Gabon : le laboratoire d’un nouveau partenariat avec l’Afrique

4 octobre 2026

Temps de lecture : 10 minutes

Photo : Accueil du président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema et de sa femme par Brigitte et Emmanuel Macron, au palais de l'Élysée, le 20 juillet 2026. (C) SIPA_sipa0748/Credit:Nathan BÂCLE/SIPA/2607210959

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Gabon : le laboratoire d’un nouveau partenariat avec l’Afrique

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Par Antonin Honiat

  • Le 20 juillet 2026, le président gabonais Brice Clotaire Oligui Ngema a effectué une visite d’État de trois jours en France, le plus haut rang protocolaire, marqueur de l’importance donnée par Paris à ce pays d’Afrique centrale.
  • Les discussions ont porté sur l’avenir de la base militaire française de Libreville, la préservation de la forêt gabonaise et les partenariats économiques, notamment sur le manganèse, dont l’exportation brute est interdite depuis mai 2025.
  • Ce mouvement s’inscrit dans une dynamique continentale souverainiste où les États africains cherchent à redessiner leurs partenariats avec plus d’horizontalité.

La visite d’État de juillet 2026, symbole de la renaissance d’un partenariat historique

Dîner élyséen, visite du château de Versailles, séquence mémorielle au mont Valérien et à la tombe du Soldat inconnu. Cela fait 42 ans qu’un chef d’État gabonais n’avait pas été reçu en visite d’État. Le message visé par les deux parties était clair, l’objectif n’était pas seulement la reprise des relations diplomatiques d’avant le coup d’État d’août 2023, mais de donner un nouveau souffle à la relation pour concrétiser la formule de « partenariat d’égal à égal ».

Le bilan matériel a consacré une avancée majeure pour la modernisation du Transgabonais avec un plan de 312 millions d’euros de financement via proparco. Au-delà de ce bilan strictement matériel, la visite a acté la rénovation du partenariat sur trois axes majeurs le protocole industriel avec Eramet sur la transformation du manganèse ; la lettre d’intention sur le camp militaire de Gaulle de Libreville, actant le transfert du foncier vers l’État gabonais et la rebaptisation de l’emprise, ainsi qu’un volet consacré à la préservation des forêts du bassin du Congo. S’y ajoute un signal diplomatique fort : la coprésidence franco-gabonaise du G7++ des Amis du golfe de Guinée, dont la réunion ministérielle se tiendra à Libreville en novembre 2026.

Accueil du président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema et de sa femme par Brigitte et Emmanuel Macron, au palais de l’Élysée, le 20 juillet 2026. (C) SIPA_sipa0748/Credit:Nathan BÂCLE/SIPA/2607210959

Le Gabon et la France, une amitié séculaire

La France découvre, en 1956, du pétrole et du Gaz dans le Sahara algérien avec les gisements d’Edjelé et Hassi Messaoud, permettant de sortir de la dépendance quasi-totale aux pays du Moyen-Orient. L’indépendance de l’Algérie huit années plus tard pousse la France à trouver d’autres sources d’approvisionnements. Le continent africain, offrant alors plus de stabilité que le Moyen-Orient (guerres israélo-arabes, embargos de 1973, etc.) est donc privilégié. C’est le Gabon, sur impulsion du Général de Gaulle et de Pierre Guillaumat via Elf Aquitaine, qui remplira ce rôle en offrant un approvisionnement direct, exclusif et garanti a un pétrole brut de très haute qualité.

Cette relation, quasi vitale pour l’indépendance énergétique française, a créé une relation synallagmatique, plus complexe qu’une relation dite de domination entre ancien colonisateur et jeune État nouvellement indépendant. En effet, l’influence s’exerçait dans les deux sens, comme le raconte Robert Bourgi, conseiller officieux de Jacques Chirac sur les Affaires africaines. En 2005, lors d’un séjour du président gabonais de l’époque, Omar Bongo Odimba, qui a gouverné le Gabon de 1967 à 2009, celui-ci adressa au Président Jacques Chirac une liste de personnalités « ministrables ». Parmi les noms sur la liste, la quasi-totalité fut nommée au gouvernement. Cet épisode est loin d’être anecdotique et illustre l’influence mutuelle et la grande proximité qu’entretenaient les chefs d’État des deux pays.

