Quatre ouvrages cette semaine : une histoire de la nation française, la politique extérieure d’Israël, les accords d’Abraham entre le Maroc et Israël et Darlan, l’amiral de la collaboration.
Darlan a été, après Laval, l’interlocuteur d’Hitler. Missionné par Pétain, il a cherché à rapprocher la France de l’Allemagne. Aux yeux de Bernard Costagliola l’amiral fut un « super-collaborateur ». Il aurait poussé la collaboration bien plus loin que Laval, en envisageant une cobelligérance de fait avec les puissances de l’Axe, puis en offrant au Reich une alliance militaire. La France de Vichy aurait ainsi pu se retrouver en guerre contre l’Angleterre, voire contre les États-Unis, en 1941-1942. Le livre suit toute la carrière de l’amiral, à partir des archives longtemps fermées. Il examine son rôle à l’armistice, alors que la plupart des amiraux d’outre-mer souhaitaient poursuivre le combat, puis son opposition au Royaume-Uni au sujet de « sa » marine, son goût du pouvoir et son ambition démesurée. On le suit aussi pendant la première période Laval, où il passe de la neutralité militaire à l’idée d’une coopération contre l’Angleterre comme « moindre mal ». Viennent ensuite son arrivée au pouvoir, sa rencontre avec Hitler, la crise du Levant et la guerre de Syrie, avec l’ouverture des aérodromes français à la Luftwaffe, puis sa réaction à la guerre germano-soviétique.
Costagliola s’oppose à la biographie rédigée par Hervé Coutau-Bégarie et Claude Huan (Fayard, 1989), qui avait offert un portrait plus nuancé de l’amiral. Il s’écarte aussi de lecteurs comme Paxton, pour qui Darlan peinait à sortir d’une politique de « neutralité ». Selon lui, cette neutralité n’a jamais été la sienne. Le portrait humain est peu flatteur. Un compte rendu y voit un homme d’action et le bâtisseur de la marine de 1939, mais de vues courtes et de peu de culture, dépassé par les circonstances. Mers-el-Kébir l’aurait durablement marqué, au point qu’on distingue mal la ruse de la rancœur. La fin est tragique : Darlan est surpris à Alger par l’opération Torch, le 8 novembre 1942. Il tombe ensuite sous les balles d’un résistant royaliste.
« Mers-el-Kébir l’aurait durablement marqué, au point qu’on distingue mal la ruse de la rancœur. »
À la lecture de cette puissante biographie, on en vient à se demander si les offres de Darlan reflètent une stratégie assumée ou un marchandage tactique destiné à obtenir des contreparties, et si elles ont eu des effets réels, puisque Berlin s’est montré très réticent. Le basculement de novembre 1942 pose la même difficulté, mais là l’opportunisme l’emporte sur l’idée de conversion.
La question de départ est de savoir si la nation française est une communauté ethnique, linguistique ou territoriale, ou une association politique de citoyens. Faut-il en dater la naissance de 1789, de Bouvines, du baptême de Clovis, voire des « ancêtres les Gaulois » ? A-t-elle un avenir à l’heure de l’intégration européenne et de la mondialisation ? L’historien Éric Anceau, spécialiste du XIXe siècle et de Napoléon III, répond que la nation n’est pas un donné de nature. C’est une construction qui entremêle volontés politiques et populaires (royales, impériales, républicaines), apports démographiques, accidents de l’histoire et ambitions partagées.
Le récit s’organise en quatre âges. Le premier, des Celtes et des Francs à la monarchie, place dans l’unité autour du roi et de la religion le berceau d’une idée d’unité. Le deuxième couvre les guerres de religion, les Lumières et la Révolution, où la nation s’affranchit de la couronne. Le troisième, celui de l’État-nation, court des empires et des républiques du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale. Le quatrième va de la Grande Guerre aux désillusions qui suivent les Trente Glorieuses. L’auteur insiste sur les instruments concrets de cette construction : territoire, langue, impôt, droit, religion, service national, école, chemin de fer, courrier, musées. Pour lui, c’est au XIXe siècle que s’opère la véritable « nationalisation » des Français, par le renforcement de l’État, le suffrage universel masculin, la conscription et la scolarisation.
