La romanité marque le temps et les lieux, les cultures et les genres de vie, et se manifeste toujours dans la politique et les représentations mentales.
Non seulement l’Empire romain n’a pas disparu, mais son ombre continue de porter et son cœur de battre, de Moscou à Washington.
Civilisation, culture et permanence géographique, la romanité est l’un des concepts majeurs pour lire les rapports de force contemporains.
Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire
Non seulement l’Empire romain n’a pas disparu, mais son ombre continue de porter et son cœur de battre. La romanité est l’un des concepts majeurs de la géopolitique, une clef de lecture des actions politiques, des modes de vie, des rapports de force. Moscou se prend pour la troisième Rome, Donald Trump se voit tantôt en pape, tantôt en empereur, le limes est une cicatrice perpétuelle au cœur des deux Allemagnes, les modes de vie romains se prolongent dans des espaces culturels variés et Rome est omniprésente dans la culture, que ce soit dans la littérature, le cinéma, les jeux vidéo. Le débat sur la chute de Rome est clos : Rome n’a jamais disparu, son empire vit encore. Il a muté, il s’est transformé, il a connu et subi des évolutions majeures, faites d’expansions et de rétractions géographiques, mais l’Empire romain est toujours là, porté par le catholicisme.
Lire aussi : La romanité structure l’espace mondial
Ce qu’est la romanité
La romanité est tout à la fois une civilisation, une culture, une projection, une permanence. C’est une façon de vivre, de voir le monde, de penser la vie et la mort, d’habiter la terre. Elle est géographique et elle est politique. Géographique, puisqu’elle est présente dans plusieurs pays et villes, en Europe, dans les Amériques, au Maghreb et en Orient. C’est la romanité qui unit Buenos Aires et Paris, Tanger et Beyrouth, San Francisco et Trieste. Politique, puisqu’elle est une façon si particulière de penser la vie sociale, de voir le monde, d’y placer l’homme, de concevoir les rapports sociaux, juridiques, humains. La romanité est fondée sur le droit, elle est une conception de la cité, une certaine idée de l’homme. Le géographe Paul Vidal de la Blache (1845-1918) parle, dans son Tableau de la géographie de la France (1903), de la façon d’habiter les territoires, d’avoir un « genre de vie ». Ces définitions géographiques conviennent tout à fait à l’analyse de la romanité. Elle est bien un « genre de vie », une coutume, une façon d’être, d’habiter le monde et de mettre en valeur la terre. Elle a développé et exporté la triade méditerranéenne : la vigne, le blé, l’olive. Pas de romanité sans le vin et la littérature et l’art que celui-ci a permis de produire. Là où il y a la vigne, il y a la romanité ; le vin est la boisson des Romains, sanctifiée par l’Église qui l’a placé au cœur de son culte. La romanité unit, même sans le savoir et même sans le connaître. Elle unit les lieux, les personnes, les temps. La romanité est un avoir et cet avoir a fondé un être.
La spécificité de Rome est de n’avoir que très peu de choses originales : elle n’est pas un berceau, mais un creuset. Elle n’a pas inventé ; elle a mangé, digéré, synthétisé. La voracité romaine a mangé l’Orient, Jérusalem et les prophètes ; la Grèce, Athènes, les îles et les philosophes ; l’Égypte, les pyramides et les pharaons ; tout comme les Étrusques et les Celtes. Rome fut fondée par un Grec de Troie passé par Carthage, Énée ; autant que par une louve et deux jumeaux nés des rois, des dieux et du terroir local. C’est cela la véritable originalité de Rome, sa spécificité par rapport à toutes les autres cultures et les autres peuples : avoir pris des Orientaux, des Hébreux, des Grecs, des Égyptiens, des Étrusques et des Celtes pour produire un empire universel et original. Dans le cœur de Rome, dans sa constitution ontologique, dialoguent le pluralisme, les libertés et les cultures. C’est pourquoi la romanité, aujourd’hui, se trouve autant en Méditerranée qu’en mer du Nord, sous les Tropiques que dans les pôles ; parce que, ontologiquement, la romanité est inscrite dans un terroir tout en étant projetée vers les autres. La spécificité de la romanité, c’est la curiosité : elle est la seule à s’intéresser aux autres cultures, aux autres peuples, à chercher à décrypter leurs langues, à comprendre leurs modes de vie et de pensée, à être curieux. Or la curiosité est le fondement de la science et de la pensée nouvelle et originale ; elle est ce qui permet d’inventer et d’innover.
