Livre – Pierre Buhler. La puissance au XXIe siècle

26 juillet 2026

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Photo : Le porte-avions américain USS Theodore Roosevelt © Mass Communication Specialist Seaman Kaylianna Genier/AP/SIPA AP22461658_000001

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Livre – Pierre Buhler. La puissance au XXIe siècle

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  • Comment une force militaire de troisième ordre a-t-elle pu résister à la première armée du monde, voire lui imposer ses conditions ? La guerre israélo-américaine de quarante jours contre l’Iran relance la question des limites de la puissance.

  • Dans la quatrième édition de son ouvrage de référence, Pierre Buhler — diplomate, professeur et éditorialiste — déploie une « grammaire de la puissance » : du droit à l’espace, de la démographie à l’économie, jusqu’aux réseaux et aux plates-formes.

  • Réalisme assumé dans la lignée d’Hubert Védrine, retour de l’État, duopole américano-chinois, effacement européen : Eugène Berg rend compte d’une réflexion aussi érudite que pessimiste.

Nouvelle édition augmentée, Biblis inédit, CNRS Éditions, 2016, 771 pages.

Sitôt signé sous les ors de Versailles, le protocole d’accord mettant fin, au moins provisoirement, à la guerre israélo-américaine de quarante jours contre l’Iran a suscité une avalanche de commentaires. Pour la plupart, ils se demandaient comment une force militaire de troisième ordre a pu résister à la première armée mondiale, voire lui imposer en grande partie ses conditions. Ce qui pose le problème des limites et de l’usage de la puissance, objet de cette quatrième version de cet ouvrage de référence où Pierre Buhler allie l’expérience du diplomate à l’érudition du professeur et au talent de l’éditorialiste, et nous invite à une profonde réflexion sur un thème qui se situe au cœur de toutes les interrogations.

Une puissante réflexion sur les fondements de la puissance

Se questionner sur la puissance et le pouvoir, deux notions qu’un seul mot anglais, « power », exprime, est bien l’une des questions centrales de la géopolitique et des relations internationales. De Hobbes à Machiavel, de Morgenthau à Aron, Kissinger, Brzeziński et tant d’autres noms qui ont donné leurs lettres de noblesse à la pensée géopolitique, nombreux furent les hommes d’État, les théoriciens ou les analystes, comme ceux de l’art, à s’être penchés sur les fondements, les éléments constitutifs et les multiples registres de la puissance. Une notion que Pierre Buhler scrute depuis des décennies et dont il livre, dans cette édition fortement remaniée et enrichie de cent cinquante pages, un panorama des plus complets sous la belle expression de « grammaire de la puissance ». Sa vision s’inscrit dans l’école classique du réalisme, dans la lignée d’Hubert Védrine, qui préface son ouvrage et a trouvé dans son ancien collaborateur une sorte de disciple.

La puissance reste toujours d’abord celle de l’État qui, bien qu’apparemment affaibli, demeure la brique essentielle des relations mondiales.

En réalité, un grand nombre d’acteurs font face à une concurrence féroce, contournent les règles établies ou imposent leur propre vision : sociétés multinationales, ONG, Églises, organisations terroristes, voire entités qui se sont transformées en pseudo-États, comme l’État islamique. Mais partout on assiste au retour de l’État. On l’a vu récemment avec l’injonction de l’administration Trump adressée au géant de l’IA, Anthropic, de ne pas divulguer aux étrangers ses derniers modèles, Mythos et Fable. La Banque mondiale, qui avait fait triompher durant des décennies le « consensus de Washington » reposant sur le libéralisme économique, les privatisations et le retrait de l’État, est revenue sur ce dogme en reconnaissant le rôle primordial de ce dernier dans la mise en place des politiques industrielles nécessaires pour assurer un développement équilibré et à long terme.

