<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Le souvenir et le mythe de Rome au Moyen-Âge

26 septembre 2026

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Photo : Du Moyen-Âge à la Renaissance, Rome est un palimpseste urbain

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Le souvenir et le mythe de Rome au Moyen-Âge

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Restaurée par Charlemagne puis par Otton Ier, l’idée de Rome n’a jamais cessé d’imprégner la politique et la culture du Moyen Âge latin, malgré une ville tombée en ruines.

Le droit romain, redécouvert au XIe siècle, et le mythe de l’invincibilité des légions ont façonné durablement le gouvernement et la guerre en Europe.

De Barberousse à Frédéric II, plusieurs souverains allemands ont tenté de faire revivre la grandeur impériale de Rome, sans jamais retrouver sa puissance d’origine.

Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire

Selon une légende très répandue au Moyen Âge, une salle du Capitole abritait des automates associés à chacune des provinces de Rome. Si un peuple envahissait l’Empire, la statue la représentant bougeait un bras. Le mythe reflète la nostalgie d’un vaste empire parfaitement organisé et dirigé par l’Urbs, au contraire de la médiocrité politique de la ville médiévale.

Rome vivait toutefois à Constantinople. Le Moyen Âge européen n’exclut pas la Grèce et les Balkans sous domination de cet empire dit « byzantin », mais qui était bien l’Empire romain. Les souverains et les élites grecques se définissaient comme « Romaioi », romains, et le Code Justinien se perpétua, à travers sa refonte et sa traduction en grec à la fin du IXe siècle dans les Basiliques. Mais c’est dans le monde latin qu’une idée nouvelle de Rome se fit jour, imprégna la politique et la culture. La restauration impériale de Charlemagne en 800 accrédita l’idée que l’empire se poursuivait, transmis par les Romains aux Francs (« translatio imperii ») ; idée reprise par Otton Ier en 962 lors de la nouvelle « rénovation impériale », au profit des Allemands cette fois.

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Une ville de médiocre importance

À cette époque pourtant, la ville antique est largement en ruines, vidée de sa population, tombée à un étiage de 40 ou 50 000 âmes (contre 800 000 sans doute sous Constantin au début du IVe siècle). Elle s’était rétractée, repliée sur la boucle du Tibre. Son cœur n’était pas pour autant devenu un no man’s land ; des maisons fortes relevant des grandes familles aristocratiques persistaient au milieu des ruines. Et il y avait tout un habitat installé au sein des structures antiques. Les fouilles archéologiques récentes tempèrent ainsi en partie une vision longtemps très pessimiste de l’état de la cité. Certes elle a perdu sa fonction de capitale, mais elle reste le cœur du patrimoine culturel et religieux de l’Europe. La présence du tombeau de saint Pierre, la prééminence du pape en tant que premier des cinq patriarches, le grand nombre d’églises et de reliques en font le pèlerinage majeur du monde européen. Et les quartiers du Vatican et du Latran se développèrent. Après une décadence sensible aux VIe et VIIe siècles, la ville retrouva quelques forces, notamment grâce à l’action des familles aristocratiques et à l’émergence d’un pouvoir pontifical de plus en plus puissant, qui culmina avec les papes du XIIIe siècle. Par ailleurs, elle connut, comme la plupart des cités italiennes, un mouvement communal important : la Commune de Rome prit de l’importance, mais pas au point de permettre à l’Urbs de devenir une cité-État de l’importance de Milan, Florence ou Venise. La ville qu’on imagina longtemps laissée aux mains de grandes familles ambitieuses et aux rivalités meurtrières (« les Barons ») fut en fait parfois assez bien dirigée. Et le monde des artisans, des commerçants se développa de façon sensible à partir du XIIe siècle. Rome subit toutefois un revers important lorsque la papauté dut s’exiler en Avignon.