Évoquant la Beauce et la vallée de la Seine, Vidal de la Blache analyse la mise en valeur par l’homme de ces territoires. Une formule qui résume l’esprit de la romanité : dans la nature dorment les énergies et les réservoirs, les germes ; mais c’est à l’homme, par son action, son intelligence, sa curiosité, son esprit d’invention, qu’il revient de mettre en mouvement pour créer. L’homme est créateur grâce à l’usage de sa raison, grâce à la distinction opérée entre le logos et le mythe, grâce à la concurrence du politique. C’est ce qui a donné au monde romain son avance technologique, ses capacités d’innovations et d’inventions, tant dans le domaine de la science et de la matière que dans celui de la pensée et de l’art. La romanité associe la matière et l’idée, l’esprit et le corps.
Les personnes et les lieux
Parler de romanité permet de dépasser les confrontations stériles autour de l’Occident, un concept si complexe à définir et finalement limité. La romanité intègre l’Orient et l’Occident, les rives de l’Atlantique et les fuseaux horaires.
Lire aussi : L’Occident : primauté de la personne et de l’état de droit
Parmi ses grandes figures, Alexandre, qui porta l’hellénisme en Asie et jusqu’en Inde, ouvrant la voie, quelques siècles plus tard, à l’apôtre Thomas, premier évangélisateur de l’Inde, dont les chrétiens syro-malabars sont les descendants spirituels. Le roi David fut lui aussi un précurseur de la romanité, lui dont la main a manié la fronde et les cordes de la harpe, faisant de la guerre et de l’art un instrument de survie de la cité, dont le temple est le centre. Octave, héritier de César, donc d’Énée et de Vénus, fut un autre des constructeurs de la romanité ; il repoussa les limites de l’Empire et figea, pour l’éternité, la figure de l’Empereur. Si David était à la fois soldat et artiste, puisqu’il composa les psaumes encore chantés aujourd’hui, Alexandre et Octave furent accompagnés l’un par Aristote, l’autre par Virgile, témoignant à leur tour de l’union de l’action et de la pensée. Il n’est pas anodin que ce soit sous Octave qu’est né le christianisme, qui devait, trois siècles plus tard, reprendre l’héritage et assurer la survie de Rome et de la romanité.
Si Rome et la romanité peuvent durer depuis deux millénaires, affrontant les défaites, les mises à sac de la ville, les déclins, c’est parce que la romanité a su évoluer pour changer l’accessoire afin de conserver l’essentiel. Cette tradition en mouvement est le principe même de la modernité.
L’autre facteur de sa survie est sa culture du combat. Il ne s’agit pas d’avoir uniquement un genre de vie, une culture, une vision, encore faut-il la défendre, vaincre l’adversaire et être prêt à combattre pour assurer sa survie. David n’a pas hésité à affronter Goliath, Alexandre les Perses et Octave a assuré sa plus grande victoire à Actium. Plus tard, ce furent les croisades, Lépante, la protection de Vienne contre les Turcs, l’expansion dans les Amériques, les Afriques et l’Asie, la navigation sur toutes les mers du monde. La soif de découverte et de connaissance accompagne la culture du combat, que saint Paul a synthétisée dans une phrase célèbre de l’épître aux Éphésiens : « Revêtez l’équipement de combat donné par Dieu. Ainsi, vous pourrez résister quand viendra le jour du malheur et tout mettre en œuvre pour tenir bon. » Cette culture du combat a pour corollaire la réflexion sur la guerre, la définition de la guerre juste, le travail du dialogue et de la négociation pour faire advenir la paix autrement que par l’épée1. La culture du combat n’est pas la violence et la brutalité, mais la force d’âme, qui sait distinguer la nécessité de tirer l’épée et la nécessité de la ranger ; l’art de la guerre et l’art de la diplomatie.