Pierre Buhler passe en revue les divers éléments de la puissance. Celle du droit d’abord, « arme des faibles » et régulateur des puissances, qui a semblé longtemps prévaloir ; mais on voit bien que le droit international est de moins en moins respecté par les Grands. On aurait tort pourtant d’annoncer sa disparition : ce qui est en cause, principalement, c’est le droit de la guerre — le jus ad bellum, « droit d’entrer en guerre », et le jus in bello, ou droit international humanitaire. Reste donc la volonté de légitimation par le droit international, qui, elle, demeure universelle.

Celle de l’espace géographique ensuite — milieu, théâtre et enjeu —, qui reste bien entendu le socle le plus durable de la puissance. Le territoire ne recèle-t-il pas les matières premières stratégiques, ces hydrocarbures qui couvrent près de 80 % du mix énergétique de la planète, et, de plus, les minerais critiques et les terres rares ? On y trouve aussi les détroits stratégiques, devenus depuis le blocage d’Ormuz l’objet de maintes préoccupations. Le contrôle des espaces communs, assuré durant quatre-vingts ans par l’US Navy, n’est-il pas en passe de lui échapper ? Avec le retour des empires — thème si à la mode —, c’est la pensée d’un Carl Schmitt qui connaît une seconde et belle jeunesse, avec sa théorie des grands espaces, le Grossraum, énoncée en 1939. Le potentiel démographique est un autre fondement traditionnel de la puissance, l’un des plus anciens, depuis Jean Bodin, l’un des pères de la science politique (« il n’y a de force ni de richesse que d’hommes »). Toutefois, les limites entourant ce facteur sont démontrées par les performances des « petits États », en premier lieu Israël : malgré les sept fronts sur lesquels il mène des hostilités, son économie n’en a pas souffert jusqu’à présent. Enfin, les éléments économiques de la puissance jouent un rôle déterminant, du fait de la financiarisation de l’économie globale par les États-Unis, de la place du dollar et de l’extraterritorialité de leurs lois.

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L’ère des réseaux, puissance des plates-formes

À la verticalité traditionnelle des pouvoirs — l’État au sommet de la pyramide — s’ajoute de plus en plus un tissu de réseaux de tous genres et de tout type, et c’est là l’apport le plus novateur de l’étude de Pierre Buhler, qui s’appuie sur ce point sur une littérature essentiellement américaine. Réseaux ou rhizomes : l’information est un outil de manipulation entre les mains des États et un instrument de pouvoir entre les mains du privé. Elle se trouve au cœur de ces réseaux. C’est la langue d’Ésope de notre époque : la meilleure ou la pire des choses. Internet, qui compte 5,5 milliards d’utilisateurs, soit les deux tiers de l’humanité, et les réseaux sociaux : la Big Tech impose exponentiellement ses vues et fait prévaloir ses intérêts. Il s’installe ainsi un peu partout un « capitalisme de surveillance » dont la Chine constitue peut-être une sorte d’avant-garde.

Le champ d’action du duopole américano-chinois s’étend sur sept des plus grandes entreprises d’Internet, dont trois sont d’origine chinoise. Aucune européenne, l’Europe étant réduite à la régulation ou à la taxation des flux, de plus en plus difficile du fait de l’attitude de Donald Trump. Une suprématie qui repose encore sur de gigantesques dépenses en R&D : les cinq GAFAM ont décaissé en 2024 quelque 240 milliards de dollars, soit le tiers des dépenses nationales de recherche et développement, contre 200 milliards pour le budget fédéral civil et militaire. Sur les 5 500 centres de données que compte le monde, la moitié se trouve sur le territoire américain, qui bénéficie de prix de l’énergie trois à quatre fois inférieurs aux coûts européens. Ces data centers, ces câbles, ces réseaux satellitaires, tous ces maillons qui enserrent notre planète forment une « infrastructure sociétale » que seul le G2 — États-Unis et Chine — peut se targuer de posséder et de garder pour lui.