Cette proximité s’est incarnée par la dynastie Bongo, qui a dirigé le Gabon pendant cinquante-six ans, de 1967 à 2023 : d’abord Omar Bongo Ondimba jusqu’à sa mort en 2009, puis son fils Ali Bongo Ondimba jusqu’au coup d’État d’août 2023. Pendant toute cette période, Libreville a occupé un rôle pivot dans la politique africaine de la France, et la relation bilatérale a longtemps été qualifiée, de relation entre « pays frères ».

Pour autant, cette proximité n’a pas été synonyme de développement pour l’ensemble de la population gabonaise. Alors que le Gabon regorge de pétrole, de manganèse et de bois, une part significative de la population est restée dans la pauvreté, tandis que le pays importe encore 80 % de ses besoins alimentaires. Dans le même temps, la famille présidentielle s’est considérablement enrichie au point d’acquérir le mythique hôtel particulier Pozzo di Borgo pour près de 100 millions d’euros.

Ces disparités ont inéluctablement créé du ressentiment à l’égard de la famille Bongo et ont favorisé la rupture consommée par le coup d’État du 30 août 2023. À la suite d’élections présidentielles contestées, une douzaine de généraux, réunis au sein du Comité pour la transition et la restauration des institutions, ont annoncé la fin du régime d’Ali Bongo. L’événement a été accompagné de scènes de liesses populaires dans certains quartiers de Libreville et Port-Gentil, signe que la légitimité du système Bongo était déjà, dans l’opinion publique, remise en question.

Gabon : un putsch qui a réussi
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Depuis 2023, la France doit ainsi composer avec une redéfinition du paysage institutionnel gabonais et une concurrence internationale accrue, le nouveau régime souhaitant diversifier les partenaires afin de ne pas créer de dépendances et équilibrer la relation avec la France. Des opérateurs économiques américains, italiens et chinois se positionnent désormais activement sur les secteurs stratégiques du pays, de l’électricité au pétrole en passant par le bois, obligeant Paris à défendre sa place dans un marché qui n’est plus une chasse gardée.

Le manganèse : le laboratoire du nouveau partenariat et de ses limites

Le dossier complexe du manganèse est le baptême du feu pour le nouveau paradigme du partenariat gagnant-gagnant, où les meilleures intentions devront composer avec les frictions du réel.

Comilog, filiale d’Eramet implantée au Gabon depuis près de trente ans, assurait plus de 70 % de la production nationale de manganèse en 2022 et a produit 7,1 millions de tonnes de minerai et d’aggloméré en 2025. Le Gabon, deuxième producteur mondial avec plus de 20 % des parts de marché, a exporté 9,4 millions de tonnes de manganèse en 2024, essentiellement brut. Le protocole d’accord signé avec Eramet lors de la visite d’État fixe un objectif de transformation locale de 700 000 tonnes par an, mais seulement à l’horizon de fin 2031, soit deux ans après l’échéance d’interdiction fixée par Libreville. Trois projets sont échelonnés dans le temps, le plus ambitieux (265 000 tonnes annuelles) ne pouvant démarrer qu’en 2031, sous condition de la signature d’une convention distincte et de la sécurisation de l’accès à l’énergie, accès que l’État gabonais s’engage lui-même à garantir.

Eramet est à date le premier et seul investisseur industriel présent sur le terrain de la transformation du manganèse, via le complexe métallurgique de Moanda en service depuis 2015, quand d’autres projets concurrents, comme celui de Nouvelle Gabon Mining à Franceville, restent lettre morte. C’est précisément cette antériorité industrielle qui offre à la France une réelle opportunité : celle de donner un sens effectif au partenariat gagnant-gagnant que le Gabon appelle de ses vœux, en s’appuyant sur un acteur déjà engagé plutôt qu’en repartant de zéro avec un nouvel entrant. Réussi, ce pari pourrait aussi ouvrir la voie à l’implication d’autres entreprises françaises sur des segments connexes, comme la production électrique nécessaire à cette industrialisation.

Le volet énergétique reste la difficulté concrète de mise en œuvre du projet. La mise à niveau des capacités électrique déterminera si l’ambition gabonaise du manganèse rejoint le succès industriel du bois.

