Le 29 avril 2026, un député du Hezbollah promettait de déjouer toute tentative israélienne de recréer un « nouvel Antoine Lahad », général chrétien devenu le symbole honni de la collaboration avec Israël au Sud-Liban.
De 1985 à 2000, l’Armée du Liban Sud (ALS), milice supplétive armée par Tsahal pour tenir une « zone de sécurité » de 10 % du territoire libanais, fut bien davantage qu’un ramassis de traîtres stipendiés.
Sa lente dissolution, précipitée par les défections en cascade et la bascule démographique de la zone occupée, révèle les logiques communautaires et économiques qui structurent encore la région 25 ans après le retrait israélien.
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Le 29 avril 2026, le député Hezbollah du caza de Bint Jbeil, Hassan Fadlallah déclarait : « Nous réaffirmons que la tentative de l’ennemi d’établir une ceinture de sécurité sur notre terre et de recréer un nouvel Antoine Lahad dans la région sera déjouée grâce aux sacrifices de la résistance et à la résilience de notre peuple ».
Antoine Lahad, général libanais chrétien, formé en France et aux États-Unis, est devenu le repoussoir de la vie politique libanaise, en ces jours où semble vouloir se reproduire le précédent de l’invasion et de l’occupation (qui dura 18 ans) du Sud Liban par Israël (1982-2000). À la tête d’une milice de supplétifs armés par Tsahal, il terminera oublié de tous, trahi par ses anciens alliés, condamné à la peine de mort par contumace pour « haute trahison » et « intelligence avec l’ennemi ». Il ne reverra jamais sa terre natale : le gouvernement libanais interdira que sa dépouille soit transférée au Liban après sa mort en 2015.
Pourtant, sa milice, l’Armée du Liban Sud fut davantage qu’un quarteron de traîtres stipendiés. Elle fut le révélateur de la complexité d’une région libanaise en proie à des logiques économiques et politiques complexes, qui restent dominantes 25 ans après l’évacuation des Israéliens.
L’invasion de 1982
Le 6 juin 1982, 100 000 soldats israéliens entrent au Liban par le Sud, afin d’en finir avec la présence palestinienne au Liban. C’est évidemment le Sud du Liban, peuplé de chiites essentiellement, mais aussi de chrétiens, qui vit se produire les « chocs » les plus décisifs de l’opération poétiquement baptisée « Paix en Galilée ». À cause de leur hostilité antérieure envers les Palestiniens, la plupart des chiites manifestent, au début, une sorte d’« indifférence positive » envers les Israéliens. Très rapidement cependant, les « pluies de riz et de pétales de fleurs » se muent en déluge de grenades et de bombes artisanales.
Les observateurs ne cesseront jamais de s’étonner des procédés méthodiques et contre-productifs dont Tsahal a usé pour parvenir à ce résultat. Les Israéliens essayèrent d’abord d’obtenir le soutien des notables, des maires et des politiciens d’Amal pour former un réseau de collaborateurs et de milices aux ordres, sur le modèle des « ligues de village » établies par Ariel Sharon dans les Territoires occupés. Mais, à la manière de Sharon, ils finissent par s’appuyer principalement sur des voyous et des criminels locaux qui terroriseront le Sud pendant des années.
Les chiites en 1982 n’étaient pas spécifiquement visés, puisqu’il s’agissait d’anéantir l’OLP. Ils ont néanmoins souffert plus que toute autre communauté : en tant qu’habitants du Sud, ils se sont trouvés en effet sur la trajectoire des troupes israéliennes. Ce sont principalement leurs villages — près de 80 % d’entre eux ont été touchés — qui ont été endommagés ou détruits, et c’est parmi eux que se trouve la majeure partie des 20 000 personnes tuées durant les 18 ans d’occupation. La majorité des civils contraints à l’exode depuis le Sud étaient chiites et vinrent gonfler la population de la « ceinture de pauvreté » de Beyrouth. Lors des massacres de Sabra et Chatila, environ un quart des victimes étaient en fait des chiites, et non des Palestiniens.
Le 6 juin 1985, trois ans jour pour jour après le début de son engagement au Liban, Israël se retire finalement, mais conserve une « zone de sécurité ». Plus qu’une simple zone tampon « défensive » de dix kilomètres de profondeur s’étirant tout au long de la frontière, elle inclut un point saillant s’étendant au nord jusqu’à la ville chrétienne de Jezzine. Dans sa totalité, la zone élargie recouvre 10 % du territoire libanais, englobant près de cent cinquante villages et petites villes, et quelque 6 % de la population, en majorité chiite.
C’est à ce moment que les Israéliens mettent sur pied une nouvelle « Armée du Liban-Sud » (ALS), forte de 3 000 hommes, dont les officiers sont essentiellement des maronites, placés sous le commandement d’Antoine Lahad. Une foule de « conseillers » israéliens restent dans la bande pour superviser cette milice. Les soldats sont payés 500 $ par mois, les officiers subalternes 700 $ et les officiers supérieurs près de 900 $. Entre 2 500 et 3 000 parents de miliciens ont un travail en Israël.
