La Moldavie ne se laisse pas saisir depuis sa seule capitale : pays de frontières, tiraillée entre les empires depuis des siècles, elle puise dans ses mélanges successifs une étonnante résilience.
De Chișinău à la Transnistrie et au Danube, voyage au cœur d’un peuple latin par la langue, slave par une part de sa culture et balkanique dans l’âme.
Divisée entre Est et Ouest, courtisée par Bruxelles et surveillée par Moscou, la Moldavie cherche encore sa voie.
Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire
La Moldavie est un pays qu’il faut parcourir pour comprendre que sa capitale ne suffit pas à le raconter. Avec ses larges avenues, ses immeubles de béton et sa croissance économique sauvage, Chișinău semble dépourvue de véritable centre historique. Pas de vieille ville médiévale, une belle cathédrale néo-classique, mais sans tissu urbain séculaire pour parler du passé. Des parcs, de nombreux hôtels, dont le Radisson, point de rencontre des officiels de passage. La ville, détruite en grande partie durant la Seconde Guerre mondiale, puis remodelée selon les canons de l’urbanisme soviétique, a perdu son cœur.
Une capitale sans cœur
Les « Portes de Chișinău », gigantesques immeubles qui accueillent le visiteur depuis l’aéroport, donnent le ton. Pourtant, derrière cette austérité se cache une société étonnamment vivante. Les cafés sont soignés et remplis d’une jeunesse bavarde ; les restaurants offrent des menus de partout. Dans le parc de la cathédrale, à l’opposé d’un arc de triomphe célébrant la victoire russe sur l’Empire ottoman (1828-1829), le « Bonjour café » sert au milieu de la verdure et dans un décor élégamment éclairé. Dans la rue Mitropolit Gavriil Bănulescu-Bodoni, les vendeurs de fleurs se succèdent sur plus d’une centaine de mètres. Les roses venues des Pays-Bas ou de Turquie côtoient la production locale. Le consommateur y gagne ; les producteurs moldaves s’inquiètent. Je suis logé à l’hôtel « Komilfo », sur l’avenue Pouchkine, voisine d’une « Gasthaus » d’inspiration germanique. Sur un même trottoir se côtoient ainsi des évocations de la Russie impériale, de l’Europe centrale et du monde latin. La scène résume le pays. « Nous sommes un petit État ouvert. Nous devons vivre avec les importations culturelles », m’explique Valentin, qui travaille dans la diplomatie.
Un destin déchiré
La Moldavie est tiraillée entre les empires depuis des siècles. Née en 1359 afin de sécuriser les routes commerciales entre la Pologne, l’Allemagne et la mer Noire, la principauté de Moldavie se retrouve successivement sous influence ottomane, russe et austro-hongroise.
Puis vient le XXe siècle. Le pacte Molotov-Ribbentrop et l’annexion soviétique de la Bessarabie ont laissé des cicatrices toujours visibles. En 1940, Moscou ne se contente pas d’annexer la Bessarabie roumaine ; elle redessine aussi les frontières. Le nord de la Bucovine et le Boudjak, au sud, sont rattachés à la République socialiste soviétique d’Ukraine. Pour de nombreux Moldaves, cette décision demeure une blessure historique : « On nous a volé la mer », résume Valentin.
Cette mémoire explique en partie l’ambivalence de la société moldave à l’égard de l’Ukraine. Si la Moldavie a accueilli des centaines de milliers de réfugiés depuis 2022 et condamné l’invasion russe, l’empathie n’est pas toujours au rendez-vous. « Nous n’avons pas une histoire particulièrement heureuse avec les Ukrainiens. Beaucoup de Moldaves ont le sentiment qu’une partie de notre territoire nous a été prise pendant la période soviétique. » À cela s’ajoutent les différends sur la gestion des eaux du Dniestr, les barrages construits en amont et la présence d’importantes communautés moldaves en Ukraine.
Aujourd’hui, la présidente Maia Sandu et son Parti de l’action et de la solidarité (PAS) ont engagé le pays sur la voie européenne. Mais les élections présidentielles de 2024 et les législatives de 2025 ont confirmé une réalité plus complexe : la société demeure profondément divisée, et seule une légère majorité penche en faveur de l’intégration européenne.
