<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La Chine continuera-t-elle à dominer le marché mondial des terres rares ?

29 juillet 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : Rapport 2024 de l'USGS sur les terres rares. Source : AFP

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La Chine continuera-t-elle à dominer le marché mondial des terres rares ?

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Alors qu’aucun producteur ne détient plus de 15 % du commerce mondial de pétrole, la Chine s’est assurée en une trentaine d’années environ 70 % de l’exploitation mondiale des terres rares.

Elle contrôle également au moins 90 % du raffinage et 95 % de la fabrication d’aimants, deux maillons indispensables à la miniaturisation industrielle moderne.

Cette hégémonie chinoise commence à peine à être remise en cause par les États-Unis et les Européens, qui peinent à rattraper leur retard d’investissement.

Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe

Les terres rares sont des composants que l’on trouve fréquemment dans la croûte terrestre, mais dont l’extraction en grandes quantités est difficile. Néodyme, samarium et dysprosium… Les terres rares sont un groupe de 17 éléments issus du tableau de Mendeleïev, dont le marché mondial ne dépasse pas 8,5 milliards d’euros, mais qui sont devenus irremplaçables dans toutes les industries de pointe : solaire, éolien, laser, batterie, aimant, défense, nucléaire, médical. Ces éléments ne sont pas rares dans la croûte terrestre, mais l’extraction puis le raffinage par séparation de ces différents matériaux sont des opérations compliquées et coûteuses. Ils sont présents également dans les fonds marins, mais leur exploitation est peu pratiquée, puisqu’elle est complexe et coûteuse, bien que le Japon vienne de commencer à le faire de manière encore expérimentale.

La Chine a sciemment constitué son monopole

La Chine domine aujourd’hui largement le marché des terres rares. D’abord avec 35-40 % des réserves mondiales, évaluées de 100 à 120 millions de tonnes contre 15-20 % pour le Vietnam, 15-20 % pour le Brésil et 10-15 % pour la Russie. Ensemble, les pays occidentaux de l’OCDE, dont surtout l’Australie, le Canada et les États-Unis, ne représentent que moins de 7 % des réserves mondiales. D’autre part, elle assure 68 % de la production en 2024, loin devant les États-Unis (11 %) et la Birmanie (8 %), d’après l’USGS (Institut d’études géologiques américain). Mais sa domination s’apparente à un quasi-monopole concernant les capacités de raffinage, avec plus de 90 %. Un avantage qu’elle s’efforce de sauvegarder en subventionnant cet échelon vital et en baissant les prix pour tuer ou réduire toute concurrence potentielle.

En somme, presque toutes les terres rares extraites dans le monde doivent faire escale par le pays de Xi Jinping avant d’être utilisées dans l’industrie. Elle a réalisé sur son sol, puis ailleurs dans le monde, les opérations d’extraction minière devenues insupportables à l’Occident, car très polluantes. En France, l’usine de La Rochelle, exploitée par Rhône-Poulenc puis Rhodia et aujourd’hui propriété de Solvay, a fortement réduit ses activités de séparation à partir des années 1990-2000, sans toutefois fermer ses portes : elle est demeurée le principal site de terres rares hors de Chine. Solvay y relance depuis 2022 la séparation de terres rares destinées aux aimants permanents et y a inauguré une première ligne de production en avril 2025, avec le soutien de l’État français (un investissement de l’ordre de 100 millions d’euros). Mais bien des conditions doivent être réunies à terme pour qu’elle devienne compétitive, comme de disposer de prix planchers, ce qui peut entrer en contradiction avec les règles européennes de concurrence.

C’est moins spectaculaire que le contrôle d’un détroit maritime, moins volumineux et moins onéreux que des supertankers pétroliers, mais tout aussi efficace pour maîtriser un goulet d’étranglement de l’économie internationale.

Car la Chine s’est positionnée de longue date sur ce secteur vital en rachetant des entreprises, comme l’américaine Magnequench dès 1995, important de ce fait le savoir-faire, au travers de joint-ventures, puis l’a assimilé et l’a perfectionné au point de s’assurer le leadership. Puis elle a remonté la chaîne de valeur et bâti cette position incontournable sur le segment des aimants permanents. C’est moins spectaculaire que le contrôle d’un détroit maritime, moins volumineux et moins onéreux que des supertankers pétroliers, mais tout aussi efficace pour maîtriser un goulet d’étranglement de l’économie internationale.