Les derniers chapitres traitent des fractures actuelles : la construction européenne, les débats sur l’immigration et l’intégration, la défiance envers l’histoire et le rôle de l’école. Anceau y diagnostique une « archipélisation » de la France. Un livre essentiel à lire dans le cadre de la campagne présidentielle.
« La nation n’est pas un donné de nature. C’est une construction qui entremêle volontés politiques et populaires (royales, impériales, républicaines), apports démographiques, accidents de l’histoire et ambitions partagées. »
La politique extérieure israélienne est souvent réduite à la relation privilégiée nouée avec les États-Unis. Simon Savary propose précisément de sortir de cette lecture trop univoque en replaçant la diplomatie de l’État hébreu dans le temps long, de sa création en 1948 aux recompositions contemporaines du système international. Son fil conducteur est celui d’une politique étrangère constamment travaillée par la recherche de sécurité, mais aussi par la volonté d’échapper à l’isolement régional et d’élargir le cercle de ses partenaires.
L’auteur inscrit son analyse dans plusieurs échelles. La première est historique, avec la naissance de l’État dans le contexte de l’après-guerre et de la guerre froide. La seconde est régionale, Israël devant composer avec son environnement arabe, les guerres successives et, progressivement, les processus de paix et de normalisation. La troisième est mondiale. D’où l’utilité de rappeler qu’Israël n’a jamais limité sa diplomatie au seul axe Washington-Tel-Aviv. Les rapports avec l’Europe, la Russie, la Chine et, plus largement, avec des puissances émergentes montrent une capacité ancienne de diversification. Savary insiste notamment sur les relations sino-israéliennes, suffisamment importantes pour avoir parfois créé des tensions avec Washington.
On comprend aussi comment un État longtemps confronté à son isolement a utilisé la diplomatie afin de créer des partenariats régionaux et internationaux tout en préservant son autonomie stratégique. Le livre gagne aussi à être lu à la lumière du 7 octobre 2023 et de la guerre qui s’ensuit, qui replace au centre la question de la sécurité d’Israël, mais aussi celle de ses relations avec les États arabes et les puissances mondiales. Plutôt qu’une simple histoire diplomatique, voici une synthèse des permanences et des adaptations d’une politique extérieure située à la charnière de l’Orient et de l’Occident.
La normalisation annoncée le 10 décembre 2020 entre le Maroc et Israël constitue le point de départ de cette étude qui montre cependant que cet événement, généralement rattaché aux « accords d’Abraham », ne constitue nullement une apparition soudaine d’Israël dans la diplomatie marocaine. Sous la normalisation officielle affleure une histoire beaucoup plus ancienne de contacts politiques, sécuritaires, économiques et humains entre les deux pays.
C’est cette profondeur historique que Lamia ElFehaim explore en revenant notamment sur les relations discrètes entretenues sous le roi Hassan II, la coopération sécuritaire, les contacts noués avec des responsables israéliens, mais aussi sur le rôle singulier du judaïsme marocain et de l’importante population israélienne d’origine marocaine. Les accords d’Oslo permettent une première institutionnalisation, avec l’ouverture de bureaux de liaison en 1994, avant leur fermeture dans le contexte de la seconde Intifada. Les relations ne disparaissent pourtant pas : tourisme, affaires, échanges culturels et diplomatie informelle entretiennent les liens.
L’accord de 2020 change la nature de cette relation. Il l’inscrit dans la stratégie américaine des accords d’Abraham tout en l’articulant à une priorité fondamentale de Rabat : la question du Sahara occidental. Le rapprochement ouvre alors la voie à une coopération beaucoup plus visible dans les domaines militaire, sécuritaire, économique et technologique.
Mais le véritable objet du livre réside dans la contradiction entre rapprochement interétatique et réception sociale. À partir d’entretiens avec citoyens, diplomates et représentants de la société civile, ElFehaim analyse la persistance d’un soutien important à la cause palestinienne au Maroc et les résistances à la normalisation, accentuées depuis la guerre de Gaza. L’ouvrage met ainsi en lumière une diplomatie marocaine qui tente de concilier intérêts stratégiques, souveraineté territoriale, relation avec Washington, coopération avec Israël et contraintes d’une opinion publique où la Palestine conserve une forte charge politique et symbolique.