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« Les divisions sont régionales, sociales et générationnelles. Le nord et le sud penchent vers la Russie, tandis que Chișinău et une partie du centre regardent davantage vers l’Europe. Même dans la capitale, les quartiers ont leurs préférences politiques. » La Gagaouzie vote massivement contre les partis pro-européens. Bălți est réputée prorusse. Les chaînes de télévision sont polarisées. Les débats sont vifs. Les médias restent pourtant libres et les enquêtes nombreuses, de TV8 à Ziarul de Gardă.
Les fractures sont aussi culturelles. Les Moldaves entretiennent une relation ambivalente avec la Roumanie, leur second voisin. Les deux pays partagent certes la même langue et des drapeaux presque identiques, mais certains Moldaves perçoivent chez leurs cousins roumains une forme de condescendance : « Les Roumains nous prennent parfois pour des Russes », résume Valentin. La question linguistique demeure sensible. Une partie de la troisième génération d’immigrés russes ne parle toujours pas le roumain, ce qui irrite certains Moldaves. À l’inverse, d’autres refusent désormais de parler russe. Même l’immigration ukrainienne récente préfère la langue commune de l’époque soviétique. Coincée entre deux voisins gênants et deux blocs conquérants, la Moldavie doit se battre pour affirmer son identité propre, constituée de mélanges successifs.
La Transnistrie, région rebelle
Une heure de route vers l’est suffit pour changer d’univers. On entre en Transnistrie en passant un checkpoint tenu par l’armée russe. La région possède son propre réseau téléphonique, sa monnaie, ses plaques d’immatriculation, ses drapeaux et ses institutions.
À Tiraspol, le temps paraît s’être arrêté en 1991 : au centre-ville, un buste de Lénine subsiste, tout comme les statues du maréchal Souvorov et de Catherine II. Les bâtiments du Parlement et du théâtre semblent sortis des années Brejnev. La guerre de 1992 a figé cette étroite bande de territoire dans une ambiguïté permanente : juridiquement moldave, politiquement prorusse, la république séparatiste de Transnistrie, séparée de la Moldavie par le Dniestr, n’a pourtant de frontière qu’avec l’Ukraine… Le voyage en vaut la peine, même pour quelques heures ; il illustre de manière unique la complexité des héritages historiques.
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« La Transnistrie est un paradoxe », explique Djamboulat, actif dans le commerce international. « Politiquement, elle regarde vers Moscou ; économiquement, elle commerce beaucoup avec l’Europe. Les réalités commerciales et politiques ne vont pas toujours dans la même direction. » La Constitution moldave proclame pourtant la neutralité du pays et interdit le stationnement de troupes étrangères sur son territoire. Or, plusieurs centaines de soldats russes, issus de la 14e armée russe, sont toujours présents en Transnistrie, officiellement pour protéger les gigantesques dépôts de munitions de Cobasna. L’histoire pèse ici davantage que les fictions juridiques.
Saeed, négociant en matières premières, reprend : « Avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, le port d’Odessa s’est fermé au commerce avec la Transnistrie. Le gaz naturel russe ne parvenait plus via l’Ukraine et a provoqué une crise énergétique. Le charbon a remplacé temporairement le gaz pour alimenter les centrales électriques. Un accord fut finalement trouvé pour importer du gaz via la mer Noire, mais la Moldavie impose depuis 2024 un droit de douane au commerce qui passe par le port de Giurgiulești. »
L’économie locale est dominée par Sheriff, véritable État dans l’État, dont les intérêts s’étendent des supermarchés aux télécommunications en passant par le football. Le marché est libre en principe, mais contrôlé par un acteur principal. La production industrielle, principalement liée à des entreprises russes, se résume à la métallurgie, au textile et à l’électricité. « Toute notre histoire consiste à composer avec des puissances plus grandes que nous », explique Valentin. « Nous avons appris à parler les langues de nos voisins et à les comprendre. C’est notre manière de survivre. » Fait notoire, la Transnistrie a trois langues officielles : le russe, l’ukrainien et le moldave, un dialecte roumain, tandis que la Moldavie tend à marginaliser le russe au profit du roumain. Ces mesures fâchent une partie de la population, qui se réclame de racines slaves. « Les Russes sont comme les Américains : ce sont des colons. Mais culturellement, nous sommes plus proches des Russes que de beaucoup d’autres peuples européens. »
Escapade dans l’histoire et la foi d’un peuple
Une escapade à 50 km au nord de Chișinău, vers Butuceni et la crête d’Orheiul Vechi, permet de quitter l’actualité pour retrouver le temps long.
