<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Mexique : des morts par milliers

7 septembre 2026

Temps de lecture : 10 minutes

Photo : Violence dans les pays (c) Conflits

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Mexique : des morts par milliers

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  • En quinze ans, le Mexique est passé d’un pays relativement sûr à l’un des plus meurtriers du monde — une bascule née d’une décision politique.

  • Décembre 2006 : Calderón lance l’armée contre les cartels. La courbe des homicides est la trace statistique de ce choix et de ses effets non anticipés.

  • Deux vagues, un plateau au-dessus de 36 000 morts, et une plaie sans équivalent : plus de 123 000 disparus qui interdisent de tout mesurer par les seuls homicides.

En 2007, le Mexique enregistrait un peu plus de 8 000 homicides, pour un taux d’environ 8 pour 100 000 habitants — le point le plus bas de son histoire récente, comparable à celui de nombreux pays émergents stables. Treize ans plus tard, en 2020, il en comptait 36 773, un taux proche de 29 : le pays avait plus que triplé son niveau de violence létale et rejoint le peloton de tête mondial. Entre ces deux dates, il ne s’est pas produit de guerre civile, de famine ni d’effondrement de l’État. Il s’est produit une décision : celle de déclarer la guerre au narcotrafic.

« Il ne s’est pas produit de guerre civile, ni d’effondrement de l’État. Il s’est produit une décision. »

C’est ce qui fait du cas mexicain un objet politique autant que criminologique. À la différence du Brésil, dont la violence s’est constituée en sédiment sur des décennies, celle du Mexique a une date de naissance presque précise — décembre 2006 — et un acte fondateur : le déploiement de l’armée contre les cartels, ordonné par le président Felipe Calderón quelques jours après son entrée en fonction. La courbe des homicides mexicains est, en un sens, la trace statistique d’un choix de politique publique et de ses conséquences non anticipées.

Le basculement de 2007

Jusqu’au milieu des années 2000, la violence mexicaine déclinait lentement. Les cartels existaient, prospéraient même, mais opéraient dans une relative discrétion, protégés par un système de corruption stable hérité des décennies de parti unique. L’alternance politique de 2000, puis la volonté de l’État de reprendre le contrôle, ont rompu cet équilibre. En lançant l’armée à l’assaut des organisations criminelles, l’État a fragmenté leurs directions, brisé les hiérarchies établies et déclenché, entre les groupes survivants, une lutte de tous contre tous pour le contrôle des routes et des territoires.

Les chiffres traduisent cette déflagration avec une brutalité rare. De près de 8 500 homicides en 2007, le pays passe à 13 607 en 2008, 19 803 en 2009, 25 757 en 2010, pour culminer une première fois à 27 213 en 2011, soit un triplement en quatre ans. Le taux bondit de 8 à 24 pour 100 000. Rien, dans les données antérieures, ne laissait présager une telle accélération : c’est bien l’intervention et ses effets en chaîne, non une dérive sociale lente, qui ont fait basculer le pays.

Taux d'homicides au Mexique, 2000-2025 : deux vagues, pics de 2011 et 2018-2020
Taux d’homicides pour 100 000 habitants, 2000-2025 (INEGI / UNODC). La rupture de 2008 coïncide avec le lancement de la « guerre » au narcotrafic (décembre 2006) ; noter les deux pics de 2011 et de 2018-2020.

Vingt ans de vagues

La trajectoire mexicaine ne dessine pas une simple montée, mais une succession de vagues. Après le pic de 2011, la violence reflue brièvement : le nombre d’homicides retombe à 20 010 en 2014, à la faveur d’un affaiblissement de certains cartels et d’un changement de discours sous la présidence d’Enrique Peña Nieto, qui cherche à détourner l’attention du sujet. Ce répit est de courte durée. Dès 2015, la courbe repart à la hausse, plus fort encore que lors de la première vague.

Le second sommet est le plus élevé. En 2018, le pays franchit le seuil des 36 000 homicides, pour un taux record d’environ 29 pour 100 000 ; en 2020, il atteint son maximum absolu en nombre, 36 773 morts. Trois années consécutives — 2018, 2019, 2020 — se maintiennent au-dessus de 36 000, un plateau de violence inédit. Puis vient une décrue lente : 35 700 en 2021, 32 223 en 2022, autour de 32 000 en 2023 et 2024, avant un recul plus marqué en 2025, à 27 989 homicides selon les données provisoires de l’INEGI — le niveau le plus bas depuis 2016, en baisse de près de 17 % sur un an. Reste à savoir si ce reflux récent est aussi solide qu’il en a l’air.

