Matteo Liberatore : un libéral italien méconnu

13 septembre 2026

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Photo : La baie de Naples (c) Pixabay

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Matteo Liberatore : un libéral italien méconnu

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  • Prêtre jésuite napolitain longtemps installé à Rome, Matteo Liberatore (1810-1892) a presque disparu de la mémoire de l’histoire économique — alors que son rôle intellectuel fut essentiel.

  • Son traité d’économie politique (1889) offre une synthèse inédite entre Aristote, les Évangiles, Thomas d’Aquin et les économistes de son temps, notamment Bastiat et Jean-Baptiste Say.

  • Proche conseiller de Léon XIII, il rédige les grandes idées de Rerum novarum (1891). Ses Principes d’économie politique, maillon méconnu de la pensée libérale, méritent d’être redécouverts.

Il est un livre dont les libéraux français parlent peu, et qui pourtant compte parmi les chaînons manquants de l’histoire des idées économiques au XIXᵉ siècle. Publié à Rome en 1889 par un jésuite napolitain de soixante-dix-neuf ans, traduit en français cinq ans plus tard sous le titre Principes d’économie politique, l’ouvrage de Matteo Liberatore est, à proprement parler, le brouillon doctrinal de l’encyclique Rerum novarum que Léon XIII allait promulguer deux ans plus tard (1891). Mieux : c’est un véritable traité d’économie politique, articulé par le langage scolastique mais en dialogue serré avec Adam Smith, Jean-Baptiste Say, Frédéric Bastiat, Carey, Stuart Mill, Sismondi, Minghetti. Pour qui s’intéresse à la genèse de la doctrine sociale de l’Église, et plus largement aux conversations possibles entre tradition libérale et tradition catholique, c’est un texte de première importance.

Un jésuite formé à Rome, ancré à Naples

Matteo Liberatore est né à Salerne en 1810. Entré dans la Compagnie de Jésus à vingt ans, formé à Naples puis au Collegio Romano, il devient professeur de philosophie et de théologie. C’est l’un des principaux artisans, avec son confrère Luigi Taparelli d’Azeglio, du renouveau néothomiste du XIXᵉ siècle italien ; ce mouvement qui restaura saint Thomas d’Aquin comme philosophe majeur de l’Église et qui aboutira, sous Léon XIII, à l’encyclique Aeterni Patris en 1879. Liberatore est aussi l’un des fondateurs de La Civiltà Cattolica, la grande revue jésuite qui paraît à partir de 1850 et qui devient l’organe doctrinal le plus influent du catholicisme italien.

C’est donc un homme installé, à soixante-dix-neuf ans, dans une autorité intellectuelle considérable, quand il publie en 1889 un livre que personne n’attendait : un manuel d’économie politique. La motivation est claire : le socialisme grandit en Europe ; les écoles économiques se sont éloignées des questions morales ; et l’Église, qui prépare à Rome ce qui deviendra Rerum novarum, a besoin d’un instrument doctrinal solide. Liberatore livre cet instrument, qui est l’aboutissement de ses années de recherche et d’un dialogue constant entre les auteurs de son temps et les auteurs classiques.

Un traité complet

Les Principes d’économie politique sont organisés à la manière scolastique : une introduction qui définit la science (« l’économie politique est la science de la richesse publique, quant à l’honnête direction dont elle est susceptible »), puis trois parties héritées de Say : Production, Distribution, Consommation, divisées en chapitres et articles, eux-mêmes structurés en propositions numérotées. Cinq cents pages d’argumentation continue, où chaque thèse est exposée, contestée par les arguments des adversaires, puis démontrée. On reconnaît l’inflexion de la Somme théologique : « On objectera que… On répondra que… »

Ce qui frappe le lecteur d’aujourd’hui, c’est l’ampleur des références. Sur une même page, on peut trouver saint Paul, saint Thomas d’Aquin, Aristote, Jean-Baptiste Say, Bastiat, Stuart Mill, Sismondi, Minghetti, Mac-Culloch, et bien sûr Taparelli. Liberatore mobilise simultanément Écriture, Tradition, philosophie naturelle et économie politique post-smithienne, sans considérer qu’aucune de ces sources contredit les autres. C’est l’application en acte de la philosophia perennis scolastique, où foi et raison, théologie et sciences positives convergent vers une même vérité.

