Le projet de loi sur l’euthanasie ne pose pas qu’une question médicale ou bioéthique : pour Pierre-Hugues Barré, il révèle une mutation de la place de l’État.
En fixant les critères légaux de la fin de vie, l’État franchit la frontière entre autorité politique et autorité morale — et confond validité juridique et légitimité morale.
L’effacement de la distinction entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel, héritée du christianisme, serait moins un progrès de la neutralité qu’un retour archaïque : l’État devient prescripteur de morale.
Le projet de loi sur l’euthanasie ne soulève pas uniquement une question médicale ou bioéthique. Il révèle une transformation beaucoup plus profonde : celle de la place de l’État dans nos sociétés.
L’État franchit une frontière qu’il s’était jusqu’ici efforcé de respecter : celle qui sépare l’autorité politique de l’autorité morale.
La confusion entre validité juridique et légitimité morale
La France, si rousseauiste, a le défaut de penser qu’une loi approuvée par le Parlement est moralement bonne.
Or il n’en est rien. Une loi votée par le Parlement est seulement valide. Elle vaut, dans un système juridique donné, en raison de l’application de règles procédurales particulières (quorum, ordre du jour, majorité qualifiée, etc.). Cela n’en fait pas pour autant une loi bonne. Elle peut par ailleurs l’être, mais il n’y a aucun lien entre le fait qu’une loi soit votée et le fait qu’elle soit bonne.
Cette confusion entre la morale et la politique revêt le législateur d’une autorité morale qu’il ne mérite pas. Lorsqu’un comportement cesse d’être interdit, beaucoup concluent intuitivement qu’il est devenu acceptable, voire souhaitable. Si demain l’usage des drogues était légalisé, consommer de la drogue ne deviendrait pas pour autant une bonne activité. Cependant, il est fort à parier que la nouvelle légalisation entraînerait aussitôt une hausse de la consommation puisque, indépendamment de la fin des pénalités entourant l’usage des drogues, le citoyen lambda considérerait que, si le Parlement ne pénalise plus la consommation de drogue, il est alors bon de se droguer.
Ainsi, le droit cesse progressivement d’être seulement une technique d’organisation sociale pour devenir une source de légitimité morale.
La loi possède un effet pédagogique : beaucoup assimilent progressivement ce qui est légal à ce qui est moralement acceptable. Lorsque l’État légalise l’euthanasie, il contribue donc à transformer les normes morales de la société.
Cette évolution est d’autant plus importante qu’elle porte sur la question la plus fondamentale qui soit : la vie humaine elle-même. Traditionnellement, la question de savoir quand une vie vaut encore la peine d’être vécue relevait de la sphère morale, philosophique ou religieuse. Pour les traditions religieuses, la souffrance a un sens et la dignité humaine est intrinsèque et indépendante de l’état de la personne.
En légalisant l’euthanasie, l’État définit des critères légaux (souffrance « insupportable », dignité, consentement, etc.) qui sont de facto des jugements moraux. L’État ne se contente plus de réguler des comportements extérieurs, mais intervient moralement en répondant à la question morale par excellence : quand une vie vaut-elle encore la peine d’être vécue ?
Le commandement moral « tu ne tueras pas » est remplacé par une grille administrative définissant les situations dans lesquelles tuer est permis.
Légaliser l’euthanasie n’est donc pas une simple mesure de santé publique ni un élargissement des libertés individuelles. C’est conférer à l’autorité temporelle un pouvoir normatif sur le sens moral de la vie et de la mort. L’État cesse d’être neutre pour devenir prescripteur de morale.
Ce qui constitue aujourd’hui un crime — donner volontairement la mort à une personne âgée, handicapée ou gravement malade, acte puni avec d’autant plus de sévérité qu’il serait perpétré par un soignant — deviendrait demain un droit susceptible d’être exercé au même titre que le fait de percevoir telle ou telle allocation en fonction de la complétude d’un dossier administratif.
La froideur de la procédure tend à masquer la radicalité du renversement moral, ou plutôt de la substitution d’une morale à une autre, produite par un effacement de la différence entre les sphères temporelle et spirituelle.
La question de la nature de l’État
En effet, l’enjeu dépasse la question de la fin de vie. Il concerne la nature même de l’État.
L’Europe est marquée par la distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Cette distinction, d’origine chrétienne, a essaimé en Europe.
Le paradigme théorique central de la sociologie est d’ailleurs précisément la théorie de la différenciation. Chez tous les penseurs sociologiques classiques (Spencer, Durkheim, Simmel, Weber, Parsons, Luhmann, Bourdieu), on retrouve, sous une variante ou une autre, la théorie de la différenciation. L’idée fondamentale est que ce que les économistes politiques britanniques du XVIIIe siècle avaient analysé comme la division du travail était, en réalité, une propriété bien plus générale des sociétés avancées et de la modernité en tant que telle.
On a rapidement pris conscience que les autres régions du monde et civilisations suivaient des trajectoires différentes et, dans l’ensemble, présentaient une structure moins différenciée sur le plan fonctionnel. L’un des principaux défis pour l’Asie de l’Est et la Chine consistait à recréer la différenciation fonctionnelle occidentale tout en s’appuyant sur des traditions moins bien armées à cet égard.