Indicateur Valeur
Rang mondial du Gabon (manganèse) 2e producteur, plus de 20 % des parts de marché
Production Comilog (2025) 7,1 millions de tonnes (plus de 70 % de la production nationale en 2022)
Exportations de manganèse (2024) 9,4 millions de tonnes, essentiellement brutes
Objectif de transformation locale (accord Eramet) 700 000 tonnes/an à l’horizon fin 2031
Capacité électrique installée Environ 700 MW, pour une demande de plus de 1 000 MW
Besoin pour transformer toute la production en silicomanganèse Environ 2 350 MW en continu (3 à 3,5 fois la capacité actuelle)
Financement modernisation du Transgabonais 312 millions d’euros (via Proparco)
Taux de transformation locale du bois Passé de moins de 20 % (avant 2010) à plus de 60 % aujourd’hui

L’équation énergétique : quand les calculs contredisent le calendrier

La transformation du manganèse est un spectre et il y a de forts écarts selon le produit final visé. Extraire le minerai brut, le concasser, le cribler et le laver ne demande, pour 10 000 tonnes, qu’environ 200 à 400 mégawattheures, essentiellement du gazole destiné aux engins d’extraction. L’agglomérer sous forme de fritté, pour rendre les fines de minerai utilisables au four électrique, n’en réclame guère plus, à peine un gigawattheure pour la même quantité. Mais dès qu’on entre dans la fabrication de produits plus aboutis, tel que le silicomanganèse, alliage le plus utilisé par la sidérurgie mondiale, obtenue par réduction du minerai au four électrique à arc, la dépense énergétique nécessaire change d’échelle : il faut alors compter 38 à 45 gigawattheures pour 10 000 tonnes, 150 plus que pour le simple minerai brut. Et si l’on vise le manganèse métal électrolytique, ce produit ultrapur destiné aux batteries et aux alliages de pointe, la consommation grimpe encore, jusqu’à 65 ou 75 gigawattheures pour la même quantité, près du double du silicomanganèse. C’est ce saut énergétique, plus que l’absence de volonté industrielle, qui a toujours limité la transformation locale du manganèse, au Gabon comme ailleurs.

Rapportée à la production nationale, l’ampleur du défi s’affine. Le pays a extrait environ 10,3 millions de tonnes de minerai en 2024. En admettant qu’il faille environ deux tonnes de minerai pour produire une tonne d’alliage, transformer l’intégralité de cette production en silicomanganèse mobiliserait de l’ordre de 20 600 gigawattheures par an, soit une puissance continue avoisinant 2 350 mégawatts. Opter pour du manganèse métal ferait grimper la note à plus de 22 000 gigawattheures annuels, l’équivalent d’environ 2 530 mégawatts en fonctionnement permanent. Le Gabon dispose aujourd’hui d’une capacité installée d’environ 700 mégawatts, pour une demande déjà estimée à plus de 1 000 mégawatts. Transformer l’ensemble de sa production de manganèse exigerait alors trois à trois fois et demie la capacité électrique actuelle du pays, environ le double de l’objectif gouvernemental à moyen terme, et sept à huit fois le déficit déjà constaté. Une transformation intégrale est donc, en l’état des infrastructures, hors de portée.

Un scénario plus réaliste consisterait naturellement à ne transformer localement qu’une fraction de la production, scénario en phase avec le protocole conclu avec Eramet, et ses 700 000 tonnes annuelles visées à terme. En prenant la capacité actuelle ainsi que l’ensemble des projets hydroélectriques actuellement à l’étude, comme les projets de Booué, Ngoulmendjim, des Chutes de l’Impératrice, Dibwangui, FE2, le pays pourrait théoriquement atteindre une capacité totale de l’ordre de 1 300 mégawatts, pour une demande d’un peu plus de 1 000 mégawatts, dégageant un surplus théorique d’environ 300 mégawatts. Sur cette base, transformer un dixième de la production nationale en silicomanganèse serait réalisable. Mais dès qu’on atteint un cinquième de cette production, il faudrait déjà environ 470 mégawatts, et le déficit réapparaît mécaniquement.