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Vie et mort de l’ALS
Ce maintien d’une bande de sécurité fut une erreur fondamentale. « Nous avons laissé le génie hors de la lampe », dira, à propos du Hezbollah, le soldat le plus décoré d’Israël et futur Premier ministre Ehud Barak. En effet, l’occupation fournissait des raisons totalement légitimes et nationales — en opposition à des motivations simplement religieuses — de poursuivre le jihad. Le Hezbollah, à ses débuts, méprisait la notion même de nation libanaise, ou même d’État libanais ; seuls l’islam et l’oumma étaient dignes d’importance à ses yeux. Israël lui fournit une excellente occasion d’incarner une résistance nationale.
L’occupation du Sud Liban fut émaillée d’attentats, de représailles et d’exactions propres à ce type de situation. Le journaliste David Hirst note que les exactions, profanations et autres pillages de la part de soldats israéliens, s’expliquent par le fait qu’ils étaient le fait de conscrits et interprète ces comportements isolés, mais assez courants comme étant principalement motivés par la peur. « Une armée démoralisée, dont les soldats ont pour objectif principal de revenir vivants de leur service militaire ». Quant à Antoine Lahad, il échappa plusieurs fois à la mort. Le 7 novembre 1988, Soha Bechara, née en 1967 à Deir Mimas, village chrétien du Liban sud, tirait deux balles de révolver sur Lahad qui survécut miraculeusement. Ce fait d’armes lui vaudra de passer dix années dans la terrible prison de Khiam, contrôlée pour le compte d’Israël par l’Armée du Liban sud (ALS).
Mais le 30 mai 1999, lors d’une conférence de presse tenue dans son quartier général à Marjayoun, Lahad, annonce le retrait de ses hommes de Jezzine, « à la demande des habitants » de l’enclave. En réalité, c’est le début de la fin. Les désertions au sein de l’ALS se multiplient, répondant à l’appel d’amnistie lancé par le Hezbollah et du fait de la multiplication des attaques aux engins piégés. Il semblerait aussi que les services de renseignement de l’armée libanaise, en coordination avec le Hezbollah, aient infiltré l’ALS. L’enclave de Jezzine, que laisse le général Lahad après 17 ans de contrôle, est vidée. Le bilan de l’occupation est lourd : 65 civils tués dans des attaques qui visaient l’ALS, 155 morts parmi les miliciens, dont une partie originaire de la ville et plus de 300 blessés, militaires et civils depuis 1985. Sur les 50 000 habitants avant l’occupation, il n’en reste que 4 000.
Pour les Israéliens, la chute de Jezzine et la décomposition de sa milice alliée mettent fin au vieux rêve d’une zone tampon chrétienne. Les hommes de l’ALS ne peuvent plus remplir leur mission initiale. Sans leurs alliés, Israël ne peut, de son côté, maintenir sa ceinture de sécurité, de Jezzine à la zone occupée. Mais le principal problème est que l’ALS est devenue majoritairement chiite, du fait de la défection des villes et villages chrétiens. La modification de la démographie de la zone et la géographie communautaire des poches de villages chrétiens entourées de villages chiites privent cette milice, à l’origine chrétienne, de l’appui d’une population aujourd’hui à majorité chiite (plus de 50 % de la population). Certains collaborent avec les services de l’armée libanaise et du Hezbollah. Les membres chiites de l’ALS ne sont plus des alliés idéologiques d’Israël, mais servent par intérêt économique.
Lors du retrait de Tsahal en mai 2000, 1 500 miliciens et leurs familles, en grande partie chiites au moment de la fin de l’ALS, seront amnistiés, tandis que 6 000 Libanais, membres de l’ALS (militaires d’active et anciens militaires), leurs familles et ceux qui ont travaillé dans l’administration civile sont parqués d’abord à Ras Naqoura et sont transférés en Israël, où l’accueil fut exécrable, en particulier de la part des Arabes israéliens, très remontés contre des gens qui avaient combattu leurs frères Palestiniens au Liban Sud. Ils émigreront ensuite au Canada, aux États-Unis, en France. Lahad admettra avoir été « trompé » par Ehud Barak et par Tsahal, dont le retrait s’est effectué sans coordination. Après s’être essayé à la restauration, son affaire fait faillite. Il demande et obtient en 2000 l’asile en France. Lahad meurt à Paris en 2015, sans jamais être retourné au Liban.
Le Liban sud, réinvesti rapidement par le Hezbollah, subira en outre une crise économique profonde, car une bonne partie des productions agricoles et maraîchères du Liban sud (y compris tabac et cannabis) étaient exportées vers Israël…
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