<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> « Un empire n’attaque jamais, il est attaqué ». Entretien avec Gabriel Martinez-Gros

20 octobre 2026

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Photo : Empire romain (c) Conflits

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« Un empire n’attaque jamais, il est attaqué ». Entretien avec Gabriel Martinez-Gros

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  • Loin de l’image guerrière, l’empire se définit par trois critères : une masse de population, un isolement, et le partage entre une immense majorité productive et désarmée et une petite minorité violente venue des marges.

  • Un entretien sur la nature des empires — de l’Assyrie à l’islam, de Rome à la Chine.

Gabriel Martinez-Gros est co-auteur, avec Julien Peltier, d’Infographie des Empires (Passés composés). Professeur d’histoire médiévale musulmane à l’université Paris X Nanterre, Gabriel Martinez-Gros est l’auteur d’une œuvre prolifique et essentielle sur l’histoire de l’islam, son empire, ainsi que la figure d’Ibn Khaldoun. 

Propos recueillis par Jean-Baptiste Noé

On entretient avec l’empire un rapport ambivalent : le mot fait rêver — la grandeur, la puissance, la trace laissée dans le temps — mais, marqués par l’État-nation et par le souvenir de l’empire colonial, nous y voyons aussi une « prison des peuples », des cultures niées, des populations opprimées. Comment vous situez-vous dans cette tension ?

Vous avez tout à fait raison, et nous nous plaçons plutôt du côté de l’imaginaire qui fait rêver, même si nous mettons en valeur d’autres aspects négatifs de l’empire, qui ne sont pas ceux que l’on retient d’ordinaire. D’abord, nous prenons un risque que beaucoup de ceux qui parlent des empires ne prennent pas : nous essayons de définir ce qu’est un empire, en fixant un certain nombre de critères. Il y en a trois, pas plus, si l’on veut réduire à l’essentiel — un tableau, au milieu du livre, les résume.

Le premier est quantitatif. Un empire, c’est une quantité de population : une quantité absolue, plusieurs dizaines de millions de sujets, dans un monde bien moins peuplé qu’aujourd’hui, et une quantité relative. Très approximativement, on ne peut pas parler d’empire en dessous de 10 % de la population mondiale. Les seuls pays qui, aujourd’hui, dans leurs frontières étatiques, pourraient à ce titre être considérés comme des empires sont l’Inde et la Chine. Un point c’est tout. Et ils ne le sont d’ailleurs pas vraiment par ailleurs.

Le deuxième critère, c’est l’isolement, aujourd’hui refusé à tout pays du monde. L’empire n’a pas de voisin : il est seul au monde, il est la seule civilisation, il n’a pour voisins que des barbares, dont il sollicite parfois la violence — nous y reviendrons — en échange, en général, de ses productions de luxe. C’est caractéristique de l’empire romain et de l’empire chinois, qui se sont abrités derrière une ligne de fortification — le limes pour Rome, la Grande Muraille pour la Chine. Cet isolement a pratiquement disparu, et c’est une des raisons pour lesquelles il est difficile de repérer un empire dans le monde d’aujourd’hui.

La troisième caractéristique, c’est la fameuse distinction d’Ibn Khaldoun entre fonctions sédentaires et fonctions bédouines. J’insiste : il s’agit de fonctions, pas des nomades et des paysans. Les fonctions sédentaires, ce sont les activités de l’immense majorité de la population — entre 95 et 99 % — attachée aux activités productives, matérielles comme intellectuelles. Cette majorité est inventive, laborieuse, mais aussi désarmée et soumise à l’impôt. Car c’est l’impôt qui, par sa circulation, fait naître de nouveaux métiers, sollicités par la demande des élites, et donc des gains de productivité. Or, dans une société agraire, profondément lente, ce sont les seuls progrès possibles : l’empire est un accélérateur de progrès.

Mais comme cette immense majorité est désarmée et qu’il faut la maintenir désarmée pour lui imposer la taxation, l’empire a besoin d’une petite minorité qui assure les fonctions de violence. Il va la chercher de plus en plus loin, car son processus, nous dit Ibn Khaldoun, est un processus incessant de sédentarisation, c’est-à-dire d’assimilation aux activités pacifiques. L’empire est donc une réalité profondément pacifique : fondamentalement, c’est un ventre. Et c’est là que nous sommes en complète contradiction avec la définition que nous avons presque tous en tête. L’empire n’attaque jamais : pourquoi attaquerait-il, puisqu’il concentre déjà l’essentiel des richesses ? C’est lui qu’on attaque, et il se défend derrière des barrières réputées infranchissables, qui ne le sont pas, d’autant moins qu’il a sans cesse besoin d’un peu de violence. Sa sédentarisation gagne jusqu’aux élites bédouines, les élites violentes dont il a sollicité le concours : il les civilise, au sens plein, il les réduit à la vie civile. Les Bédouins perdent leur tranchant guerrier dès lors qu’ils s’installent à la tête des armées et de la souveraineté. C’est ce qui explique que la plupart des empires présentent, le plus souvent, des dynasties d’origine étrangère.