En route, halte chez Marcu, une réussite récente. Cette boulangerie est née durant le Covid comme simple point de vente « à emporter » sur la route du nord, avant de devenir une chaîne moderne. Différents cafés, thés, matcha et cocktails y sont proposés dans un cadre moderne et étudié. Nous dégustons une plăcintă, la tourte salée emblématique du pays.
À travers la campagne, les contrastes sont saisissants. Les maisons traditionnelles abandonnées côtoient le faste de rares constructions neuves. Pierre, béton, gris et couleurs se mélangent. Les femmes âgées en foulard croisent des jeunes filles aux cheveux relâchés et aux tenues occidentales. Ici aussi, la mondialisation semble emporter progressivement ce qui subsiste de l’ancien monde. « Avant la naissance de la principauté moldave, la région est passée sous la domination de la Horde d’Or. Des forteresses gètes, une ville tatare et des établissements médiévaux se sont succédé sur ce site exceptionnel », raconte Valentin. Les méandres du Răut serpentent entre des falaises calcaires et des collines couvertes de tchernoziom, l’une des terres noires les plus fertiles du monde. Le spectacle est grandiose. On comprend que la Moldavie, c’est aussi des paysages restés bucoliques auxquels les habitants sont attachés.
La permanence de la foi orthodoxe saute immédiatement aux yeux. Les grottes creusées dans la roche témoignent d’une spiritualité profondément enracinée depuis le Xe siècle. Un vieux moine accueille les visiteurs en silence et vend des bougies. L’orthodoxie demeure également un facteur politique et sociétal. L’Église s’oppose notamment à un rapprochement avec l’Union européenne pour éviter une contamination wokiste de la jeunesse. Mais la religion est aussi partisane du fait de sa hiérarchie, puisque le Métropolite de Moldavie dépend toujours du Patriarcat de Moscou, tandis que la Métropole de Bessarabie relève de l’Église roumaine.
« Nous avons toujours vécu entre les influences », me glisse Valentin. « Peut-être est-ce notre force. Nous savons parler à tout le monde. Mais on voudrait nous obliger à choisir. » La Moldavie a perdu une part importante de sa population depuis l’indépendance. Des centaines de milliers de Moldaves vivent aujourd’hui en Italie, en Allemagne, en France ou en Russie. Pour compenser cette pénurie de main-d’œuvre, le pays fait désormais appel à des travailleurs bangladais et indiens. L’agriculture demeure son principal atout. À l’époque soviétique, la Moldavie constituait le « jardin de l’URSS ». Les pommes et les pruneaux dominent le nord ; le vin règne au sud. Longtemps dépendant du marché russe, le vin moldave a dû se réinventer après les embargos décrétés par Moscou sous prétexte de pesticides. Le pays a amélioré sa qualité et exporte désormais vers l’Union européenne, la Chine, le Japon et les États-Unis. La Roumanie elle-même est devenue l’un de ses meilleurs clients. Des maisons comme Purcari symbolisent cette renaissance.
Dans la voiture du retour, la musique raconte la même histoire. La doina, chant lent et mélancolique, semble exprimer à elle seule le destin d’un peuple de frontière : latin par sa langue, slave par une partie de sa culture et profondément balkanique dans son âme. Suit un rythme de sârbe, joyeux et rapide. Notre interlocuteur s’anime et se met à fredonner : « Heureusement, la musique nous réunit. »
Un terminal comme fenêtre sur le monde
En descendant vers le sud, peu avant Comrat, je m’arrête dans une station-service. Quelques pompes, un petit café, une supérette. Pourtant, les rayons racontent mieux la Moldavie que de longs discours : l’eau minérale est géorgienne, les biscuits viennent de Turquie, certains chocolats et produits laitiers sont ukrainiens. Je remarque des boissons énergétiques autrichiennes, des conserves roumaines, quelques produits polonais, et même des marchandises de Russie.
