Le Liban survivra sur les cartes, mais l’idée qu’il incarne vacille : celle d’une nation née de deux refus et jamais pleinement advenue. De Georges Naccache à Jean-Paul II, de l’emprise régionale à la diaspora, enquête sur un pays impossible et nécessaire, dont la survie se joue peut-être loin de son territoire.
Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire
« Le risque aujourd’hui, c’est la disparition du Liban. » Ces mots de Jean-Yves Le Drian, prononcés en août 2020, avaient frappé les esprits par leur brutalité diplomatique. Quelques années plus tard, de retour à Beyrouth comme envoyé spécial d’Emmanuel Macron, le même homme prévenait les dirigeants libanais que « l’existence même du Liban politique est en danger » ; précisant bien : politique, non géographique. Certes, le Liban continuera d’exister sur les cartes, mais c’est comme réalité politique, comme communauté de destin, comme projet collectif qu’il risque de s’effacer. Cette distinction opérée entre le territoire qui demeure et la nation qui peut mourir constitue sans doute la clé de toute réflexion sérieuse sur ce pays.
Car le Liban n’est pas un État qui traverse une crise. Il s’agit d’une idée qui n’a jamais réussi à se concrétiser pleinement.
Deux négations ne font pas une nation
Le diagnostic le plus lucide de la fragilité congénitale du Liban remonte à 1949. Dans un éditorial demeuré célèbre qui lui valut la prison, le journaliste et intellectuel Georges Naccache écrivait : « Deux négations ne font pas une nation. » Le Liban s’était construit en refusant d’être ce qu’il n’était pas : ni province française, ni province syrienne, ni avant-poste de la nation arabe. Nul doute que cette négativité fondatrice n’a pas été surmontée, puisqu’elle a été institutionnalisée dans le Pacte national de 1943, renouvelé par l’accord de Taëf de 1989 mettant fin à la guerre civile commencée en 1975. Cet accord repose lui-même sur ce que chaque communauté était prête à concéder. Autrement dit, accepter de céder plutôt que de choisir de construire un projet commun.
Le Grand Liban de 1920 avait agrégé des populations dont une partie, majoritairement sunnite, ne se reconnaissait pas dans le projet. La frontière, tracée par la France mandataire, ne suffisait pas à créer une communauté de destin. La géographie libanaise — le Mont-Liban, ses vallées, sa côte ouverte sur la Méditerranée — portait une puissante charge symbolique, à savoir l’asile, le refuge des minorités persécutées de l’Empire ottoman, et la confluence des civilisations. Force est de constater que cette symbolique n’a jamais été traduite en un projet politique partagé.
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La formule renouvelée : ni l’Iran, ni Israël
Trois quarts de siècle plus tard, la formule s’est renouvelée dans les termes, mais a reproduit la même impasse dans la structure. En lieu et place de la France et de l’Orient arabe, il faut lire la double négation suivante : ni l’Iran, qui instrumentalise, via le Hezbollah, une communauté et son appareil militaire au détriment de la souveraineté nationale ; ni Israël, dont les bombardements de 2006, puis de 2023-2024, ont achevé de dévaster le sud et des pans entiers de Beyrouth. Les Accords de Taëf de 1989 avaient mis fin à la guerre civile, mais avaient d’abord consacré la tutelle syrienne, suivie de l’emprise iranienne.
Conformément à la formule célèbre du journaliste et diplomate Ghassan Tuéni, la guerre pour les autres s’est poursuivie, puisque le Liban a cessé de négocier son identité, imposée par les acteurs régionaux. Puis, l’assassinat de Rafic Hariri en 2005, les élections prises en otage, le soulèvement d’octobre 2019, l’explosion du 4 août 2020… ont précipité le pays vers la catastrophe. Chaque épisode de ce drame a révélé que l’État libanais n’était qu’un coquillage vide, occupé par des puissances qui ne lui veulent pas d’existence propre. En cela, la nouvelle double négation risque de reproduire exactement ce que Naccache diagnostiquait dans la mesure où elle dit ce que l’on rejette et non pas ce que l’on choisit. La question reste entière : qu’est-ce que le Liban veut être ? Et qui peut encore la porter ?
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Le Liban comme message … et comme responsabilité
Jean-Paul II, lors de sa visite apostolique de 1997 et dans l’Exhortation Une espérance nouvelle pour le Liban, avait proposé une réponse d’une autre nature. À ses yeux, le Liban n’est pas un État ordinaire, mais un message, un lieu où l’Orient et l’Occident se rencontrent, où chrétiens et musulmans coexistent non comme un accident sociologique, mais comme une vocation. La formule était prophétique. Elle était aussi, dans sa grandeur même, fragile, car elle supposait que les Libanais avaient la volonté et les moyens de l’incarner. Vingt-cinq ans après, cette formule n’est pas caduque. Mais elle doit être arrachée à l’irénisme. Un message ne vaut que si quelqu’un l’envoie et si quelqu’un le reçoit.