L’empire n’attaque jamais : pourquoi attaquerait-il, puisqu’il concentre déjà l’essentiel des richesses ?

L’empire est donc fragile : une fois la muraille percée, il n’y a plus de résistance à l’intérieur. C’est ainsi que des empires ont été abattus en quelques années, ce qui crée toujours une stupeur. Mais c’est finalement logique.

Oui, par rapport à des nomades, l’empire est bien moins puissant militairement. Mais cela ne marche pas dans le cadre européen. C’est Machiavel qui le remarque : avant même de devenir un empire, Rome a su surmonter la défaite de Cannes ; et la France de Charles VII a su surmonter ses défaites. C’est la preuve absolue que vous n’êtes pas en présence d’un empire. Les royaumes européens du Moyen Âge et de l’époque moderne ne sont pas des empires, parce qu’ils ne sont pas bâtis sur cette distinction entre une immense majorité sur laquelle on lève l’impôt à volonté et une toute petite minorité qui, aux frontières, défend cette oasis de prospérité qu’est l’empire.

La création de la richesse est donc cruciale : l’empire est urbanisé, il innove, c’est là que naissent les inventions.

Absolument, l’empire est fait pour créer de la richesse. Et ce sont les dynasties impériales qui tombent, non l’empire. La dynastie tombe et se trouve remplacée par une autre lorsque, dans son vieillissement, elle n’arrive plus à créer de richesse, tout simplement parce que l’impôt qu’elle doit prélever devient écrasant, car elle doit de plus en plus compter sur des forces mercenaires qu’il faut payer. L’impôt finit par dépasser les bénéfices que l’on peut tirer de l’existence d’une société civile impériale ; et c’est à ce moment-là que les barbares entrent d’autant plus facilement.

L’empire est une réalité profondément pacifique : fondamentalement, c’est un ventre.

Si je vous suis, les empires coloniaux du XIXᵉ siècle ne sont donc pas vraiment des empires : ils ne correspondent pas à ces critères.

Ce sont Jane Burbank et Frederick Cooper, les meilleurs spécialistes, qui ont malgré tout parlé d’empire. Car on en parle beaucoup et on cherche assez peu à le définir. Mais leur problème, c’est qu’ils partent des empires coloniaux, qui ne sont pas divisés selon le principe des Bédouins et des sédentaires. À partir du milieu du XIXᵉ siècle, qui est le moment de leur véritable apogée, tout se trouve dans la métropole coloniale : à la fois les forces militaires — donc les forces « bédouines », la violence — et la création de richesse. L’Angleterre n’a plus besoin de l’Inde, au milieu du XIXᵉ siècle, pour développer son industrie textile : c’est même un fardeau. De même pour la France. On pourrait dire que c’est l’inverse d’un empire, une sorte de contre-empire.

L’empire colonial français est le plus caricatural : sauf l’Indochine, il n’a jamais rien rapporté, il a toujours coûté. L’Algérie, le reste de l’Afrique du Nord, même le Maroc qu’on a présenté comme un pays de cocagne, a fortiori l’Afrique subsaharienne. Aujourd’hui — et c’était déjà un peu le cas au tournant des XIXᵉ et XXᵉ siècles —, c’est sous forme d’influence culturelle que l’Afrique « rapporte » : par la progression de la langue française. Le français figure parmi la dizaine de langues de plus de 200 millions de locuteurs — d’après la base Ethnologue —, et c’est même, probablement, celle qui progresse le plus vite, grâce à l’Afrique noire, seule région du monde réellement en forte croissance démographique.

Vous parlez à plusieurs reprises d’« armées ethnicisées », pour l’empire romain comme pour l’empire islamique. Qu’entendez-vous par là ?