Ce calcul optimiste repose lui-même sur des hypothèses fragiles. L’hydraulique n’est pas une source continue : un barrage au fil de l’eau ne produit typiquement que 40 à 70 % de sa capacité nominale en moyenne annuelle, avec des creux marqués en saison sèche, et c’est précisément cet écart entre puissance installée et disponibilité réelle qui explique les délestages actuels à Libreville. Tous les projets, ensuite, ne sont pas au même stade : Booué, qui représente à lui seul 400 des quelque 630 mégawatts additionnels espérés, n’en était encore fin 2025 qu’au stade des études de faisabilité, sans financement bouclé. Aucune marge de réserve n’est par ailleurs intégrée à ce calcul, alors qu’un réseau électrique a généralement besoin d’une contingence de 15 à 20 % pour rester stable. La demande domestique, de son côté, continuera de croître d’ici 2029 sous l’effet de l’urbanisation du Grand Libreville. Par ailleurs, ce chiffrage ne couvre que la consommation du four lui-même, auquel on ajoute généralement 10 à 20 % de consommation supplémentaire.

Face à ces difficultés, le Gabon a réaffirmé sa volonté de maintenir cette exigence et le ministre, Sosthène Nguema Nguema, a réaffirmé que les difficultés énergétiques du pays ne devaient pas servir d’excuse, mais cette volonté se heurte tout de même à cette contrainte physique dont le protocole signé avec Eramet porte d’ailleurs la trace, puisqu’il conditionne les investissements les plus ambitieux à la sécurisation préalable de l’accès à l’énergie par l’État gabonais lui-même, rédaction consistant à faire porter à Libreville l’essentiel du risque d’exécution, plutôt qu’à l’opérateur minier.

« La vraie mesure du changement de paradigme ne se lira pas dans les communiqués présidentiels, mais dans les mégawatts effectivement livrés à Moanda d’ici la fin de la décennie. »

Une volonté légitime et importante pour le peuple gabonais

Sur le fond, la démarche gabonaise mérite évidemment d’être considérée. Capter davantage de valeur ajoutée sur des ressources abondantes, plutôt que de rester cantonné à un rôle d’exportateur brut est une aspiration légitime, largement partagée par d’autres pays producteurs africains qui ont vu, au fil des décennies, la valeur de leurs matières premières captée ailleurs, chez les pays consommateurs, sans que cela ne se traduise chez eux par des emplois qualifiés ou une réduction de la pauvreté. Le précédent du bois, dont le taux de transformation locale est passé de moins de 20 % avant l’interdiction d’exporter les grumes en 2010 à plus de 60 % aujourd’hui, prouve qu’une politique de ce type peut porter ses fruits sur quinze ans.

Cette comparaison a toutefois ses limites, car elle occulte la variable énergétique décrite plus haut. Scier du bois reste une activité peu consommatrice en électricité, comparée à la métallurgie du manganèse, qui exige des fours fonctionnant en continu. Des ajustements seront alors nécessaires pour transformer l’intention en un succès industriel à l’image de la filière bois.

Conclusion

La visite d’État de juillet 2026 marque une étape réelle dans la verticalisation de la relation franco-gabonaise : rétrocession du camp militaire, coprésidence diplomatique affichée, protocole industriel signé avec l’un des plus grands groupes miniers français. Elle illustre la volonté commune de tourner la page d’un schéma hérité de la Françafrique dans lequel le Gabon fournissait à la France un accès sécurisé à des ressources stratégiques en échange d’une garantie de stabilité politique pour ses dirigeants, plutôt que d’un développement partagé avec l’ensemble de la population.

Lire aussi : Quel avenir pour les bases militaires françaises au Gabon ?

L’exemple du manganèse rappelle toutefois qu’un changement de paradigme proclamé ne suffit pas à le rendre réel. Ni la France ni le Gabon ne peuvent s’affranchir de leurs propres contraintes : et il faudra certainement moduler des échéances par ailleurs légitimes à l’aune de capacités énergétiques réelles et mesurables. La vraie mesure du changement de paradigme ne se lira pas dans les communiqués présidentiels, mais dans les mégawatts effectivement livrés à Moanda d’ici la fin de la décennie.

Carte de l’Afrique de l’Ouest et centrale montrant le départ progressif des forces militaires françaises dans la région, au 2 décembre 2024 – AFP / AFP / NALINI LEPETIT-CHELLA

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