Le déclin de l’Église catholique conduit à une dédifférenciation en Occident.
À cet égard, l’Occident est moins différencié (et moins différent des autres civilisations) qu’il ne l’était autrefois. Que l’on aborde cette question d’un point de vue philosophique, sociologique ou juridique : aujourd’hui, l’État ne se contente plus d’organiser la vie commune, il prétend désormais dire ce qui est juste, digne, souhaitable, voire ce qu’est une vie bonne. Autrement dit, l’État devient le concurrent de l’Église (ou plus largement de tout ordre spirituel), et cette loi sur l’euthanasie n’est qu’une pierre de plus d’une véritable transformation de la nature de l’État.
Cette transformation n’est pas une amélioration, mais un retour à une forme d’organisation primitive. L’euthanasie n’est qu’un symptôme d’une transformation de l’État moderne, qui tend à absorber la fonction morale autrefois assumée par les Églises, les philosophies et les corps intermédiaires.
Depuis plus d’un millénaire, malgré des conflits réguliers, l’Europe s’est construite sur l’idée qu’aucune autorité ne pouvait légitimement détenir à la fois le monopole de la force et celui de la vérité morale.
Le prince gouvernait les corps ; l’Église formait les consciences.
L’Église définissait les normes morales et l’État les traduisait en normes juridiques. Les philosophes, les familles, les corps intermédiaires participaient eux aussi à cette pluralité des autorités morales. La séparation des sphères limitait naturellement le pouvoir politique.
C’est cette architecture qui s’efface progressivement.
La perte d’influence de l’Église catholique amène l’État à occuper l’espace laissé vacant. Il reprend progressivement ses anciennes fonctions. Il ne dit plus seulement ce qui est légal ; il indique ce qui est souhaitable. Il devient ainsi le concurrent direct d’un ordre spirituel à bout de souffle.
L’atténuation de la distinction entre les sphères temporelle et spirituelle est une régression
Ce recul de la séparation n’est pas post-moderne mais, bien au contraire, archaïque. Il nous fait revenir dans un monde tribal.
Dans ces mondes archaïques, l’autorité religieuse — et donc morale — et l’autorité politique ne sont pas distinguées, mais reposent sur une même tête. Le chef de la tribu décide donc à la fois de la guerre et de la paix, mais arrête également le bien et le mal. Mutatis mutandis, en deux quinquennats, Emmanuel Macron aura inscrit l’avortement dans la Constitution et souhaite l’entrée de l’euthanasie dans le droit positif. Il dicte sa morale.
C’est l’autonomie de la morale qui disparaît. C’est cette séparation de l’Église et de l’État qui s’efface, et la différenciation des sphères se mue en despotisme étatique, puisque le chef de la communauté politique décide ce qui est bien ou mal sans contre-pouvoir.
Le débat actuel est en réalité un débat antique : c’est le débat de Sophocle par la bouche d’Antigone. On revient au monde antique parce que l’on a renié l’héritage de la pensée classique et parce que l’Église catholique a perdu la quasi-totalité de son influence.
Hier, les grandes questions morales (le commencement de la vie, sa fin, la famille, la filiation, la souffrance, la mort…) relevaient des traditions religieuses, des philosophies ou de la conscience individuelle. Aujourd’hui, elles deviennent successivement des objets de législation. L’État exerce progressivement une fonction de magistère moral, en déterminant les valeurs qui structurent la société.
Dans une société réellement séparée, l’État reste agnostique sur le sens de l’existence. Désormais, il s’arroge la possibilité de déterminer ce qu’est une vie bonne et digne d’être vécue.
Ce déplacement n’est pas anodin. Chaque nouvelle loi retire une parcelle supplémentaire aux autorités morales traditionnelles pour la transférer vers la puissance publique.
La distinction entre la communauté politique et l’ordre spirituel n’est plus assurée, pour la première fois depuis mille ans en Europe.
L’État souhaite monopoliser les deux aspects, temporel et spirituel, réunir les deux têtes de l’aigle pour parler comme Hobbes puis Rousseau.
Ce retour en arrière est parfois présenté comme un progrès de la neutralité. En réalité, il produit exactement l’effet inverse. Une société véritablement pluraliste suppose que plusieurs autorités puissent proposer des visions concurrentes du bien sans qu’aucune ne bénéficie du monopole institutionnel. Or, l’État dispose d’un pouvoir sans limite et peut, contrairement aux autorités morales, transformer sa doctrine en norme juridique applicable à tous.
Le débat dépasse donc très largement la seule question de la fin de vie. Il porte sur la nature même du pouvoir politique. Une fois que l’État revendique le droit de définir ce qu’est une vie digne d’être vécue, quelle limite subsiste à son autorité morale ?
Pierre-Hugues Barré est docteur en droit, auteur de La séparation impossible (Les Cahiers du droit, 2025, 662 p.).