Lire aussi : La Chine s’impose sur les terres rares

Pékin n’autorise les exportations que sous licence et avec une grande parcimonie

En avril 2025, lorsque Pékin imposa des licences strictes pour l’exportation de sept catégories de terres rares, des secteurs entiers, automobile, énergie ou défense, se sont trouvés en grande difficulté, en raison de la pénurie d’aimants permanents essentiels au fonctionnement des moteurs électriques et d’applications électromécaniques. Les règles adoptées en 2025 par Pékin demeurent la référence, avec un système d’agréments et de contrôles strictement encadré qui repose sur une stratégie claire : préserver l’accès national à des ressources indispensables aux secteurs clés (semi-conducteurs, automobile électrique, électronique avancée). Les entraves aux exportations de terres rares, levier géopolitique et économique, renforcent la capacité de négociation du pays face aux autres puissances industrielles. Cette démarche s’inscrit dans une rivalité plus large autour de la souveraineté technologique. La moindre restriction entraîne des conséquences immédiates sur les prix et les chaînes d’approvisionnement. Les industriels doivent anticiper des ruptures potentielles, ce qui accentue la volatilité et encourage la constitution de stocks stratégiques.

Le Japon a été le premier pays industrialisé à en subir les effets. En 2010, à l’occasion d’un désaccord territorial entre la Chine et le Japon autour des îles Senkaku-Diaoyu, la Chine, pour la première fois, a stoppé ses livraisons de terres rares au Japon, ce qui a fait prendre conscience à tout l’Occident de son extrême dépendance en la matière. Cette arme continue d’être régulièrement utilisée. Ainsi, en janvier 2026, la Chine a imposé de nouvelles restrictions d’exportations de terres rares vers le Japon, en réponse aux commentaires de la Première ministre japonaise, Sanae Takaichi, qui avait estimé qu’une attaque contre Taïwan représenterait pour le Japon une « menace existentielle ».

Lire aussi : L’or invisible : comment les terres rares redessinent l’ordre mondial

Devant cette crise des terres rares, l’Europe ne peut que regretter son passé, elle qui a longtemps été à l’avant-garde des aimants permanents. Les aimants en ferrite, conçus par des chercheurs japonais, perfectionnés par TDK et Philips, ont révolutionné de nombreux secteurs industriels grâce à leurs utilisations multiples et à grande échelle. Sont par la suite apparus les aimants aux terres rares offrant une densité de champ magnétique plus élevée. Ils ont rendu possibles les moteurs électriques compacts, les disques durs miniaturisés ou les équipements médicaux de pointe. Des fleurons comme Philips, Siemens, Pechiney, Carbone Lorraine ou encore Ugimag ont incarné ce précieux savoir-faire européen.

La réponse des pays occidentaux sera-t-elle de nature à écorner la prépondérance chinoise ?

Face à cette domination chinoise, les États-Unis en premier lieu ainsi que l’Europe ont décidé de réagir en mettant en œuvre des politiques d’aide à l’exploration, à la production, au raffinage et au recyclage. Mais les sommes mobilisées restent encore insuffisantes. Il n’existe pas de chiffre officiel unique concernant les investissements réalisés par la Chine dans ce domaine, mais des estimations solides les évaluent à 100 milliards de dollars (public direct) et 500 milliards de dollars (total avec les entreprises publiques). Cela inclut : subventions minières, contrôle des prix, financement d’infrastructures à l’étranger, soutien massif aux entreprises d’État.

Le coût de production, gonflé par les normes environnementales et sociales de l’UE, demeure supérieur aux prix pratiqués par la Chine et peut saper leur viabilité économique.

Ces sommes doivent être comparées aux financements américains qui s’élèvent selon diverses sources à une trentaine de milliards de dollars, couvrant l’ensemble des minerais critiques, la part dévolue aux terres rares se montant à 12-15 milliards, comprenant des aides à l’exploration (2 à 3 milliards de dollars), à la transformation (3 à 5 milliards) et aux alliances internationales (5 à 8 milliards). Sachant que le coût de développement d’une mine de terres rares peut varier entre 500 millions et 2 milliards de dollars, on peut mesurer le chemin qu’il reste à parcourir, d’autant plus qu’il faut en ouvrir une bonne vingtaine. Quant à l’UE, par divers mécanismes, elle a mobilisé pour l’ensemble des minerais critiques 3 milliards d’euros via l’initiative RESourceEU, auxquels s’ajoutent 14 milliards mobilisés par la BEI. Mais soutenir financièrement des projets, aussi stratégiques soient-ils pour l’Union, ne suffit pas. Le coût de production, gonflé par les normes environnementales et sociales de l’UE, demeure supérieur aux prix pratiqués par la Chine et peut saper leur viabilité économique.

Lire aussi : Contrer la domination et la coercition de la Chine sur les terres rares

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À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.