Le monde à l’ère capitaliste

20 août 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : Le dollars : quelle réponse face à la crise du coronavirus ? Auteurs : CHINE NOUVELLE/SIPA, Numéro de reportage : 00950428_000002.

Abonnement Conflits

Le monde à l’ère capitaliste

par

  • L’ancien économiste en chef de la Banque mondiale, célèbre pour sa courbe en forme d’éléphant, livre une épopée historique de la croissance des inégalités dans le monde.

  • Il compare les variantes libérale et illibérale du capitalisme — jusqu’au « communisme hayékien » chinois — et la façon dont elles répondent au défi climatique, à la mondialisation et aux inégalités.

  • Un ouvrage dépourvu d’idéologie, d’une plume alerte, sur la manière dont l’histoire économique a interagi avec la géopolitique jusqu’au triomphe du capitalisme.

Branko Milanovic, Le monde à l’ère capitaliste, une histoire des inégalités, Le Cherche Midi, 2026, 571 pages. Par Eugène Berg.

Branko Milanovic s’est acquis une réputation mondiale avec sa fameuse courbe en forme d’éléphant qui montre que, globalement, les inégalités de revenus ont diminué durant la période 1988-2008, grâce en particulier au décollage asiatique, surtout chinois, qui a permis une forte hausse des revenus des classes moyennes de cette région du monde. En revanche, les revenus des classes moyennes des pays riches ont connu une stagnation, alors que ceux du 1 % des plus riches ont connu une forte hausse au cours de cette période. Dans son nouvel ouvrage qui reprend la série de ses articles, l’ancien économiste en chef de la Banque mondiale nous livre une extraordinaire épopée historique de la croissance des inégalités dans le monde en se livrant à une comparaison entre les différents systèmes économiques et la façon dont ils répondent au défi climatique, à la mondialisation et aux inégalités.

Le capitalisme s’est imposé comme le seul système économique mondial viable

On pourrait penser que cette question qui avait tant mobilisé experts, responsables et militants durant les décennies 1950 et 1960 relevait d’un débat désormais clos. L’auteur, né dans la Yougoslavie socialiste et ayant ensuite émigré aux États-Unis, examine ce débat non seulement sous l’angle de l’histoire, mais aussi sous celui d’un point de vue très actuel. Car, en vérité, le capitalisme revêt des formes changeantes, avec sa variante libérale en Europe et aux États-Unis et sa variante illibérale ailleurs, notamment en Chine.

De manière assez paradoxale, il qualifie la Chine de pays à « communisme hayékien ». Nulle part ailleurs la richesse et la réussite ne sont aussi ouvertement célébrées.

Les entrepreneurs fortunés y sont mis en avant dans les journaux, à la télévision, lors des conférences. Leur ascension sociale et leur richesse sont présentées comme des modèles à suivre pour tous. Les individus y ont exploité des informations inaccessibles ou négligées, et le capital comme le travail y ont été récompensés à la manière schumpétérienne. Or, ces succès absolument stupéfiants — individuels et collectifs — ont été accomplis sous un régime de parti unique, le Parti communiste chinois. La célébration de la richesse n’a rien d’étranger pour les marxistes : le développement, l’éducation de masse, l’égalité entre les sexes, l’urbanisation, et, en réalité, une croissance plus rapide que sous le capitalisme ont servi de socle de légitimité aux révolutions communistes dans les pays les moins avancés. Mais la différence entre capitalisme et communisme est nette : les hayékiens fêtent la réussite privée, qui contribue malgré tout à faire avancer la société ; dans le communisme, cette réussite était censée être socialisée. La situation serait-elle meilleure si le pouvoir politique était aux mains des capitalistes ? C’est peu probable, estime l’auteur, pour lequel c’est justement parce que la sphère politique est restée largement isolée de la sphère économique que les capitalistes ont pu se consacrer sereinement à la production, à distance autant que possible, car le Parti est de plus en plus exposé à la corruption inhérente aux enjeux politiques. Personne ne reste indifférent devant la plus grande réussite de tous les temps. Mais personne ne peut la saisir non plus.

On trouvera bien des idées intéressantes sur la démocratie, dont le plus grand avantage est pour lui la liberté d’avoir tort. Mais il rejette l’idée de certains économistes d’inclure dans l’indice IDH le degré de démocratie, car cela est « impossible » à mesurer en principe, et, même si nous y parvenions, cela relèverait du jugement d’experts intrinsèquement subjectifs et dont la définition serait profondément politisée. Ce point de vue est empreint de bon sens, mais ce n’est pas toujours le cas.

À lire aussi : La Chine est-elle communiste ? Autopsie d’un marxisme sans prolétariat

Comment ces deux variantes du capitalisme font-elles face aux grands défis contemporains ?