Que l’empire va chercher de plus en plus loin, à ses frontières, voire au-delà de ses confins, les forces violentes dont il a besoin ; et que ce sont des ethnies extrêmement réduites qui les fournissent, tout simplement parce que les armées impériales sont elles-mêmes très réduites. Elles coûtent cher, et l’empire, qui est avant tout une entreprise bien gérée, fait dans l’ordre militaire le moins de dépenses possible. Chose frappante : les forces guerrières de ce que l’historiographie chinoise appelle les Royaumes combattants, ces formations qui précèdent l’empire et partent à l’assaut des autres, comme la République romaine ou les Royaumes combattants chinois avant la proclamation de l’empire, ont des effectifs bien supérieurs à ceux de l’empire une fois constitué. L’empire réduit ses forces : il n’est plus nécessaire de mener de grandes guerres.

Rome achève ses grandes guerres avec Actium, dernière grande bataille, entre Octave — le futur Auguste — et Marc Antoine, en 31 avant Jésus-Christ. Devenu empereur, Auguste réduit l’armée à une trentaine de légions, soit de l’ordre de 150 000 hommes pour un empire de 50 millions d’habitants : ce n’est pas beaucoup. Vous avez à peu près les mêmes effectifs, même un peu moins, dans l’empire abbasside : une trentaine de milliers d’hommes, dit le grand spécialiste de ses armées, pour une trentaine de millions d’habitants. On tombe à un pour mille. C’est à peu près la même chose dans l’empire moghol des Indes : 200 000 soldats pour environ 150 millions de sujets. Et dans l’empire chinois des Qing, c’est encore pire : 150 000 hommes — officiellement mandchous — pour 200 millions de sujets.

Ces forces sont donc extrêmement réduites, recrutées au loin, bien au-delà des populations nombreuses et productives de l’empire. Et elles sont d’autant plus tranchantes qu’elles s’appuient sur des solidarités tribales solides, que la population générale de l’empire a perdues. Mais ces solidarités ne sont pas extensibles à l’infini : plus vous étendez les effectifs d’une armée d’origine tribale, moins les solidarités internes sont fortes, et moins elle est efficace sur le champ de bataille.

Vous travaillez surtout sur l’empire islamique. Pour vos trois empires — romain, islamique, chinois —, comment intègre-t-on les autres peuples ? Au départ il y a une base populaire — le Latium, les Arabes, les Mandchous —, puis l’ensemble s’étend à d’autres langues, d’autres religions. Impose-t-on sa culture et sa religion, ou maintient-on ces peuples différents dans un même ensemble politique ?

Les deux. L’aspect culturel est essentiel : un empire, c’est d’abord une culture commune, que ce soit celle des conquérants ou, très souvent, celle des conquis, qui s’impose aux conquérants. L’exemple, c’est la Grèce et Rome : c’est ce que dit Horace dans un vers célèbre, « La Grèce vaincue a conquis son farouche vainqueur ». La culture de l’empire romain est en grande partie grecque ou d’origine grecque — Virgile écrit sur le modèle d’Homère. Les Arabes font figure d’exception, puisque ce sont eux qui imposent leur langue et leur religion ; mais l’exception est très relative, car ce sont pour une large part les Perses qui vont construire l’empire islamique grâce à la langue arabe, et même construire en grande partie la langue arabe elle-même : les grands grammairiens arabes des VIIIᵉ et IXᵉ siècles sont des Perses, nous dit Ibn Khaldoun.

Laissons de côté l’aspect culturel : l’autre fait, étrange, c’est que les peuples fondateurs de l’empire sont peu à peu exclus du pouvoir, par des forces militaires venues des frontières. Les dynasties en place éliminent ceux qui les ont portées au pouvoir : les califes arabes éliminent les Arabes de l’armée, engageant de plus en plus de soldats et de mercenaires venus d’Asie centrale, des Turcs, sous les Abbassides, aux IXᵉ et Xᵉ siècles. Peu à peu, le peuple éponyme — l’empire arabe, l’empire romain, l’empire han — se retrouve réduit au rang des soumis. Ce n’est plus lui qui gouverne, et il se replie sur les fonctions culturelles : les Arabes, comme les Perses, reprennent les fonctions culturelles du nouvel empire.

Le sens même des mots change. « Romain » passe du peuple guerrier — la Rome républicaine, austère, rude et conquérante du IIIᵉ siècle avant Jésus-Christ, celle des victoires sur Carthage et sur la Grèce — à, quatre cents ans plus tard, au IIIᵉ siècle après Jésus-Christ, une armée presque entièrement ethnicisée, voire barbarisée : il y a des empereurs arabes, puis des empereurs germains aux IVᵉ et Vᵉ siècles. L’armée est ethnicisée, mais le nom de « Romain » est devenu civil, avec la généralisation de la citoyenneté romaine à la quasi-totalité des hommes libres de l’empire par l’édit de Caracalla, en 212. Même chose pour les Arabes : ils cessent d’être l’ethnie dominante et guerrière à partir des IXᵉ et Xᵉ siècles, remplacés au centre de l’empire par les Turcs et, dans une moindre mesure à l’ouest, par les Berbères.