Transmission
Le passage d’une Rome à l’autre, pour que Rome demeure, fut assuré par la transmission. Énée a porté son père sur ses épaules pour le sauver de Troie et ensuite fonder une cité nouvelle. Alexandre a transmis l’empire à ses généraux, ce qui n’empêcha pas que ceux-ci se déchirent. David a pu transmettre Jérusalem à Salomon, héritage reçu de ses pères. L’héritage n’est pas un fardeau, un boulet qui empêche de vivre, mais au contraire une sécurité, un moyen de relier le fil du temps. À leur tour, ce sont les pères de l’Église qui ont assuré le recueil de l’héritage et la transmission de la romanité : Origène en Égypte, les frères Basile de Césarée et Grégoire de Nysse en Asie, Ambroise de Milan et Augustin d’Hippone en Occident, pour n’en citer que quelques-uns. À qui se sont joints de redoutables chefs de guerre, comme Clovis et Bélisaire. Des siècles plus tard, ce furent les condottieri italiens, Hernan Cortès, les généraux d’Afrique.
Les guerres, les explorations, les soifs d’ailleurs ont permis le peuplement du monde par la population issue d’Europe, étendant les frontières de la romanité à l’échelle du monde : Australie, Nouvelle-Zélande, Amérique latine sont quelques-uns des cas de cette expansion. Les expéditions de Bougainville et de La Pérouse, celles d’Henry de Monfreid et d’Arthur Rimbaud sont l’expression de la romanité, incarnée par la curiosité pour les autres et la soif de découverte qui s’exprime dans le voyage.
Lire aussi : La romanité, une opportunité pour la France et l’Italie
Mais la romanité connut aussi des reculs et des ressacs. Le cas le plus probant est celui de l’émergence de l’islam qui, en annexant la rive sud de la Méditerranée, a rompu l’unité romaine et a créé une frontière là où il n’y en avait pas. La thèse d’Henri Pirenne sur Charlemagne et Mahomet et cette fracture géographique et civilisationnelle reste valable aujourd’hui encore. Bien plus tard, la fin de l’Empire ottoman suivie des purifications ethniques, les expulsions conduites par Nasser après 1956, les chrétiens chassés de Syrie et d’Irak à partir de 2000 ont signé la fin de la présence romaine dans un Orient pluriel devenu de plus en plus uniforme. Ce ne fut pas seulement une perte humaine et culturelle, mais aussi économique et politique. L’Égypte ne s’est jamais remise d’avoir chassé ses populations industrieuses et intellectuelles et on voit mal aujourd’hui quel avenir peuvent avoir les pays du Levant et du Proche-Orient englués dans les guerres communautaires.
La romanité transcende les peuples, les particularismes et les communautés, non en les effaçant et en les supprimant, mais en les conservant tout en proposant quelque chose de plus grand et de supérieur. En développant le concept de subsidiarité et en reconnaissant la distinction entre le religieux, le politique, l’intellectuel et l’économie, sans les opposer ni les cloisonner, elle permet l’expression d’une véritable unité et d’un dénominateur commun qui garantit et conserve les particularismes locaux et les cultures distinctes. C’est pourquoi la romanité bâtit la paix et la concorde, une pax romana, qui est désormais une pax romanitas. La romanité n’est pas un long rêve de l’histoire, mais une construction humaine tissée au fil des temps qui continue de marquer et de structurer l’espace de la géopolitique.
Lire aussi : Funérailles de François : l’Église catholique et la romanité
1 Jean-Baptiste Noé, La Culture du combat de l’Église catholique, 2025.