Il s’agit du défi des inégalités, ainsi que de ceux posés par le réchauffement climatique, la mondialisation, la reproduction des élites économiques et politiques, et la corruption. Sur le changement climatique, l’auteur affronte directement les partisans de la décroissance en montrant que c’est irréaliste : le monde est trop pauvre et inégalitaire pour que cela soit possible. À ses yeux, le refus de considérer le niveau du PIB comme une des mesures du développement économique n’est nullement justifié : les revenus élevés sont majoritairement corrélés avec une meilleure qualité de vie, avec de meilleurs indicateurs en matière de santé, d’éducation et de droits des femmes, etc. La stagnation préconisée par les partisans de la décroissance n’est guère compatible avec l’innovation générée par le capitalisme. Comment alors concilier la lutte contre le réchauffement climatique et la lutte contre les inégalités ? Milanovic propose des alternatives : une taxation des biens émetteurs, qui toucherait surtout les riches, et la mise à disposition des nouvelles technologies au service d’un monde plus respectueux de l’environnement.

Les inégalités : comment les mesurer ? Faut-il s’en soucier ?

Branko Milanovic montre d’abord qu’il n’existe aucun lien formel entre les inégalités et la croissance, puis insiste sur le fait que le pouvoir disproportionné des riches entraîne un découragement des innovateurs potentiels en exacerbant les inégalités des chances, ainsi qu’une instabilité sociale qui finit par dissuader les investissements des plus riches. Les opportunités économiques doivent être plus équitables, et les inégalités doivent être contenues afin de ne pas entraver la croissance et de ne pas affaiblir la démocratie. Mais comment parvenir à un « capitalisme égalitaire » fondé sur une répartition à peu près égalitaire du capital et des compétences au sein de la population ? Pour ce faire, il préconise de déconcentrer le capital — en octroyant des privilèges fiscaux aux petits actionnaires, en instaurant un actionnariat salarié, en introduisant des systèmes de dotations en capital financier par l’impôt sur les successions. Puis de réduire les écarts de salaires à niveau égal d’éducation en uniformisant la qualité de l’éducation. Entreprise bien audacieuse.

Sur les inégalités de richesses, il est difficile de définir ce qu’est la richesse, voire impossible de la comparer à travers les époques, comme entre des sociétés aux structures économiques fondamentalement différentes. Par ailleurs, parmi les 1 % les plus riches, il convient de distinguer clairement ceux qui sont des créateurs de richesses et ceux qui sont des « prédateurs ». En définitive — et c’est là un débat sans fin —, il ne convient pas de confondre inégalités de revenus et inégalités de bien-être ou de bonheur, ce qui ne relève plus de l’économie. Adam Smith s’était déjà confronté à ce dilemme. La Théorie des sentiments moraux concerne nos relations avec notre famille, nos amis et nos proches, alors que La Richesse des nations régit nos relations avec le reste du monde. Il a choisi la seconde, même si, selon ses propres critères, il aurait dû choisir la première.

Sur la mondialisation, celle-ci a fortement participé à la réduction de la pauvreté et des inégalités à l’échelle mondiale, en générant une intense croissance du PIB mondial. Elle a toutefois engendré d’importants coûts sociaux, moraux et environnementaux, notamment par la perte ou la dégradation d’emplois, un déclassement dans la hiérarchie mondiale des revenus et un ressentiment politique, de sorte qu’elle est devenue politiquement fragile et potentiellement source de conflits.

À lire aussi : Les ingénieurs de l’âme : l’idéologie communiste dans la Chine de Xi Jinping

Cet ouvrage dépourvu d’idéologie, écrit d’une plume alerte et simple, propose un regard unique sur la façon dont l’histoire économique a interagi avec la géopolitique et a donné lieu à une concurrence entre systèmes économiques qui s’est traduite par le triomphe du capitalisme. Marx, qui est de retour à l’Ouest, était un philosophe convaincu que l’économie détermine l’histoire. Le Capital est une sorte de Bible du capitalisme. La Théorie générale de Keynes, un Prince appliqué à la gestion économique du capitalisme.

Branko Milanovic, Le monde à l’ère capitaliste, une histoire des inégalités, Le Cherche Midi, 2026, 571 pages.

Mots-clefs :

Vous venez de lire un article en accès libre

La Revue Conflits ne vit que par ses lecteurs. Pour nous soutenir, achetez la Revue Conflits en kiosque ou abonnez-vous !

Voir aussi

« La culture du combat en Israël », de Gil Mihaely

Parti d'une histoire érudite de la « culture du combat en Israël », Gil Mihaely retrace la généalogie de Tsahal, du chrétien sioniste Charles Orde Wingate aux réseaux de la hi-tech. Ancien officier, docteur en histoire militaire, l'auteur interroge la circulation des savoir-faire...

Livre – Pierre Buhler. La puissance au XXIe siècle

Comment une force militaire de troisième ordre a-t-elle pu résister à la première armée du monde, voire lui imposer ses conditions ? La guerre israélo-américaine de quarante jours contre l'Iran relance la question des limites de la puissance. Dans la quatrième édition de son ouvrage...

À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.