Les visionnaires techno-optimistes deviennent techno-autoritaires.

C’est le « moment technopolaire » des relations internationales, selon l’expression de Ian Bremmer. Et c’est dans les discussions tarifaires que la Maison-Blanche trouve le moyen le plus efficace de maintenir l’UE en laisse.

Grammaire de l’influence

Après avoir énuméré ces éléments traditionnels et récents de la puissance, il est essentiel d’analyser comment les États l’utilisent, tout comme les chefs d’orchestre qui maîtrisent l’art de jouer de tous les instruments pour en tirer toutes les gammes.

Tout semble se résumer au vieux précepte de Clausewitz : contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté.

Mais avant de recourir à l’ultima ratio, que de chemins de traverse n’est-il pas possible d’emprunter ! Sun Zi n’avait-il pas préconisé, au bon stratège, de soumettre l’ennemi sans combattre ? Donald Trump s’est efforcé de le faire, ce qui nous a valu le succès que l’on connaît… S’agit-il de science, d’art, d’esprit de géométrie ou de finesse ? Il faut noter que multiples sont les mécanismes de l’influence, qui se déclinent en six variations : coercition, récompense (reward, inducement), persuasion, manipulation, autorité et attraction. Cette dernière notion s’apparente le plus au soft power, dégagé par Joseph Nye, l’auteur le plus cité dans le domaine des relations internationales, qui l’avait d’abord dénommé « pouvoir coopératif ».

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Les gladiateurs entrent en scène

Même une analyse aussi rigoureuse que possible des divers facteurs de la puissance resterait incomplète si elle ne s’appliquait pas à l’étude du jeu des puissances dans l’arène mondiale. S’agissant tout d’abord de la première d’entre elles, Pierre Buhler passe en revue tous les éléments traditionnels de l’hégémonie américaine : la puissance de ses normes, la prépondérance du dollar, le montant de ses dépenses militaires, la dimension de sa R&D, son soft power et le rôle de plus en plus important que jouent les plates-formes — de l’information, du cyber, de l’IA. Nul ne niera d’autre part la dimension, la qualité et la nature de son appareil militaire, avec ses 725 bases réparties dans 150 États, où sont stationnés 243 000 militaires. Pourtant, notait déjà l’auteur, on ne peut que constater les limites de l’endurance de l’opinion publique américaine vis-à-vis de tout engagement de longue durée. C’est bien ce à quoi l’on a assisté. Mais peut-on en tirer des conséquences définitives et pérennes ? Les États-Unis restent toujours le premier exportateur d’armes au monde (43 % du total mondial), qu’ils livrent à 170 pays. L’indéniable revers stratégique qu’ils ont subi à l’issue de l’opération Furie épique remettra-t-il en cause à long terme leur hégémonie ? S’il paraît prématuré de répondre à cette question, au moins trouvera-t-on dans La puissance au XXIe siècle bien des éléments de réflexion.

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Face au retour des empires et à la prétention des États-civilisation (Russie, Chine, Inde, Turquie) de rétablir leur influence, menaçant ainsi l’égalité des droits et la dignité des États, quels droits peuvent revendiquer les banlieues du pouvoir (Afrique, Amérique latine) et l’Europe, qui semble de plus en plus se soumettre à d’autres nations ? Pierre Buhler ne dissimule pas son pessimisme en décrivant la succession de crises qui ont ébranlé l’Europe, dépeignant une scène d’incertitudes, voire de désintégration. Cependant, cette image sombre contraste avec les résultats du dernier sommet du G7 à Évian, où les Européens ont clairement mis l’Ukraine au premier plan de leurs préoccupations et où le Royaume-Uni a exprimé sa volonté de renforcer son attachement à l’Europe. Mais les faits demeurent : avec 50 % des dépenses militaires des États-Unis, les Vingt-Sept ne peuvent assurer que 10 à 15 % de leur capacité de projection, alors même que ces derniers ne consacrent que 3,5 % de leur PIB à la défense, soit le huitième du budget fédéral — loin des 8,8 % du budget de l’Algérie (le quart du budget national). Un impératif s’impose : la nécessité d’une refonte simultanée et en profondeur, tant à l’OTAN qu’à l’UE, de la politique de défense des Européens, afin qu’ils puissent définir en commun un contrat de sécurité collective et avoir la libre disposition des moyens qui lui seront consacrés. La Boussole stratégique adoptée par les Vingt-Sept en mars 2022 et le Livre blanc présenté par la nouvelle Commission en mars 2025 posaient les premiers jalons d’une stratégie cohérente. Il s’agit de la traduire en actes.

