<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Sport mondial : les sanctions contre la Russie accélèrent-elles la fragmentation géopolitique ?

17 septembre 2026

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Sport mondial : les sanctions contre la Russie accélèrent-elles la fragmentation géopolitique ?

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Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, la Russie a été progressivement marginalisée des grandes structures sportives internationales : FIFA, UEFA, Jeux olympiques.

En retour, Moscou développe une stratégie de contournement, s’appuyant sur les Jeux des BRICS et les « Jeux de l’amitié » pour bâtir des espaces sportifs autonomes.

Le sport devient ainsi un laboratoire des recompositions géopolitiques contemporaines, où l’exclusion de Moscou pourrait accélérer la fragmentation de l’ordre sportif mondial.

Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire

Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, la Russie et, dans une moindre mesure, la Biélorussie, ont été progressivement marginalisées des grandes structures sportives internationales. Suspension des équipes nationales par la FIFA et l’UEFA, exclusion de nombreuses compétitions mondiales, bannissement des symboles nationaux aux Jeux olympiques : le sport est devenu l’un des instruments centraux de la stratégie occidentale de sanctions contre Moscou.

Cette séquence marque une rupture importante. Durant la guerre froide, malgré les boycotts de Moscou 1980 et Los Angeles 1984, les structures sportives internationales avaient continué à fonctionner comme des espaces relativement universels. Or, depuis 2022, le sport semble entrer à son tour dans une logique de fragmentation géopolitique comparable à celle observée dans le champ financier, technologique ou commercial.

En cherchant à exclure la Russie du système sportif dominant, les puissances occidentales contribuent-elles paradoxalement à accélérer l’émergence de circuits parallèles ? La question dépasse largement le cas russe. Car derrière les sanctions sportives apparaît un phénomène plus profond : la montée d’espaces de coopération alternatifs, notamment autour des BRICS, susceptibles de remettre en cause l’universalité supposée des institutions sportives héritées de l’ordre occidental.

Un isolement sportif sans précédent depuis la guerre froide

Le choc de 2022 a été sans précédent dans l’histoire récente du sport international. Dès le 28 février, le Comité international olympique recommande l’exclusion des athlètes et officiels russes et biélorusses des compétitions internationales. Dans la foulée, la FIFA et l’UEFA suspendent la Russie de toutes leurs compétitions. Moscou est ainsi exclue des barrages qualificatifs pour la Coupe du monde 2022 puis de l’Euro 2024. La finale de la Ligue des champions, initialement prévue à Saint-Pétersbourg, est délocalisée en urgence à Paris.

L’ampleur de l’isolement est considérable. Aux Jeux olympiques de Paris 2024, seuls 32 athlètes russes et biélorusses ont finalement été autorisés à participer sous bannière neutre, sans drapeau ni hymnes nationaux. À titre de comparaison, la délégation russe comptait 335 athlètes aux Jeux de Tokyo en 2021 et 212 aux Jeux d’hiver de Pékin en 2022 sous l’étiquette « ROC » liée aux sanctions antidopage. L’effondrement numérique illustre la profondeur de la marginalisation russe. Mais au-delà des chiffres, c’est surtout la signification politique du sport qui réapparaît brutalement. Le sport international n’est plus seulement présenté comme un espace de compétition universelle, mais comme un instrument de pression diplomatique. Pour les Occidentaux, l’exclusion vise à délégitimer Moscou et à rappeler qu’aucune normalité ne peut subsister dans les relations internationales après l’invasion de l’Ukraine. Pour la Russie, au contraire, ces sanctions démontrent que les institutions sportives mondiales seraient devenues des instruments politiques alignés sur les intérêts occidentaux.

Lire aussi : Géopolitique du sport : l’affrontement entre la Russie et l’Ukraine

Les BRICS investissent le terrain sportif

Cette lecture est désormais au cœur du discours russe. Le Kremlin présente le CIO et plusieurs fédérations internationales comme des organisations « politisées », soumises aux injonctions euro-américaines. En retour, Moscou développe une stratégie de contournement visant à bâtir des espaces sportifs autonomes. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la montée en puissance des Jeux des BRICS et des « Jeux de l’amitié » promus par la Russie. Longtemps secondaires, ces initiatives ont acquis depuis 2022 une portée géopolitique nouvelle.

« Pour Moscou, il s’agissait avant tout de démontrer qu’un espace sportif alternatif pouvait exister en dehors des structures dominées par l’Occident. »

Les Jeux des BRICS, organisés à Kazan en juin 2024, ont réuni officiellement 82 pays et plusieurs milliers d’athlètes. Mais les chiffres doivent être relativisés : nombre de délégations étaient symboliques et plusieurs grandes nations ont envoyé des équipes incomplètes. L’essentiel est ailleurs. Pour Moscou, il s’agissait avant tout de démontrer qu’un espace sportif alternatif pouvait exister en dehors des structures dominées par l’Occident. Les résultats eux-mêmes traduisent cette asymétrie : la Russie termine largement en tête avec 504 médailles, devant la Biélorussie (247) et la Chine (62). L’événement ne rivalise évidemment pas avec les Jeux olympiques en termes d’audience ou de prestige. Mais réduire ces compétitions à de simples opérations de propagande serait une erreur d’analyse. Car ces initiatives révèlent une dynamique plus structurelle : la volonté croissante de plusieurs puissances émergentes de disposer de plateformes internationales moins dépendantes des institutions occidentales.