Deux thermomètres, deux températures

Avant d’aller plus loin, une précaution méthodologique s’impose, car le Mexique produit lui aussi deux séries concurrentes qui ne coïncident pas. La première, celle de l’INEGI, l’institut national de statistique, repose sur les certificats de décès et les données médico-légales : elle recense les morts qualifiées d’homicides par les services de santé, indépendamment de toute enquête. Complète mais tardive, elle est publiée avec plus d’un an de retard et régulièrement révisée. La seconde, celle du SESNSP, le système national de sécurité publique, compte les victimes d’homicide volontaire connues des parquets ; elle est mensuelle, donc bien plus réactive, mais dépend de la qualification retenue par les procureurs des différents États.

Les deux instruments donnent des températures différentes. Pour 2023, l’INEGI dénombre environ 32 250 homicides, le SESNSP quelque 29 700 victimes : un écart de plus de 2 500 unités pour une même année. L’INEGI est généralement plus élevé, car plus exhaustif. La règle, ici comme au Brésil, est de ne jamais mélanger les deux séries ni comparer un chiffre de l’une à un chiffre de l’autre — une erreur fréquente dans le débat public mexicain, où les gouvernements successifs choisissent volontiers la source qui les arrange.

Une violence de plus en plus armée

La montée de la violence mexicaine s’est accompagnée d’une transformation de ses moyens : elle est devenue, année après année, plus massivement une affaire d’armes à feu. Au début des années 2000, environ la moitié des homicides étaient commis par balle ; cette part atteint 67,6 % en 2022, 70 % en 2023, 71,8 % en 2024. Entre 2007 et 2019, le nombre d’homicides par arme à feu a quadruplé, quand ceux commis par d’autres moyens n’ont que doublé. La signature de la violence a changé : le pistolet et le fusil d’assaut ont supplanté le couteau et les mains nues.

Cette militarisation des armes a une source largement identifiée : le trafic d’armes en provenance des États-Unis. La frontière nord, poreuse en sens inverse de celle qu’empruntent les migrants et la drogue, laisse remonter chaque année des centaines de milliers d’armes achetées légalement dans les armureries du Texas ou de l’Arizona, puis introduites clandestinement au Mexique — le « trafic de fourmis ». Le Mexique, qui ne compte qu’une seule armurerie légale sur tout son territoire, est ainsi inondé d’armes venues d’un pays où elles se vendent librement. La violence mexicaine se nourrit, en partie, de la politique intérieure de son voisin.

Les disparus : l’autre comptabilité de la mort

Le Mexique possède une singularité tragique que ni le Brésil ni les Philippines ne partagent à ce degré : les disparus. À côté des morts recensés, le pays compte une immense cohorte de personnes évanouies, enlevées et jamais retrouvées. Le Registre national des personnes disparues en dénombrait 123 808 au 11 mars 2025 — un chiffre qui cumule des cas anciens, mais dont l’accélération récente est vertigineuse : près de 9 700 nouvelles disparitions en 2023, plus de 13 500 en 2024, soit une hausse de près de 40 % en un an.

Ces disparus ne sont pas une statistique séparée de la violence létale : ils en sont, pour une large part, le prolongement caché. Les fosses clandestines exhumées par centaines à travers le pays, les centres d’« extermination » découverts par les collectifs de familles, disent assez que beaucoup de ces disparus sont des morts que le système n’a pas enregistrés comme tels. La disparition fonctionne ainsi comme un mécanisme de sous-comptage : elle soustrait des victimes à la colonne des homicides. Toute lecture de la courbe mexicaine qui ignorerait les 120 000 disparus sous-estimerait, par construction, l’ampleur réelle de la mortalité.

Face à la carence de l’État, ce sont souvent les familles elles-mêmes qui cherchent. Les collectifs de « buscadoras » — des mères, pour la plupart — parcourent le pays, sonde et pelle à la main, pour retrouver les corps des leurs dans les fosses. La découverte, au Jalisco au début de 2025, d’un ranch présenté comme un centre d’entraînement et d’élimination d’un cartel, avec ses fours de crémation présumés et ses centaines d’effets personnels abandonnés, a rappelé au monde l’ampleur de cette machinerie de la disparition. Ces images ont fait du Mexique le symbole d’une violence qui ne se contente pas de tuer, mais efface — privant les victimes jusqu’à leur inscription dans la statistique des morts.

