une analogie structurelle : lorsque le centre historique d’une tradition religieuse perd sa capacité d’influence, les centres périphériques — mieux dotés politiquement et financièrement — comblent le vide.
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Ce que révèle le deuil national
Il faut revenir un instant sur les trois jours de deuil national décrétés par Bagdad. Ce geste n’est pas anodin dans un système politique où les partis chiites se disputent furieusement la représentation de la communauté. En honorant Al-Fayyad avec l’appareil protocolaire de l’État, le gouvernement irakien reconnaît implicitement une chose fondamentale : la marja’iyya détient encore une légitimité que le système partisan ne peut pas produire seul.
C’est précisément cette légitimité qui est en jeu dans la transition qui s’ouvre. L’Irak est un État dont les institutions restent dépendantes de ressources et de légitimités extérieures aux partis — tribales, religieuses, ethniques. Ôter à Nadjaf son poids d’autorité morale, c’est retirer un amortisseur au système et ouvrir grand la porte aux milices, aux jeux des partis, à l’influence iranienne…
Conclusion
La mort d’Ishaq al-Fayyad ne constitue pas seulement la disparition d’un grand ayatollah. Elle marque probablement le début visible d’une transition historique au sein du chiisme irakien et, au-delà, de l’ensemble du monde chiite. Héritier d’Al-Khoei, proche de Sistani, défenseur rigoureux de l’autonomie de la hawza de Nadjaf, Al-Fayyad incarnait une tradition qui refuse la fusion entre autorité religieuse et pouvoir politique. Son décès intervient au moment précis où l’avenir de cette tradition est devenu une question ouverte et stratégiquement décisive.
Pour l’Irak comme pour l’ensemble du Moyen-Orient chiite, la vraie question n’est plus celle de la succession d’un homme. Elle est celle de la transmission d’un modèle intellectuel et politique qui constitue, depuis des décennies, la principale alternative au wilayat al-faqih iranien. Dans un monde où Téhéran consolide ses réseaux régionaux et où les États arabes chiites restent structurellement fragiles, la réponse à cette question engage non seulement la théologie, mais l’architecture de puissance du Moyen-Orient pour les décennies à venir.
« Kissinger aimait rappeler qu’en politique internationale, les questions les plus importantes sont rarement celles qui font les manchettes. La mort d’un ayatollah de 95 ans, à Nadjaf, par un après-midi de 2026, est de celles-là. »