Et les Ottomans, est-ce le même principe ? L’empire ottoman entre-t-il dans vos catégories ?

Il y entre assez mal : il est un peu petit, il n’a pas les dimensions — le vrai grand empire islamique de cette époque, c’est l’Inde islamique. Mais le mécanisme, lui, est bien impérial. À son apogée, sous Soliman le Magnifique au XVIᵉ siècle, l’empire ottoman compte semble-t-il quelque 25 millions d’habitants, d’Alger à Sarajevo en passant par l’Égypte, la Syrie et l’Anatolie. Il répond à la définition si l’on tient compte des janissaires, qui gouvernent l’empire à partir de la chute de Constantinople, en 1453 : ils excluent les Turcs de la domination de l’empire. Constantinople et l’Anatolie, a fortiori le monde arabe (la Syrie, l’Égypte, parfois l’Irak, et très peu le Maghreb, vraiment la lisière de l’empire), passent sous la domination militaire « bédouine » de populations balkaniques : les Albanais en particulier.

Les Albanais sont ceux qui ont véritablement dirigé l’empire ottoman.

Absolument. D’environ 1450 jusqu’aux années 1570, près de 90 % des grands vizirs sont albanais. Si bien que la Turquie se revendique héritière de l’empire ottoman, mais l’Albanie pourrait le faire davantage. Et les Albanais le savent, dans leur petit réduit d’aujourd’hui : ils ont eu un passé considérable. Ils ont d’ailleurs conservé une forme d’islam particulière, parmi ceux d’entre eux qui sont musulmans (70 % officiellement, mais cela compte peu en Albanie) : un islam profondément marqué par celui des janissaires, l’islam bektachi, lui-même fortement influencé par le christianisme, puisqu’on était en terres balkaniques autrefois chrétiennes. La Bosnie aussi ; et les Serbes, dans une certaine mesure, ont joué ce rôle auprès des sultans ottomans avant même les Albanais. Fait frappant : ce sont les mêmes terres balkaniques qui avaient fourni les empereurs « illyriens » de l’empire romain au IIIᵉ siècle. Le même territoire a donc alimenté l’empire romain et l’empire ottoman.

L’empire ottoman a aussi ceci de particulier qu’il s’appuie, dans les élites urbaines, sur des minorités : les Arméniens, les Arabes chrétiens de Syrie ou de l’actuel Liban.

Absolument, et c’est sans doute une particularité de l’islam plus que des autres empires. On croit en général que l’empire est bigarré, qu’il domine des peuples très divers. Ce n’est pas vrai de l’empire romain — ou plutôt, ce qui n’est pas vrai, c’est que cette bigarrure se maintienne : l’empire romain est profondément assimilateur, l’empire chinois aussi. Le seul qui maintienne la diversité, c’est l’empire islamique — un problème finalement peu abordé, qu’on tient pour une évidence. Les populations chrétiennes, soumises à l’impôt et donc assimilées aux sédentaires — je ne parle pas des Albanais ou des Bosniaques, qui se convertiront et fourniront des populations guerrières —, ont un immense « avantage » : elles sont imposées de façon totalement arbitraire. Quand l’empire est à court d’argent, les premiers que l’on fait payer davantage, ce sont les chrétiens, avant les musulmans. En outre, ces chrétiens n’entrent jamais en conflit politique avec le pouvoir : ils se vivent comme totalement étrangers à l’empire, donc ils sont politiquement calmes, à la différence des foules musulmanes, surtout urbaines, qui sont turbulentes. Leurs révoltes ne sont pas a priori dangereuses, mais elles peuvent l’être, car elles touchent directement au centre du pouvoir.

Je voudrais insister sur la capitale : à la fois centre du pouvoir et image de l’empire et de la puissance de l’empereur. Vous consacrez une page aux « portes », à la manière d’entrer dans l’empire, aux symboles. Dans cet espace immense où les circulations sont longues et l’information lente, la capitale doit apparaître comme la gardienne du temps, ce qui justifie l’empire.