La propriété privée comme droit naturel

Le passage le plus remarquable du livre est sans doute son traitement de la propriété privée. Liberatore y refuse trois fondations couramment admises. Il refuse d’abord la thèse contractualiste de Say, selon laquelle la propriété est instituée par la convention sociale. Si la société crée le droit de propriété, écrit-il, alors elle peut aussi l’abolir et « voici la cause du socialisme gagnée ». Il refuse ensuite la thèse utilitariste de Droz : la propriété justifiée par ses seuls avantages reste suspendue à un calcul réversible. Il refuse enfin la thèse de Carey selon laquelle la propriété dérive du travail. « Si vous vous construisez une maison, cette maison est à vous. Mais, pour que vous ayez pu la construire, il a fallu auparavant que le sol fût à vous. »

Le travail présuppose la propriété ; il ne peut donc en être la source originaire.

À ces trois thèses, Liberatore oppose la doctrine thomiste : la propriété est naturelle, c’est-à-dire conforme au dessein de la nature pour l’homme. Trois arguments. D’abord, un argument de finalité : la nature a fait plantes et animaux pour l’homme ; les approprier est conforme à leur destination. Ensuite, un argument de prévoyance : l’homme, être raisonnable, doit subvenir non seulement à ses besoins présents mais à ses besoins futurs, d’où la nécessité d’une possession stable. Enfin, un argument de fructification : aucun fonds n’est cultivé si le cultivateur n’est pas assuré d’en recueillir le fruit. À cela s’ajoutent les trois raisons classiques de la Somme théologique : chacun prend mieux soin de ce qui lui appartient ; un ordre plus parfait règne quand chaque chose a son responsable ; la paix se conserve mieux par la division que par l’indivision.

En définissant la propriété privée comme un droit naturel, ce qu’affirme également Léon XIII dans Rerum novarum, il pose un principe fondamentalement libéral et s’en prend à la doctrine même du socialisme.

Le travail et la subsidiarité

L’autre apport décisif du livre est son traitement du travail, qui occupe deux moments de l’ouvrage : la première partie sur la Production, et le chapitre sur le salaire dans la Distribution. Matteo Liberatore inscrit la question dans le double cadre de la Genèse (« Remplissez la terre et subjuguez-la », « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ») et de la Politique d’Aristote, pour aboutir à une thèse classique : le travail est la finalité de la propriété, non sa source. La nature autorise l’appropriation des biens en vue du labeur qui les fait fructifier. De cette articulation découle la dignité propre du travailleur, qui n’est pas un instrument de production parmi d’autres, mais l’agent qui actualise la fécondité naturelle des choses. C’est en ce sens que Liberatore pose, avant Léon XIII, la doctrine du juste salaire : le prix du travail ne se réduit pas au seul prix de marché ; il doit suffire à l’entretien sobre et honnête de l’ouvrier et de sa famille. Une formulation que Rerum novarum reprendra presque mot pour mot aux paragraphes 33 à 45 de l’encyclique.

Sur l’État, Liberatore ne donne pas de définition formelle : il ne le considère pas comme un problème à expliquer, contrairement à Bastiat. Pour lui, la société civile est naturelle ; l’État en est l’expression institutionnelle, et il s’inscrit dans une hiérarchie de sociétés — famille, profession, commune, Église, nation — dont chacune a ses finalités propres. Mais il en analyse les devoirs avec une précision qui anticipe le principe que Pie XI formalisera quarante ans plus tard, dans Quadragesimo anno (1931), sous le nom de subsidiarité. Liberatore distingue ainsi deux fonctions : un devoir de protection des sociétés inférieures qui s’organisent par elles-mêmes (familles, paroisses, œuvres charitables, associations professionnelles) ; et un devoir de supplément, là où ces sociétés ne suffisent pas. La formule est nette : « Là où elles suffisent, le Gouvernement civil pourrait, sans inconvénient, s’abstenir de tout exercice direct. » C’est, en 1889, l’antithèse exacte du « tout dans l’État » qui s’apprêtait à devenir, cinquante ans plus tard, le mot d’ordre du fascisme italien. Et Liberatore identifie le risque structurel de la sécularisation :

« L’État moderne, athée comme il l’est, c’est-à-dire séparé de la religion, ne représente que l’homme ; l’Église, au contraire, représente directement Dieu. »

Cinq mots, en 1889, qui annoncent toute la critique catholique du totalitarisme du XXᵉ siècle.

