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Les armées françaises restent structurellement dépendantes des hydrocarbures, sans alternative crédible au kérosène pour l’aviation d’ici 2040.
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L’hybridation thermique-électrique réduit la consommation terrestre de 20 à 40 %, mais crée une nouvelle dépendance stratégique envers la Chine sur les matières premières critiques.
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Les carburants de synthèse, compatibles avec les équipements existants, représentent la piste la plus prometteuse, mais leur montée en puissance industrielle reste le défi central.
L’Observatoire Armée de Terre 2040, initiative portée par la Fondation pour la Maîtrise des Enjeux Stratégiques (FMES) en partenariat avec la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) et l’Institut d’Études de Stratégie et de Défense de Lyon, a récemment publié sa deuxième note prospective consacrée aux défis énergétiques sur le champ de bataille aéroterrestre.
Rédigée par le Général de corps d’armée (2s) Bertrand Toujouse et Guillemette Chevreau, elle synthétise plusieurs mois d’entretiens avec des acteurs industriels, institutionnels et académiques. Elle dresse un tableau sombre mais lucide de l’impasse énergétique dans laquelle se trouvent les armées françaises face à la réémergence des conflits de haute intensité et aux bouleversements des marchés de matières premières.
Une dépendance structurelle aux hydrocarbures
La France importe près de 99 % de son pétrole, dont 0,8 % du volume est utilisé par les armées françaises. Comme tout acteur utilisant cette ressource, elle se retrouve exposée à des risques géopolitiques structurels.
L’analyse de la consommation énergétique des armées françaises met en évidence un déséquilibre structurel important. La grande majorité des consommations liées aux activités aéronautiques représente 70 % du total, pour seulement 21 % pour les forces navales et 8 % pour les forces terrestres.
Cette implication a des effets directs pour la stratégie de transition énergétique : selon le Général Sylvain Hilairet, chef de la Division infrastructures et énergies opérationnelles, aucune option réaliste ne permettrait de remplacer le kérosène des aéronefs à l’horizon 2040 par simple souci d’efficacité énergétique.
Ni l’alimentation par batterie lithium-ion ni l’hybridation n’est possible sur les appareils de l’armée de l’air avec les technologies actuelles. De fait, les projets qui visent à diminuer la dépendance aux puissances pétrolières d’ici à 2040 ne se concentrent que sur une partie très minoritaire des équipements de l’armée française.
Même les équipements terrestres et maritimes se retrouvent confrontés à des difficultés de taille. Au niveau tactique, l’hybridation thermique-électrique apparaît comme la solution la plus mature et opérationnellement crédible, permettant une réduction de la consommation de 20 à 40 %.
Mais elle amène aussi son lot de vulnérabilités : la Chine contrôle 85 à 90 % du raffinage mondial de matières premières critiques (lithium, cobalt, terres rares). La dépendance régionale de ressources ne serait que déplacée d’une région à l’autre.
L’hybridation, une transition sous contraintes
À une échelle purement technique, de nouvelles difficultés apparaissent et tempèrent l’enthousiasme que pourrait susciter l’hybridation. Les batteries lithium-ion, au cœur de ces architectures, présentent des vulnérabilités importantes en environnement militaire : leur comportement se dégrade significativement sous des températures extrêmes, qu’il s’agisse du grand froid ou de la chaleur intense, réduisant leur autonomie de façon parfois rédhibitoire.
Leur sensibilité aux chocs et le risque d’emballement thermique en cas d’impact balistique constituent des inconnues que les retours d’expérience militaires ne permettent pas encore de lever pleinement. La maintenance de ces systèmes hybrides est par ailleurs structurellement plus complexe que celle des motorisations purement thermiques, impliquant une montée en compétence des personnels chargés du soutien.
Ce qui allonge d’autant les cycles de formation et pèse sur la disponibilité opérationnelle des équipements, facteur critique en haute intensité.
D’autres solutions encore moins réalistes sont aussi évoquées : l’hydrogène, qui est aujourd’hui particulièrement en crise principalement pour une question de coût de production. L’Institut européen des études de sécurité a également produit une note en juin 2025 évoquant la possibilité d’utiliser des microréacteurs nucléaires.
Là encore l’option semble hautement improbable : l’ensemble des vulnérabilités amenées par ce genre de technologie sont nombreuses. Le maillage et l’augmentation de leur nombre diminuent la capacité de sécurisation du réseau et de les maintenir en état.
De fait, les conflits actuels montrent bien que les infrastructures énergétiques sont aujourd’hui les premières cibles des États. Avancer ce genre de technologie sur le champ de bataille l’expose donc à n’être qu’une cible plutôt qu’un avantage significatif.
Les carburants de synthèse, une piste à explorer
Une piste reste assez en retrait dans le rapport : celle des carburants de synthèse, aussi appelés e-carburants. Produits à partir d’hydrogène vert et de CO₂ capturé, ils présentent un avantage décisif que ni l’hybridation ni les biocarburants ne peuvent offrir : une compatibilité totale avec les infrastructures et les équipements existants, sans modification des motorisations ni rupture logistique.
Pour une armée attachée à sa doctrine du carburant unique, l’argument est convaincant.
Sur le plan économique, la trajectoire est encourageante. Selon l’ONG Transport & Environnement (T&E), le litre de carburant de synthèse pourrait descendre autour de 2,8 euros d’ici 2030. Ce tarif inclut les taxes, lesquelles ne s’appliquent pas aux armées. Ramenée à son coût réel pour la défense, cette option pourrait donc s’avérer moins onéreuse qu’il n’y paraît à première vue, et significativement moins vulnérable aux soubresauts géopolitiques qui affectent les marchés pétroliers.
La filière reste néanmoins balbutiante. La production mondiale de e-carburants demeure aujourd’hui marginale, et les capacités industrielles nécessaires à une montée en puissance rapide n’existent pas encore à l’échelle requise. Une étude du cabinet Roland Berger estimait en 2023 que les coûts de production pourraient tomber entre 1 et 2 euros le litre à l’horizon 2035, à condition que les investissements dans les électrolyseurs et les énergies renouvelables suivent les trajectoires prévues.
Des acteurs industriels comme HIF Global ou Porsche ont déjà démontré la viabilité technique du procédé à petite échelle, mais le saut vers une production de masse reste le défi central.
Pour les armées, l’enjeu est donc moins technologique que temporel et stratégique : s’il est encore trop tôt pour en faire un pivot de la transition énergétique militaire, il serait imprudent de ne pas préparer dès maintenant les conditions de son intégration. Cela passerait par des contrats-cadres avec des industriels innovants, ou par un engagement dans les travaux de normalisation au sein de l’OTAN.