Le sport, outil diplomatique du « sud global »

Dans les domaines financier et économique, les BRICS travaillent déjà à la création de mécanismes alternatifs au dollar et aux infrastructures dominées par les États-Unis. Le sport apparaît désormais comme un prolongement de cette logique d’autonomisation. La Russie utilise ainsi le sport comme un outil diplomatique destiné à maintenir son influence malgré l’isolement occidental. Exclue des compétitions officielles de football, elle multiplie les matchs amicaux avec des pays africains, asiatiques ou moyen-orientaux. Depuis 2022, la sélection russe a disputé quatorze rencontres amicales contre des équipes comme le Cameroun, le Kenya, la Syrie ou le Vietnam. Moscou prévoit également des rencontres avec le Nigeria, l’Iran ou potentiellement l’Inde. Ces matchs sont intégralement financés par la Russie et s’inscrivent dans une stratégie diplomatique plus large de renforcement des liens avec le « Sud global ».

Lire aussi : La Russie face aux sanctions occidentales

Le cas africain est particulièrement révélateur. Moscou cherche de nouveaux relais d’influence sur le continent africain. Le football devient ici un instrument de soft power comparable aux coopérations militaires, énergétiques ou informationnelles déjà développées par la Russie en Afrique. La Chine, quant à elle, adopte une position plus ambiguë. Pékin demeure profondément intégré au système sportif mondial et n’a aucun intérêt immédiat à rompre avec le CIO ou la FIFA. Mais l’expérience russe agit comme un avertissement stratégique. Elle montre qu’un État peut être rapidement exclu des grandes structures internationales lorsque les tensions géopolitiques deviennent trop fortes. Dans une perspective chinoise, notamment autour de Taïwan, développer des réseaux alternatifs constitue donc une forme de précaution stratégique.

Un sport mondial durablement fragmenté ?

Cette évolution pose une question fondamentale : assiste-t-on à une simple parenthèse conjoncturelle liée à la guerre en Ukraine ou à une fragmentation durable de l’ordre sportif mondial ?

À court terme, les institutions occidentales conservent une domination écrasante. Les Jeux olympiques, la Coupe du monde ou les grandes ligues européennes demeurent sans équivalent en matière de prestige, d’audience et de revenus. Les sportifs russes eux-mêmes cherchent majoritairement à réintégrer ces compétitions plutôt qu’à les remplacer. Les Jeux des BRICS ou les Jeux de l’amitié restent encore des événements périphériques. Mais l’histoire des relations internationales montre que les systèmes parallèles émergent rarement d’un seul coup. Ils se construisent progressivement, souvent à partir de mécanismes de contournement créés sous contrainte. Or, c’est précisément ce que produisent les sanctions actuelles. Le paradoxe est donc majeur. En utilisant leur position dominante pour exclure la Russie, les puissances occidentales renforcent simultanément les incitations à construire des structures concurrentes.

« En cherchant à isoler Moscou, l’Occident contribue indirectement à accélérer la construction d’espaces internationaux alternatifs susceptibles, demain, de limiter sa propre centralité. »

Cette logique est déjà visible dans la finance avec les alternatives au système SWIFT ou dans les technologies numériques avec le développement d’écosystèmes chinois autonomes. Le sport pourrait suivre une trajectoire comparable.

Lire aussi : L’agriculture au service de la puissance russe

Le sport, laboratoire du monde multipolaire

Plus largement, cette évolution traduit l’entrée du monde dans une phase de multipolarité conflictuelle. Pendant plusieurs décennies, la mondialisation reposait sur l’idée d’espaces universels relativement neutres : libre-échange, finance internationale, grandes institutions sportives. Désormais, ces espaces deviennent eux-mêmes des terrains de confrontation stratégique. Les réseaux internationaux ne sont plus seulement des outils de coopération ; ils deviennent des instruments de puissance. Le sport révèle ainsi une transformation plus profonde du système international. Ce qui se joue autour de la Russie dépasse largement la seule question olympique. Il s’agit de savoir si les institutions internationales peuvent encore prétendre à l’universalité dans un monde de plus en plus fragmenté. Pour l’instant, aucun « ordre sportif des BRICS » n’existe réellement. Mais les prémices d’une bifurcation apparaissent. Et en géopolitique, les dynamiques naissantes comptent souvent davantage que les équilibres figés.

L’exclusion de la Russie montre moins la solidité définitive de l’ordre occidental que les tensions qui commencent à le traverser. Le sport devient ainsi un laboratoire des recompositions géopolitiques contemporaines. À travers les sanctions sportives se dessine peut-être l’un des grands paradoxes stratégiques du moment : en cherchant à isoler Moscou, l’Occident contribue indirectement à accélérer la construction d’espaces internationaux alternatifs susceptibles, demain, de limiter sa propre centralité.

Lire aussi : Une histoire des Jeux olympiques

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À propos de l’auteur
Anne de Bongain

Anne de Bongain

Docteure en criminologie au CNAM