« Une violence qui ne se contente pas de tuer, mais efface — jusqu’à l’inscription de ses victimes dans la statistique des morts. »

Lire aussi : Mexique. La guerre civile au quotidien

Qui tue ? Le crime organisé au premier plan

La violence mexicaine se distingue enfin par sa nature : elle est, plus que partout ailleurs, l’œuvre d’organisations criminelles. Selon les estimations, entre 44 % et 80 % des homicides volontaires présentent les caractéristiques de la violence liée au crime organisé — exécutions, corps portant des messages, usage d’armes de guerre. Pour la seule année 2019, deux décomptes de presse aboutissaient à 15 000 et 23 000 homicides « du crime organisé », soit une fraction considérable du total national.

Le paradoxe est que cette violence a été alimentée par la stratégie même censée la combattre. La doctrine dite du « kingpin » — l’abattage ou l’arrestation des chefs de cartels — a produit un effet pervers désormais bien documenté : en décapitant les organisations, elle a provoqué leur fragmentation en factions rivales, multiplié les guerres de succession et dispersé la violence sur un plus grand nombre de fronts. Du duopole relatif des années 2000, le Mexique est passé à une mosaïque de groupes en conflit permanent. La neutralisation d’un chef, loin de pacifier un territoire, y déclenchait souvent une nouvelle vague de tueries.

Cette fragmentation a redessiné la carte de la violence. La guerre que se livrent les deux organisations dominantes — le cartel de Sinaloa et le Cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG) — et la poussière de groupes qui gravitent autour d’elles ont fait basculer certains États dans des niveaux extrêmes. Le petit État de Colima, verrou du port de Manzanillo par où transitent les précurseurs chimiques, affiche régulièrement le taux d’homicide le plus élevé du pays ; le Guanajuato, industriel et disputé, concentre le plus grand nombre de morts en valeur absolue ; la Basse-Californie, le Michoacán, le Zacatecas figurent parmi les foyers les plus meurtriers. La géographie de la violence mexicaine épouse celle des routes de la drogue et des points de passage stratégiques, bien davantage que celle de la pauvreté.

Car il faut rappeler la nature de l’enjeu : cette violence est le sous-produit sanglant d’une économie continentale. Les cartels mexicains contrôlent l’acheminement vers les États-Unis de la cocaïne andine, des méthamphétamines et, depuis quelques années, du fentanyl, cet opioïde de synthèse qui tue des dizaines de milliers d’Américains par an. La demande du marché nord-américain irrigue des profits colossaux, qui financent les armées privées et rendent le contrôle des territoires de transit vital. La violence mexicaine n’est pas un phénomène purement interne : elle est l’ombre portée de la consommation de drogues aux États-Unis, comme le trafic d’armes en sens inverse en est le versant matériel. C’est une violence de frontière, au sens le plus littéral.

Cette violence a en outre un coût social qui déborde le décompte des morts. Elle déplace : des dizaines de milliers de Mexicains fuient chaque année leur village ou leur quartier pour échapper aux extorsions et aux affrontements, formant une population de déplacés internes que l’État peine à reconnaître. Elle terrorise par le spectacle : massacres de migrants abandonnés dans des fosses, corps suspendus à des ponts, vidéos d’exécutions diffusées pour marquer un territoire. La cruauté mise en scène n’est pas gratuite ; elle est un instrument de gouvernement par la peur, destiné à discipliner des populations entières et à signifier aux rivaux comme aux autorités qui commande réellement sur un territoire donné.

La violence mexicaine frappe aussi ceux qui pourraient la nommer ou la contrarier. Le Mexique figure, année après année, parmi les pays les plus meurtriers du monde pour les journalistes : enquêter sur les liens entre le crime, la police et la politique locale peut y coûter la vie. Elle frappe également la démocratie elle-même : chaque cycle électoral s’accompagne de l’assassinat de dizaines de candidats et d’élus locaux, notamment municipaux, que les cartels cherchent à éliminer, à intimider ou à remplacer par des hommes à eux. Cette violence politique, plus discrète dans les grands agrégats, révèle la nature profonde du phénomène : il ne s’agit pas seulement de criminalité, mais d’une dispute pour le contrôle du territoire et de ses institutions.