« Un mythe romain perdurait. Il fut revivifié par la restauration de l’Empire et la redécouverte du droit romain. »

Elle demeurait un sujet de fascination : tant par le passé et par les édifices vus sur place que par le souvenir de la culture latine entretenu dans les monastères. Si la culture grecque ne fut redécouverte que progressivement, à partir notamment du XIIe siècle, les écrits de Cicéron, César, Virgile, etc., étaient amplement répandus, lus et commentés. Et la ville fut aussi le sujet de nombreux écrits, de livrets (dont les célèbres guides des Mirabilia Urbis Romae), colportant des légendes, présentant même comme en partie hantés ses secteurs en ruines. Tout un imaginaire romain s’est créé au cours du Moyen Âge. Les premiers temps du christianisme avaient conservé une considérable force d’attraction, au point que l’on croyait parfois pouvoir retrouver sur place les traces du martyre de Pierre. Au XIVe siècle, sainte Brigitte de Suède vient voir, écrit-elle, les places « rouges du sang des martyrs »… Tout le monde, toutefois, ne succombait pas à la fascination, en particulier au sein des cités rivales d’Italie. Ainsi, dans ses chroniques officielles, la ville de Gênes se proclamait plus ancienne que Rome et se considérait pour cela comme plus prestigieuse !

Le mythe de l’invincibilité guerrière

De Rome, les lettrés du Moyen Âge ont aussi repris l’art de la guerre et, en premier, le livre de Végèce (Epitoma rei militaris), dont l’influence fut immense. Des souverains comme Alphonse le Sage, Édouard Ier, Charles le Téméraire s’en inspirèrent. Il fut abondamment traduit, en français, en anglais, etc. De lui, on retient des principes : être bien entraîné, très bien informé, confier le commandement à des hommes d’expérience sans privilégier leur origine sociale, adopter un dispositif de bataille en trois lignes avec un centre et deux ailes. Le mythe de l’invincibilité des légions romaines contribua à renforcer son influence. On estimait que Végèce fournissait une méthode infaillible. Le théologien Jean de Salisbury, au XIIe siècle, voit les légions comme le modèle de l’armée royale. De Rome vint donc l’idée d’une armée permanente, au service de l’État, garante de la paix. Un célèbre adage romain guide les esprits, ainsi Jean Jouvenel des Ursins (1360-1431, président du Parlement de Poitiers) écrit : « Si vous voulez avoir bonne paix et la désirez, préparez-vous à faire bonne guerre, et si vous voulez avoir victoire, garnissez bien vos gens de guerre ». Si la conduite de la guerre fait l’objet d’une réflexion quasi scientifique, elle le doit à Végèce, dont l’influence s’étendit à la pratique du gouvernement et à la place de l’armée dans la société.

Le droit romain façonne l’Europe

Avec la force des armes, Rome proposait aussi un formidable outil juridique : son droit, forgé par la République et les empereurs. Écarté de la pratique et des mémoires lors de la constitution des royaumes germaniques, il fut redécouvert au XIe siècle, et modela jusqu’à nos jours les sociétés européennes, les distinguant des autres aires de civilisation. Le corpus rédigé sous Justinien et achevé en 534 est le point d’achèvement du droit romain et le point de départ d’une nouvelle ère de l’histoire du droit, par l’influence qu’il exerça dans les mondes byzantin et latin. Cette compilation fut toutefois oubliée du VIIIe au Xe siècle, sauf, partiellement, par l’Église.

La redécouverte eut lieu à Rome dans les années 1070, lorsque l’Église de la réforme grégorienne chercha (dans le droit impérial !) des arguments contre les empereurs. Ce droit écrit, structuré, était un formidable outil politique. Les notaires chargés de le recopier eurent du mal à le comprendre et peu à peu se forma à Bologne une école de commentateurs (« glossateurs »), dont les figures majeures furent, à la fin du XIIe siècle, puis, au siècle suivant, Placentin, Azon et Accurse. Le droit romain, texte et gloses, se diffusa dans le sud de la France, fut enseigné au début du XIIIe siècle à Paris et Orléans, gagna progressivement l’Angleterre, la péninsule ibérique et l’Empire germanique. Les commentaires s’étoffèrent, on bâtit au XIIIe siècle de véritables synthèses. Toutefois, ce droit n’élimina ni le droit féodal ni, encore moins, le droit coutumier d’origine germanique. On pouvait ainsi rédiger des contrats suivant le droit romain, mais en y introduisant des clauses de renonciation en faveur de certaines coutumes.