Les chiffres du commerce extérieur précisent cette impression. La Roumanie est devenue le premier fournisseur de la Moldavie, devant la Chine, l’Ukraine et la Turquie. Plus de la moitié des importations du pays proviennent désormais de l’Union européenne. Valentin sourit : « Vous avez toute la Moldavie devant vous. Nous achetons à nos voisins, mais aussi aux Turcs, aux Européens, aux Chinois. » Sur les téléphones des clients défilent également les nouvelles du jour. NEXTA, média biélorusse d’opposition en exil et acteur de l’espace informationnel russophone, fait partie des chaînes suivies ici. Il est considéré comme un média pro-européen. En Moldavie aussi, la guerre de l’information a lieu. Nous reprenons la route à travers des champs de blé couverts de coquelicots.
Quelques kilomètres plus au sud apparaît Giurgiulești. La géographie rappelle immédiatement l’histoire. La Moldavie ne dispose plus que de quelque 480 mètres de rive sur le Danube. « Giurgiulești est notre hublot sur le monde », me dit Valentin. En face, l’Ukraine d’un côté, la Roumanie de l’autre. En mai, un drone ukrainien s’est écrasé non loin d’ici, créant un émoi national. Le port comprend un terminal pétrolier, un terminal céréalier, des installations pour marchandises et conteneurs ainsi qu’un petit port de passagers. Le commerce extérieur moldave s’y donne rendez-vous.
Djamboulat parle immédiatement chiffres : « Une bonne année, les producteurs font six à huit tonnes de maïs à l’hectare. Pour le blé, trois à cinq tonnes sont correctes. Le tournesol, à trois tonnes, c’est déjà une très bonne récolte. » Les producteurs suivent quotidiennement les cours de Chicago, l’indice européen MATIF et les prix en mer Noire. « Ils sont beaucoup plus sophistiqués qu’on ne le pense », poursuit Djamboulat. « Beaucoup ont suffisamment de liquidités pour attendre un meilleur prix. Certains vendent directement aux acheteurs finaux. » Les exportations prennent principalement le chemin du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord : maïs, blé, orge, graines et huile de tournesol, soja et colza.
« Lorsque le niveau de l’eau baisse, les barges ne peuvent plus charger autant », explique Shait. « Une simple variation du niveau du fleuve augmente immédiatement le coût du transport. » Les silos de la société Trans-oil témoignent de l’importance de ce lieu pour l’économie du pays.
Comme c’est jour férié, l’accès au port public et au terminal privé n’est pas possible, faute de personnel. En revanche, nous partageons un pique-nique improvisé avec des chauffeurs de camion gagaouzes qui m’offrent du vin naturel, des feuilles de vigne, du porc froid, du lapin et des courgettes marinées. Ils parlent russe et sont opposés aux orientations de la capitale. Même ici, la politique est omniprésente. Des installations électriques à l’entrée du port rappellent que le gouvernement actuel cherche à réduire sa dépendance énergétique envers la Russie. Energocom, détenu par l’État moldave, est en train de substituer du gaz venu de Roumanie aux produits russes importés par Moldovagaz du russe Gazprom. À l’entrée du terminal privé, une station-service de l’autre groupe russe, Lukoil, pourrait changer de nom dans les prochains mois et passer sous contrôle occidental. C’est en tout cas ce qu’ont prévu les sanctions américaines.
Au moment de quitter le Danube, la Moldavie apparaît, à l’instar de la Géorgie, de l’Arménie ou de l’Ukraine, comme un terrain de bataille des luttes entre grandes et moyennes puissances. État sans ressources stratégiques majeures, traversé par les mémoires impériales, divisé entre plusieurs appartenances et pourtant remarquablement résilient, la Moldavie cherche encore sa voie. À Bruxelles, les discussions pour une entrée dans l’Union européenne sont lancées, au risque de fâcher la moitié du pays. « Je suis un pro-occidental déçu, me confie Valentin, on ne construit pas un avenir sur le mépris de l’histoire et des minorités. » De retour à Chișinău, je loge à deux pas de l’immense terrain acquis par les États-Unis pour y construire une nouvelle ambassade et un centre culturel. Cet Empire-là non plus n’a pas dit son dernier mot.










