- Tandis que l’attention internationale se concentre sur les combats des Houthis et le contrôle qu’ils exercent sur la mer Rouge, leur rapport à la gouvernance reste, lui, sous-étudié.
- Or, lors de la prise du pouvoir par un mouvement armé contestataire, l’examen de sa fabrique paradoxale de l’État dans la guerre et de ses pratiques éducatives offre une compréhension sans égal de son projet et du processus de façonnage d’un imaginaire politique.
Qui sont les Houthis ?
Les Houthis, aussi appelés Ansar Allah (« les partisans de Dieu »), sont un mouvement politico-religieux qui contrôle depuis septembre 2014 le nord-ouest du Yémen, dont Sanaa, la capitale. Se réclamant d’une minorité au sein de l’islam chiite, le zaydisme, ils ont su tirer parti de la fragmentation de l’État yéménite consécutive à la destitution, en 2012, de l’ancien président de la République, Ali Abdallah Saleh, pour s’emparer d’un territoire représentant environ 30 % de la superficie totale du pays.
Cette organisation, née dans les années 1980-1990 dans la région septentrionale de Saada sous le nom de « Jeunesse croyante » (en arabe al-shabāb al-muʾmin), organise d’abord des cours de religion pour les jeunes. Après six guerres qui l’opposent au pouvoir central (2004-2010) et la mort de son fondateur, Hussein al-Houthi, le mouvement restructure son projet : il s’agit désormais pour lui d’exercer, sur le territoire qu’il contrôle, les fonctions d’un État.
Les Houthis impulsent notamment une réforme générale du système éducatif à l’initiative du charismatique Yahia al-Houthi, ministre de facto de l’Éducation en fonction jusqu’en août 2024. Proche du leader Abdelmalik al-Houthi et fort d’une longue carrière de parlementaire, Yahia s’appuie sur le concept d’unité pédagogique (al-waḥda al-tarbawiyya) pour former une génération de révolutionnaires, que les Houthis nomment « la génération du cri » (jīl al-ṣarkha). Cet article interroge les effets de cette réforme et propose une analyse conceptuelle combinatoire qui s’intéresse à la syntaxe logique du matériel pédagogique houthi. Il se fonde sur des sources recueillies (entretiens, ressources documentaires, images fixes, presse audiovisuelle et sources orales) lors d’une enquête sur la sociologie de l’éducation chez Ansar Allah.
De la « houthisation » de la société à la militarisation de l’éducation
La « houthisation » (ḥawthana) est une politique publique menée par Ansar Allah depuis son accession au pouvoir. Elle consiste à soumettre les fonctionnaires à des formations culturelles (dawrāt thaqāfiyya) où l’idéologie du mouvement est enseignée par des partisans de la première heure.
Depuis 2017, cette initiative s’étend aux mineurs : elle prend la forme de centres d’été (marākiz ṣayfiyya) et s’inspire des modèles du scoutisme du Hezbollah libanais. Ces centres rassemblent des jeunes originaires de toutes les zones contrôlées par le mouvement et permettent une éducation de masse. Ils ambitionnent de créer une société de la résistance, d’assurer l’enracinement des valeurs religieuses et de promouvoir un récit nationaliste de lutte contre l’agresseur étranger. Ce sont des lieux propices à la militarisation de l’éducation : la visite d’officiers des forces armées d’Ansar Allah dans les classes devient régulière et les enfants sont exposés de plus en plus jeunes au maniement des armes.
Les cours acculturent la jeunesse à la mort, à la guerre et à l’impératif du jihād et de la résistance contre l’ennemi, l’agresseur et l’envahisseur étranger. Le recrutement s’organise sous le commandement des superviseurs (mushrifīn) et implique une multitude d’acteurs, dont des formateurs spécialisés.
Dès 2016, avec l’intensification des combats et les premiers revers militaires, des phases de recrutement de masse sont enclenchées et des systèmes de quotas imposés par le comité national à la mobilisation (al-lujna al-markaziyya fī al-ḥashd wa al-ta’ẓīm), placé sous la direction du docteur Qasim al-Humran.
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En parallèle, les canaux de communication affiliés aux Houthis diffusent des clips de propagande mettant en scène de jeunes enfants en tenue militaire qui affirment leur soutien à la résistance nationale face à « l’agression ».
Depuis le 7 octobre 2023, de tels contenus sont largement mobilisés en soutien à la cause palestinienne et aux attaques houthies contre les intérêts israéliens. Les futures unités d’infanterie s’exercent ainsi au tir sur cibles fixes et mobiles, au camouflage, à la progression en terrain ennemi ou encore aux tactiques de repli, mais participent aussi à des séances plus symboliques, consistant par exemple à piétiner des drapeaux américains ou israéliens.