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Rome et le mythe impérial

Rome devint prestigieuse grâce à la restauration de l’Empire. Lieu du couronnement impérial, la cité, sans avoir le pouvoir de son aïeule, détenait néanmoins une force de légitimation dont les souverains germaniques bénéficiaient. Les relations politiques concrètes entre la ville, ses élites et l’empire prirent de l’importance ; d’autre part se constitua une image de Rome au service de la légitimation d’un pouvoir impérial qui visait à l’universel. Rome se trouva alors prise entre deux feux, car l’autorité laïque fut battue en brèche par les ambitions pontificales à partir de la réforme grégorienne.

L’idée de Rome anima la politique de la plupart des souverains allemands médiévaux, quitte à subir d’importantes modifications. Comme ils étaient les seuls à pouvoir devenir empereurs depuis la restauration impériale de 962, les rois d’Allemagne étaient officiellement désignés comme « roi des Romains ». Ce terme et celui de « Romanum imperium » devinrent réguliers dans les documents impériaux à partir du couronnement d’Henri V en 1111. Ces références à la grande puissance politique de l’Antiquité consolidaient la base théorique d’une construction impériale affaiblie par la lutte lors de la Querelle des Investitures, qui avait presque privé les empereurs de leur dimension sacrée. Cette idée put se nourrir de la vision antiquisante développée par des lettrés, tels Pierre Diacre (1107-1159), auteur en 1154 d’un livre (Graphia aureae urbis Romae) qui donnait de Rome une vision libérée de la domination pontificale et appuyée sur le souvenir de l’Antiquité. Rome et le Sénat reconstitué étaient les sources de la légitimité impériale. Des familles aristocratiques romaines comme les Crescenzi œuvraient à la restauration de l’ancienne gloire de leur ville. Les autorités municipales reprenaient l’antique formule « senatus populusque romanus » et l’on parlait même, au milieu du XIIe siècle, du « Sénat sacré » (« sacer Senatus »).

Ces schémas idéologiques se heurtèrent aux difficultés issues de la lutte entre la Papauté et Barberousse. À partir de 1158, en s’affirmant souverain de la ville, celui-ci tendait à en écarter le pape. Sa politique romaine et l’éclatement du schisme avec la nomination d’un antipape (Victor IV) étaient liés. Mais les prétentions impériales provoquèrent une réaction de la noblesse romaine, inquiète pour son autonomie, jusqu’à la conclusion d’un véritable accord politique en 1167 qui garantissait les droits du Sénat et lui donnait une place équivalente à l’Église de Rome dans l’organisation juridique de l’Empire. C’est alors, dans la décennie 1171-1180, qu’apparurent les notaires impériaux (« sacri romani imperii scrinarii »), pendant de leurs collègues pontificaux et outils indispensables du pouvoir de l’empereur. Barberousse conjugua ainsi étroitement la dignité impériale et la souveraineté sur Rome. La ville était « le siège de l’Empire » (« sedes imperii »), l’empereur « le seigneur de la Ville et du monde » (« dominus Urbis et orbis »), son Empire était « sacré » comme celui d’Auguste. Dans cette optique, le pape n’était plus dans les écrits de la chancellerie impériale que « l’évêque de notre ville de Rome » ! Tradition antique et construction politique moderne bâtirent ainsi une « grande idée », complexe et efficace, que les successeurs de Barberousse ne purent reprendre à leur compte, engoncés dans des luttes italiennes où ils perdirent le soutien des Romains.

Ravenne, basilique San Vitale

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Un Auguste médiéval : Frédéric II

Tel fut le cas, malgré ses efforts, de Frédéric II. Celui-ci, sans disposer de la même puissance que son grand-père Barberousse, fut néanmoins un des souverains les plus étonnants du Moyen Âge. Au fur et à mesure de son règne (1220-1250), il s’attacha de plus en plus à ressusciter l’idéal de l’Empire romain antique, voire à reconstituer l’unité italienne de cet empire, en affirmant son autorité sur les villes d’Italie du Nord. Il développa un discours inspiré par la figure d’Auguste. La Rome impériale est présente dans la titulature qui ouvre son code juridique pour la Sicile (précisément désigné du nom de Liber augustalis) : « L’empereur Frédéric, César des Romains toujours auguste, Italien, Sicilien, Hiérosolymitain. Heureux, Vainqueur et Triomphant ». On remarque l’absence de toute référence chrétienne ; la phrase pourrait être d’un empereur païen.