Absolument. Il faut attendre le milieu du premier millénaire avant notre ère pour identifier les premiers empires — l’Assyrie et la Perse achéménide —, simplement parce que la masse de population et de richesse doit être assez grande pour donner lieu à la distinction entre Bédouins et sédentaires, laquelle suppose une société profondément productive et une société qui la garde. Ces premières formes impériales sont intéressantes : l’Assyrie a franchement deux capitales. Une capitale assyrienne, les Assyriens assurant les fonctions militaires de l’empire ; et une capitale civile, la plus grande ville conquise et la plus grande ville du monde méditerranéen de l’époque : Babylone. Babylone est une co-capitale, bien qu’elle appartienne à un peuple asservi : c’est une ville désarmée et profondément productive, base de l’éclat de l’empire. En particulier son grand temple de Marduk, le dieu-cité de Babylone. Ce temple est l’un des centres de l’empire, avec les capitales de l’Assyrie proprement dite, au nord, dans la région de Mossoul : Ninive, Khorsabad.

À propos de ces temples : un empire égale-t-il forcément une religion, ou peut-il en abriter plusieurs ? L’empire arabe, c’est l’islam ; l’empire romain, des religions romaines puis le christianisme ; et le cas chinois est un peu à part.

« L’empire finit en religion » : c’était la thèse de mon livre précédent, La Traîne des empires. La grande religion monothéiste, la religion impériale, se forme dans les siècles de l’empire. Ce fut le cas du christianisme, mais une religion unique finit par exprimer l’unicité de la culture impériale. En particulier parce qu’une ou deux grandes langues, le latin, le grec pour le monde romain, sont comprises par une très large part des populations impériales : il y a d’une part une circulation de la communication et des idées, d’autre part la formation d’une élite par capillarité des métiers, à mesure que l’activité économique se diversifie.

« L’empire finit en religion. »

Vous avez alors la création d’une fonction intellectuelle, une fonction axiologique — qui produit des valeurs —, exercée par des gens dont c’est le métier, puisqu’on les nourrit : l’activité intellectuelle est une activité de luxe, comme d’autres. Leur métier est de penser l’empire, le monde, l’histoire. C’est Paul Veyne qui l’avait remarqué pour l’empire romain ; ce que je dis là n’est pas nouveau. Cette fonction intellectuelle impériale n’existe pas vraiment avant : on essaie de nous faire croire qu’elle existait à Athènes. Oui, dans une certaine mesure, mais de façon extraordinairement réduite : Athènes, c’est 400 000 habitants aux Vᵉ et IVᵉ siècles avant Jésus-Christ. Il y a Socrate et une demi-douzaine de compères qui discutent avec lui, intéressants et importants quand ils s’appellent Platon ou Aristote, mais cela n’a pas l’ampleur de la fonction intellectuelle que l’on trouve dans toutes les grandes villes de l’empire romain. C’est là que se développent les grandes philosophies, en particulier le stoïcisme et l’épicurisme ; et le stoïcisme ouvre sur le christianisme. Paul Veyne a montré que ce que nous appelons les valeurs chrétiennes est déjà chanté chez les stoïciens, jusqu’au souci de l’abolition de l’esclavage.

L’empire crée donc un produit qui peut lui survivre : l’empire politique disparaît, mais l’empire culturel et religieux demeure. Comme Rome aujourd’hui.

Absolument. On peut même se demander — les médiévistes posent la question — si l’empire romain ne dure pas, en Occident (je ne parle même pas de Byzance), jusqu’aux alentours de l’an mille. C’est autour de l’an mille que l’on sent se produire quelque chose qui rompt avec l’empire romain. Jusque-là, les structures matérielles de l’empire ont disparu. Plus d’impôt, une population un peu contractée (peut-être moins qu’on ne l’a longtemps pensé), et surtout une société re-ruralisée, avec la disparition de la vie urbaine : un grand changement pour les contemporains, et plus encore pour les historiens. Mais la structure intellectuelle et idéologique, elle, demeure. Elle est portée par l’Église ; la langue latine est toujours là, sans cesse réaménagée et épurée. Charlemagne, et peut-être plus encore son fils Louis le Pieux, sont des obsédés de la pureté du latin.

Et, du coup, l’Église perçoit l’existence d’une autre langue, rustique ou populaire, qui n’est plus tout à fait le latin. Comme par hasard, sous Charlemagne et Louis le Pieux, c’est un concile tenu à Tours en 813 qui, pour la première fois, recommande aux prêtres de traduire, après la messe, l’essentiel de leur homélie dans la langue rustique : la langue des paysans, l’ancêtre extrême du français. Cette langue apparaît à l’écrit une trentaine d’années plus tard, en 842-843, avec les Serments de Strasbourg et le traité de Verdun.

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