L’auteur constate non sans amertume que le concept d’Occident, forgé par Auguste Comte pour différencier l’Europe occidentale et les États-Unis de l’empire des tsars, s’est disloqué. Son pilier majeur n’a pour boussole que son propre intérêt, monnayant sa protection tout en cherchant à étendre sa propre sphère d’influence (Canada, Groenland, Panama). Les États-Unis semblent renouer avec cette logique impériale, voire coloniale, qu’ils avaient abandonnée au bénéfice d’une logique d’influence politique, militaire et culturelle reposant sur une économie performante et innovante, ainsi que sur une capacité d’attraction des migrants, surtout qualifiés, sans égale dans le monde. Pourtant, après Ronald Reagan, Donald Trump n’est-il pas le deuxième président américain à faire référence à la « civilisation occidentale », qu’il se fait fort de sauver contre le gré des principaux intéressés ? Quant à l’ordre international fondé sur les règles, dont les États-Unis étaient le garant central, s’il est devenu commun de le dire obsolète, il demeure pour l’essentiel toujours en place. Même les plus puissants ne cherchent-ils pas à faire entériner par le Conseil de sécurité le moindre des arrangements qu’ils auraient conclus entre eux, y cherchant approbation, légitimité et stabilité ?

En définitive, c’est l’Asie qui porte le flambeau de l’innovation, de la richesse et de l’optimisme, donc de la puissance.

Cela signifie, en premier lieu, la Chine, dont l’excédent commercial vis-à-vis du reste du monde, avec ses 1 200 milliards de dollars, représente 80 % de l’excédent commercial de l’ensemble des pays asiatiques. On verra si le XVe plan quinquennal chinois, qui couvre la période 2025-2030, parvient à défaire toute dépendance vis-à-vis des États-Unis et à atteindre la souveraineté technologique et la prééminence industrielle dans toutes les chaînes de valeur des technologies critiques — vertes, semi-conducteurs, informatique quantique. Il pourrait alors réaliser la fusion complète du militaire et du civil.

Chance, audace et méthode

Tels sont les ingrédients intemporels qui caractérisent le pouvoir. Comme Peter Sloterdijk, Pierre Buhler met l’accent sur l’importance de la rapidité et, surtout, de l’innovation. Cette dernière notion est au cœur de la théorie de Joseph Schumpeter sur la « destruction créatrice », qui a valu à Philippe Aghion le prestigieux prix Nobel d’économie. L’Europe, constate le philosophe allemand, a promu depuis la révolution industrielle l’invention, le progrès, la croissance et la vitesse.

Selon la belle formule de Goethe, cette Europe est devenue vélociférique.

Cette Europe révolutionnaire a fourni de grandes figures, telles que Grégoire VII, Luther, Cromwell, Robespierre et Lénine. Pour l’exprimer sans détour : la plus importante réalisation de l’Europe, mais aussi la plus risquée sur le plan de l’histoire de la civilisation, est d’avoir libéré les individus de leur appartenance totale à des communautés fermées de culte et de croyance — lesquelles tendent aujourd’hui à se reformer. La puissance a-t-elle définitivement déserté les rivages européens ? Europa renouera-t-elle un jour lointain avec son destin ?

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À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.