Carthage, la capitale qu’on a voulu effacer

15 août 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Photo : Reconstruction moderne de la Carthage punique. Le port circulaire à l'avant est le Cothon, le port militaire de Carthage, où tous les navires de guerre de Carthage (Biremes) étaient ancrés. Wiki Commons

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Carthage, la capitale qu’on a voulu effacer

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Premier épisode de notre série d’été « Les capitales oubliées ». Chaque capitale perdue est un miroir tendu au présent : pourquoi les empires s’effondrent-ils, et qu’est-ce qui fait qu’une ville cesse d’être le centre du monde ?

En 146 avant J.-C., Rome rase Carthage et tente d’effacer jusqu’au souvenir de sa rivale africaine.

Ce qu’il advint de cette destruction en dit long sur la logique des empires — et sur la difficulté d’effacer durablement la mémoire des vaincus.

Il est des villes que l’on conquiert, et d’autres que l’on veut faire disparaître. Carthage appartient à cette seconde catégorie, plus rare et plus terrible. En 146 avant notre ère, après trois années de siège, Rome ne se contenta pas de vaincre sa grande rivale méditerranéenne : elle entreprit méthodiquement de l’anéantir, d’en raser chaque mur et d’en effacer jusqu’au nom. C’est l’archétype de la capitale que l’on a voulu rayer de l’histoire. Et c’est aussi la preuve que pareille entreprise échoue presque toujours.

Une superpuissance africaine

Avant d’être une ruine, Carthage fut une splendeur. Fondée selon la tradition vers 814 avant J.-C. par des colons phéniciens sur le golfe de Tunis — soit avant Rome elle-même, chronologie que les Carthaginois entretenaient avec soin comme une marque d’ancienneté —, elle devint à partir du VIᵉ siècle le cœur d’un vaste empire commercial. Ses réseaux marchands s’étendaient à l’Espagne, à la Sicile, à la Sardaigne, à Malte, à toute l’Afrique du Nord : grain, vin, huile, métaux, textiles transitaient par ses ports.

Sa puissance reposait sur une supériorité navale, sur ses ports artificiels en forme d’anneau — les fameux cothons — et sur une société cosmopolite qui assimilait les populations locales. Carthage produisit un génie militaire, Hannibal, qui faillit terrasser Rome ; un navigateur explorateur, Hannon ; un agronome réputé, Magon. Au sommet de sa gloire, la métropole punique pouvait regarder Rome en égale, sinon en supérieure.

L’acharnement de Rome

C’est précisément cette puissance qui la condamna. Après les deux premières guerres puniques, Rome ne pouvait tolérer la survie d’une rivale en qui elle ne pourrait jamais avoir confiance. Caton l’Ancien concluait, dit-on, chacun de ses discours par la même formule : Carthago delenda est, « Carthage doit être détruite ». La troisième guerre punique (149-146 av. J.-C.) ne fut pas une guerre de conquête, mais une entreprise d’élimination.

Le général Scipion Émilien acheva la démolition de la ville bloc par bloc, en dix-sept jours d’incendie méthodique. L’archéologie moderne confirme la totalité de la destruction : une épaisse couche de cendres, des poutres carbonisées, des poteries puniques fracassées marquent partout le niveau de 146 avant J.-C. Et parce que les vainqueurs écrivent l’histoire, Rome détruisit aussi presque tous les textes carthaginois, laissant le récit de cette civilisation aux soins exclusifs de ses ennemis. La légende selon laquelle les Romains auraient répandu du sel sur les ruines pour les rendre stériles est, elle, un mythe tardif que les historiens ont depuis démonté — mais elle dit bien l’intention prêtée à Rome : non pas vaincre, mais effacer.

Rome ne détruisit pas seulement une ville : elle brûla ses livres, laissant le récit de Carthage à ses seuls ennemis.

L’échec de l’effacement

Pourtant, l’effacement échoua. Ironie de l’histoire : Rome elle-même reconstruisit Carthage. Dès César, puis sous Auguste, une nouvelle ville romaine s’éleva sur les ruines de l’ancienne, et devint en un siècle l’une des plus grandes du monde romain occidental — jusqu’à 300 000 habitants, des thermes colossaux, un cirque de 60 000 places, un aqueduc de 132 kilomètres. La capitale que l’on avait voulu anéantir renaquit sous les couleurs de son destructeur, comme si le lieu lui-même refusait de mourir.

Plus profondément encore, c’est la mémoire de Carthage qui a survécu à sa destruction matérielle. Aujourd’hui, ce qui attire les visiteurs sur la colline de Byrsa, au-dessus du golfe de Tunis, c’est la civilisation que Rome a voulu effacer — alors même que presque tout ce qui reste à voir est romain. Le paradoxe est saisissant : la victime fascine, le bourreau n’a laissé que des pierres. Les fouilles récentes révèlent une civilisation bien plus accomplie que ne l’admettaient les auteurs romains, au point de forcer les historiens à réécrire l’histoire de la Méditerranée antique. On a même relativisé les accusations les plus noires, comme celle des sacrifices d’enfants, que l’archéologie présente comme une pratique rare et non le rite systématique de la propagande romaine.

Ce que Carthage tend au présent

Carthage ouvre notre série en posant la question fondatrice : que reste-t-il d’une capitale qu’on a voulu faire disparaître ? La réponse est double, et instructive. D’un côté, l’entreprise d’effacement a partiellement réussi : nous ne connaissons Carthage que par la voix de ses ennemis, sa langue punique s’est éteinte, ses livres ont brûlé. De l’autre, elle a spectaculairement échoué : le nom de Carthage résonne encore, sa cause émeut, et c’est Rome, finalement, qui apparaît dans le rôle ingrat du destructeur acharné.

Le miroir tendu au présent est limpide. Les empires qui croient pouvoir effacer un peuple, une ville, une mémoire, se trompent presque toujours sur la durée. La mémoire des vaincus est têtue : elle ressurgit, se réécrit, finit parfois par l’emporter symboliquement sur celle des vainqueurs. La Tunisie contemporaine en fait l’expérience à sa manière, hésitant sur la place à accorder à son passé punique, longtemps minoré dans les manuels au profit de l’héritage arabo-musulman. Quant au site lui-même, classé au patrimoine mondial, il affronte aujourd’hui un ennemi que Rome n’avait pas prévu : la montée des eaux et l’érosion saline rongent les ruines au bord du golfe. Comme si, après l’acharnement des hommes, le climat se chargeait d’achever ce que Scipion avait commencé. Mais la leçon demeure : on peut raser une ville, on n’efface pas si aisément un nom.

Prochain épisode : Constantinople, la capitale qui n’en finit pas de mourir.

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