Des penseurs libanais avaient tenté, avant même cette formule pontificale, de donner au Liban une consistance métaphysique plutôt que simplement institutionnelle. Michel Chiha voyait dans ce pays une entité marchande, ouverte, plurielle, irréductible aux catégories du nationalisme arabe ou occidental. Le théologien Youakim Moubarac, plus radical encore, affirmait que le Liban n’existe pleinement que comme rencontre spirituelle, comme espace où l’islam et le christianisme se regardent sans se dissoudre l’un dans l’autre. Sa pensée reste largement méconnue hors des cercles spécialisés ; elle mériterait d’être remise en circulation à l’heure où les identités communautaires se crispent davantage qu’elles ne dialoguent.
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La diaspora, cœur battant d’une nation sans État
On estime à huit à quatorze millions le nombre de Libanais et de leurs descendants à l’étranger, contre quatre à cinq millions de résidents au Liban. Cette présence mondiale qui s’étend de l’Amérique du Sud à l’Afrique de l’Ouest, des États-Unis à l’Australie en passant par la France et l’Allemagne, est extraordinairement diverse politiquement, religieusement, culturellement. Elle a longtemps été perçue à Beyrouth comme une source de transferts financiers (les remises représentent une part considérable du PIB libanais), mais rarement comme un acteur politique à part entière. Il faut cependant éviter l’écueil romantique. La diaspora n’est pas naturellement vertueuse, puisqu’elle porte aussi ses propres fractures communautaires, ses allégeances partisanes, ses nostalgies parfois paralysantes. Le Hezbollah a longtemps collecté des fonds auprès de la diaspora. Certains Libanais de l’étranger ont idéalisé un Liban qui n’a jamais existé. La diaspora peut même devenir une soupape qui retarde les réformes : tant que les transferts arrivent et financent la survie quotidienne, les élites locales sont moins pressées de changer.
Il reste dans ce tableau diasporique, une figure mythologique majeure, incarnée par Khalil Gibran. Celui-ci n’était pas seulement l’auteur du Prophète, mais la démonstration que le Liban peut exister en dehors de lui-même. Sa vie new-yorkaise, son arabité débordant les frontières de tout État, sa correspondance avec la vénérable May Ziadé nous ont dit quelque chose d’essentiel : que le Liban a toujours été plus grand que son territoire, que la diaspora n’est pas une excroissance de la nation, mais peut-être le cœur battant. Or, c’est précisément parce qu’elle est à distance qu’une partie de la diaspora peut penser le Liban autrement. Elle n’est pas prise dans les clientélismes locaux, elle a souvent l’expérience du pluralisme dans ses pays d’accueil, elle peut financer des initiatives civiques, éducatives, médiatiques sans passer par un État défaillant. Le cas de la franco-libanaise Rima Abdul Malak, ancienne ministre de la Culture, qui a repris la direction de L’Orient-Le Jour, est ici emblématique. Voici une figure diasporique qui revient non pas pour profiter d’un pays, mais pour contribuer à la résurrection d’une institution. Ce journal a survécu au 4 août 2020, à la faillite de l’État et à la chute du lectorat. Sa persistance constitue en soi un acte politique, la preuve qu’une certaine idée du Liban, multiconfessionnelle, francophone, ancrée dans une modernité méditerranéenne, résiste à la destruction.
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Le travail de mémoire comme condition de l’avenir
Le Liban n’a jamais mené d’enquête de mémoire sur la guerre civile de 1975 à 1990. Il n’existe ni tribunal, ni commission de vérité et de réconciliation, ni manuel d’histoire consensuel, ni récit commun. Chaque communauté garde sa version, ses martyrs, ses bourreaux désignés ailleurs. Cette amnésie organisée peut s’avérer une bombe à retardement. La réconciliation ne viendra pas d’un accord entre chefs de milices reconvertis en politiciens. Elle devra passer par une société civile capable de nommer les violences, de les situer dans une histoire complexe, et d’en dégager un récit pluriel, non pas uniformisé, mais assumé collectivement. Et c’est là que se situe l’enjeu ultime : faire exister le Liban comme communauté politique volontaire, et non comme simple coïncidence géographique de communautés qui se tolèrent. Cela suppose une réforme institutionnelle en profondeur, la sortie du confessionnalisme politique et la construction d’un État civil à l’évidence. Mais aussi un travail culturel et symbolique de longue haleine que seule une alliance entre la société civile intérieure et la diaspora engagée peut mener.
Retourner la faiblesse en programme
En somme, ce que Georges Naccache diagnostiquait comme une faiblesse constitutive peut être retourné en programme. Puisque le Liban ne peut pas se définir par ce qu’il est, peut-être doit-il se définir par ce qu’il veut faire, par la pratique du vivre-ensemble qu’il s’engage à renouveler chaque jour. La diaspora est le premier laboratoire de cette pratique. Elle est la preuve vivante que des Libanais de toutes origines peuvent coexister, travailler ensemble et défendre un pays commun, même et surtout lorsque le pronostic vital est engagé.
Jean-Yves Le Drian avait raison de distinguer le Liban géographique du Liban politique. Le territoire ne disparaîtra pas. C’est l’idée du Liban, pays fragile et disputé, une idée jamais pleinement incarnée, qui peut s’éteindre. La maintenir vivante, contre toutes les forces qui travaillent à la décomposer, est peut-être la tâche la plus urgente et la moins héroïque qui soit : celle que des hommes et des femmes, au Liban et dans sa diaspora, choisissent ou non, chaque jour, d’accomplir.
© Tigrane Yégavian