Tordre les récits, tronquer les programmes, politiser les manuels
La réforme entend modifier en profondeur les programmes scolaires : les Houthis perçoivent les manuels comme des outils de création d’un imaginaire politique et d’un récit national. Les concepts cardinaux de l’ennemi (extérieur comme intérieur), de la guidance par les populations hachémites (les descendants du Prophète) et de la culture coranique sont donc mobilisés afin de légitimer Ansar Allah comme entité de gouvernance et de résistance.
Le magazine Jihād est produit et distribué par la Fondation de l’Imam al-Hadi, une fondation culturelle d’obédience zaydite dont la communication est, depuis les guerres de Saada, en phase avec le discours politico-religieux des Houthis. Il s’agit d’un média de référence destiné à un public âgé de six à douze ans, structuré selon trois axes.
D’abord, un volet militaire, sécuritaire, géopolitique et stratégique, qui vise à acculturer l’enfant aux réalités d’une région et d’un monde fracturés, où règnent la conflictualité et la guerre des civilisations.
Vient ensuite un volet plus politique et idéologique, où l’enfant est mis au contact des grands axes du projet de Hussein al-Houthi.
Enfin, un volet socioreligieux confère une dimension plus morale au discours pédagogique, visant à s’assurer des bonnes mœurs, civiques comme religieuses, des jeunes Yéménites.
Les notions d’« agression américaine » (al-‘udwān al-amrīkī) et d’« ennemi sioniste » (al-‘adū al-ṣahyūnī) fondent le premier concept : la définition de l’ennemi extérieur. Dans son slogan provocateur de 2002, « Dieu est grand, mort à l’Amérique, mort à Israël, maudits soient les Juifs, victoire à l’islam » (Allāhu akbar, al-mawt li amrīkā, al-mawt li isrā’īl, al-la’na ‘alā al-yahūd, al-naṣr li al-islām), Hussein al-Houthi appelait déjà à la mort de l’Amérique et d’Israël, mais le contexte de guerre a fait émerger un troisième antagoniste : les États arabes membres de la coalition qui affronte les Houthis depuis 2015, en premier lieu l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. La question palestinienne est ainsi mobilisée pour légitimer le recours à la lutte armée des organisations intégrées à « l’Axe de la Résistance » (le Hezbollah et le Hamas notamment).
Les manuels ont recours à des images qui acculturent à la violence extrême et à la mort, incarnées par les récits des martyrs présentés comme des héros de la résistance nationale. Le jihād est donc un impératif pour le jeune Yéménite face à la menace d’annihilation de son pays, de ses frères et de son identité. Les références antisémites sont omniprésentes et font des Juifs une catégorie qui souhaite l’anéantissement de la Umma, la communauté des croyants.

Autre exemple de couverture du magazine Jihad, coeur de la propagande houthie et detstiné aux enfants.
S’ajoute à cela un second concept essentiel, fruit de logiques propres à la politique yéménite : l’existence d’un ennemi intérieur et d’un complot (al-mu’āmara) contre la sécurité de l’État. L’opposition politique à Ansar Allah est assimilée à de l’espionnage et, pour la combattre, les manuels scolaires font de la chasse au traître (al-khā’in) un acte patriotique.
En troisième lieu, le concept de guidance par les gens de la maison (ahl al-bayt) consacre les populations hachémites comme les dirigeants naturels du Yémen. Parmi elles, la famille al-Houthi occupe une position de surplomb. Glorifié, le leader martyr (al-shahīd al-qā’id), Hussein, est présenté comme le Coran parlant (al-qur’ān al-nāṭiq), et son frère Abdelmalik est doté de la bannière de la guidance (‘alam al-hudā) et d’une habilitation divine à gouverner (tamkīn ilāhī).
Enfin, la culture coranique (al-thaqāfa al-qur’āniyya) referme ce carré conceptuel et fournit un fondement doctrinal à l’action d’Ansar Allah. L’histoire du zaydisme est réécrite et adaptée au projet politique houthi, notamment influencé par la révolution iranienne. En ce sens, les Houthis introduisent le modèle politique de la wilāyat al-faqīh, la guidance du théologien-juriste, pour remplacer l’imamat, régime en vigueur au Yémen de 897 à 1962.
Ainsi, le modèle éducatif promu par les autorités se veut performatif. Il ambitionne de façonner sur le temps long l’éducation au Yémen, en acculturant les nouvelles générations aux principes cardinaux du projet politico-religieux porté par Hussein puis Abdelmalik al-Houthi et leurs partisans. Cette « génération du cri », qui n’aura connu que la pédagogie houthie depuis 2014, est exposée à une perception du monde que l’on peut qualifier de révolutionnaire. Mais si l’aspect révolutionnaire est bien présent dans le zaydisme, sa lecture par Ansar Allah laisse transparaître un projet politique qui exige tant l’apparition de nouvelles doctrines que leur réinterprétation par les nouvelles générations, afin de pérenniser cette société de la résistance.
Article paru sur The Conversation