De Rerum novarum à Luigi Sturzo

L’influence de Liberatore sur Rerum novarum est aujourd’hui bien documentée par les historiens, notamment Giovanni Antonazzi, qui a publié en 1957 les rédactions préparatoires conservées aux Archives vaticanes. C’est Liberatore qui rédige le premier projet italien dès 1890 ; le dominicain Tommaso Maria Zigliara le révise ; Léon XIII y apporte ses ultimes corrections avant la signature du 15 mai 1891. La filiation textuelle entre Les Principes et l’encyclique est non seulement réelle, elle est par endroits presque littérale, particulièrement aux paragraphes 6-12 sur la propriété et aux paragraphes 33-43 sur le salaire et l’association.

À lire aussi : Léon XIV face à l’intelligence artificielle : Babel ou Jérusalem

Au XXᵉ siècle, la pensée de Matteo Liberatore, transmise par Léon XIII et reformulée par Pie XI, trouve son expression politique dans l’œuvre de don Luigi Sturzo (1871-1959), prêtre sicilien qui fonde en 1919 le Partito Popolare Italiano, premier grand parti d’inspiration démocrate-chrétienne, principal opposant aux fascistes. Exilé par Mussolini en 1924, Sturzo théorise depuis Londres puis New York la sociologie pluraliste qui s’oppose au « panstatisme » fasciste :

« L’État n’est pas la société, mais l’un des aspects organisationnels de la société. »

À travers De Gasperi, Schuman et Adenauer, cette tradition deviendra le socle intellectuel de la construction européenne.

Pourquoi le redécouvrir aujourd’hui

Lire Matteo Liberatore aujourd’hui réserve trois surprises.

La première est sa modernité méthodologique. Au moment où il écrit, l’économie politique se reconfigure autour de Walras, Jevons et Menger en science mathématisée, fondée sur le calcul d’utilité d’individus rationnels. Liberatore choisit de ne pas suivre cette voie. Il reste dans la tradition aristotélo-thomiste et conserve disponibles toutes les questions que le mainstream va évacuer : la finalité de l’économie, la personne contre l’agent abstrait, la propriété comme fonction sociale, le bien commun comme critère normatif.

La deuxième surprise est son dialogue avec Bastiat. Liberatore connaît, lit, cite, conteste Bastiat. Il en récuse la théorie de la valeur fondée sur le travail et l’optimisme des Harmonies économiques. Mais il en retient l’essentiel : la critique du socialisme, la défense de la propriété privée, le refus de l’État omnipotent, l’analyse de la spoliation légale. Au point que la pensée de Bastiat se trouve, sans le dire, réintégrée dans l’argumentaire catholique. Léon XIII, on le sait aujourd’hui, avait lui-même cité Bastiat dès 1876-1877, dans une lettre pastorale rédigée comme évêque de Pérouse : « Un célèbre économiste français, Frédéric Bastiat, a exposé comme en un tableau les bienfaits multiples que l’homme trouve dans la société. » Liberatore est, à proprement parler, le penseur qui rend possible cette lecture catholique de Bastiat ; il en fait l’usage critique qui permet au futur pape de le citer en magistère.

À lire aussi : Léon XIII lecteur de Bastiat [URL à insérer une fois l’article en ligne]

La troisième surprise est sa portée politique. Liberatore n’est pas un théoricien désengagé. Sa critique de l’État sécularisé, sa défense des corps intermédiaires, son refus de l’absorption de la société par l’État, son rejet du panstatisme avant l’heure, tout cela vise un adversaire concret : l’État unitaire italien post-1870, anticlérical, expropriateur des biens ecclésiastiques, et qui annonce la statolâtrie fasciste cinquante ans plus tard.

Lire Liberatore, c’est lire l’un des premiers grands diagnostics catholiques de l’État totalitaire avant l’heure.

L’édition française des Principes d’économie politique, traduite par le baron Silvestre de Sacy en 1894 chez Henri Oudin, est disponible en libre accès sur Gallica. Cinq cents pages d’une rare densité argumentative, qui méritent d’être redécouvertes pour mieux comprendre l’histoire des idées économiques, notamment libérales.

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À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Ircom. Rédacteur en chef de Conflits.