Militarisation, impunité, et un reflux en question

Deux traits structurels encadrent l’ensemble. Le premier est la militarisation durable de la sécurité publique : engagée en 2006, elle n’a jamais été défaite. Chaque président, y compris ceux qui l’avaient critiquée, a fini par confier davantage de missions à l’armée — jusqu’à la création, sous Andrés Manuel López Obrador, d’une Garde nationale de nature militaire.

Le second est l’impunité, quasi absolue : au Mexique, on estime que seuls trois homicides sur cent sont élucidés et sanctionnés. Cette certitude de l’impunité abaisse le coût du meurtre et entretient le cycle : tuer, au Mexique, ne coûte presque rien. L’affaire des quarante-trois étudiants d’Ayotzinapa, disparus en 2014 et dont le sort n’a jamais été pleinement éclairci malgré l’ampleur du scandale, est devenue le symbole de cette impuissance judiciaire : quand l’État lui-même échoue à faire la lumière sur un cas mondialement médiatisé, on mesure ce qu’il en est des dizaines de milliers d’affaires anonymes.

« Tuer, au Mexique, ne coûte presque rien. »

C’est à cette aune qu’il faut apprécier le reflux affiché depuis 2019. La baisse est réelle dans les séries officielles. Sous la présidence d’Andrés Manuel López Obrador (2018-2024), elle avait pour doctrine affichée la « pacification » — le fameux « abrazos, no balazos », des accolades plutôt que des balles — c’est-à-dire une stratégie s’attaquant aux causes sociales plutôt qu’aux cartels frontalement. Sa successeure, Claudia Sheinbaum, entrée en fonction en octobre 2024, a infléchi la ligne vers un renseignement plus offensif et des saisies spectaculaires, et revendique l’accélération de la baisse constatée en 2025.

La prudence s’impose néanmoins, pour deux raisons. D’une part, l’accélération continue des disparitions suggère qu’une part de la violence a pu se déplacer de l’homicide enregistré vers la disparition non comptée — auquel cas la baisse des homicides serait, pour partie, un trompe-l’œil statistique. D’autre part, une pacification par abandon — l’État concédant de facto des territoires aux cartels dominants pour acheter la paix — peut faire baisser les homicides sans rien régler du problème de fond, en substituant à la guerre ouverte un ordre criminel silencieux. Le Mexique tue peut-être un peu moins ; il n’est pas certain qu’il soit davantage maître de son territoire.

« Le Mexique tue peut-être un peu moins ; il n’est pas certain qu’il soit davantage maître de son territoire. »

Le cas mexicain apparaît ainsi comme l’inverse du cas brésilien. Là où le Brésil part d’un sommet et redescend, le Mexique part d’un plancher et explose, à la suite d’une décision d’État dont il n’a jamais retrouvé le contrôle. Sa violence est plus récente, plus directement politique, plus indissociable du narcotrafic et de son économie continentale. Et elle se double d’une plaie sans équivalent — les disparus — qui interdit de la mesurer par les seuls homicides. Si une décrue s’amorce, elle demeure suspendue à une question que les chiffres seuls ne trancheront pas : celle de savoir si l’État reprend la main, ou s’il compose avec ceux qui la lui ont prise.

Lire aussi : Cartels au Mexique : vers une intervention militaire des États-Unis ?

Lire aussi : Compter les morts. Éléments méthodologiques (article introductif de la série)

Sources

  • INEGI — Defunciones por homicidio (séries 2011-2024 et données provisoires 2025) ; bulletins DH2022, DH2023 et rapports de résultats.
  • SESNSP / Système national de sécurité publique — victimes d’homicide volontaire et de féminicide (séries mensuelles depuis 2015) ; synthèse México Evalúa, « De la Violencia a la Pacificación » (2025).
  • Escalante Gonzalbo, « El homicidio en México, 2000-2008 » (SciELO) — creux de 2007.
  • Justice in Mexico (University of San Diego), « Organized Crime and Violence in Mexico 2020 » — séries d’homicides, part du crime organisé, kingpin strategy.
  • Registre national des personnes disparues (RNPDNO) / Commission nationale de recherche — 123 808 disparus au 11 mars 2025 (repris par Excélsior).
  • INEGI — part des homicides par arme à feu (2019-2025) ; IBERO / Seguridad Vía Civil — armes à feu et violence homicide.
  • Impunidad Cero — impunité en homicide volontaire (2017) ; México Evalúa — « seuls 3 homicides sur 100 sont résolus ».
  • UNODC, Global Study on Homicide 2023 (chapitre Amérique latine et Caraïbes).

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