« Notre cœur a toujours brûlé, dès le commencement de notre vie, de restaurer l’Empire romain et Rome sa fondatrice dans l’état de leur antique noblesse. »

La ville de Rome entra au cœur de son programme dans la seconde moitié de son règne. Frédéric II se soucia d’elle lorsque ses relations avec la papauté s’envenimèrent, au milieu des années 1230. Il voulut séparer le pape des élites romaines et utiliser Rome pour renforcer son autorité. On la voit ainsi figurer, sous la forme d’une muraille, au revers de ses bulles d’or qui accompagnaient ses décisions les plus importantes, avec l’inscription : « Rome tête du monde tient les rênes de la terre ronde ». Sur ses monnaies d’or, appelées « augustales », il figure de profil, en empereur romain couronné de lauriers.

Adoptant une vision pleinement impériale, Frédéric II fit de Rome — qu’il ne contrôlait pourtant pas ! — une composante de sa légitimité. Il utilisa la gloire du passé pour séduire les élites de la ville : « Vous avez un roi qui vous a sortis de votre sommeil par ses incessantes exhortations ». En avril 1238, après sa victoire contre Milan à Cortenuova, il offrit à la ville éternelle le carroccio des vaincus (le char, symbole des libertés urbaines en Italie), juché sur un éléphant. Le Sénat plaça l’offrande, supportée par cinq colonnes de marbre, sur le Capitole. La cérémonie replongea les participants dans l’atmosphère de l’Antiquité : on se souvint des éléphants sculptés sur l’arc de Domitien et de ceux que Pompée avait fait défiler. Remontant aux temps héroïques, l’empereur rappela aux Romains dans une lettre de février 1240 « l’honneur du sang de Romulus ».

Par ailleurs, il offrit à certains d’entre eux des places dans l’administration impériale afin de « rétablir l’antique dignité des Romains ». Ses lettres et ses Manifestes ne cessent de désigner Rome comme « chef de toutes les villes », « siège de l’Empire », voire en empruntant un terme à Aristote de « causa imperii » (« cause de l’Empire »), faisant ainsi de la ville le fondement de son État.

Si Frédéric II prenait appui sur un passé glorieux, origine de ses droits impériaux, il n’entendait pas donner de primauté à Rome : il n’en fit pas sa capitale. Ses actes étaient destinés à évincer le pape de la cité et à y instaurer sa propre domination. Il fit de l’Urbs un instrument de propagande, non un facteur de souveraineté. Et lorsqu’Innocent IV le déposa en 1245, Rome ne bougea pas.

Avec l’affaiblissement du pouvoir impérial au XIVe siècle, le mythe romain perdit de sa force, même si la ville restait le lieu obligatoire du couronnement. Des empereurs aussi puissants par la suite que Sigismond (roi des Romains en 1411, empereur en 1433) ne développèrent pas la même vision politique enracinée dans le passé antique que Barberousse ou Frédéric II. Et, en 1527, les troupes de Charles Quint mirent à sac la ville éternelle, capitale d’un empire que son maître affirmait universel ! Il reste que, si l’Union européenne avait un tant soit peu de culture historique et de souci d’ancrage dans un héritage, elle aurait fait de Rome sa capitale…

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À propos de l’auteur
Sylvain Gouguenheim

Sylvain Gouguenheim

Agrégé d’histoire, Professeur d’histoire médiévale à l’ENS de Lyon, Sylvain Gouguenheim s’est spécialisé dans l’histoire du monde germanique au XIIIe siècle, en particulier celle des chevaliers teutoniques. Il s’intéresse aussi aux liens culturels entre le monde byzantin et l’Europe latine.