<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Le nouveau Grand Jeu

3 mars 2020

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Port de Gwadar au Pakistan, principal point de passage des "nouvelles routes de la soie", Auteurs : Anjum Naveed/AP/SIPA, Numéro de reportage : AP21881317_000003.
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Le nouveau Grand Jeu

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« Quand tout le monde sera mort, le Grand Jeu sera fini. Pas avant. » Ainsi s’exprime le Britannique Rudyard Kipling en 1901 pour désigner l’affrontement de la Russie et de la Grande-Bretagne en Asie centrale. Les évolutions actuelles lui donnent raison car un nouveau « Grand Jeu » se dessine avec d’autres protagonistes.

Le Grand Jeu s’acheva temporairement avec la signature en 1907 de la convention de Saint-Pétersbourg entre la Russie et la Grande-Bretagne. Après la Première Guerre mondiale, l’Asie centrale redevint un objet de convoitise avec l’irruption de nouveaux acteurs : France, Allemagne, Japon et États-Unis. La compétition secrète que les Russes préféraient nommer le « théâtre des ombres » se poursuivit jusqu’à la Seconde Guerre mondiale avant d’être mise en sommeil par la guerre froide. L’éclatement de l’URSS et l’indépendance des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale ont rebattu à nouveau les cartes et replacé la région au centre d’une lutte d’influence entre anciennes et nouvelles puissances. Cela fait bien longtemps que Kipling est mort, mais le Grand Jeu lui, est loin d’être terminé.

 

Mackinder, un visionnaire ?

Dans une conférence lue à la British Geographical Society le 25 janvier 1904, deux semaines avant le début du conflit russo-japonais [simple_tooltip content=’Conférence reproduite dans un article intitulé : « The Geographical Pivot of History» (Le pivot géographique de l’histoire).‘](1)[/simple_tooltip], le géographe britannique Harold J. Mackinder (1861-1947) avait émis l’idée que le monde se divisait en trois grands ensembles : un vaste espace continental s’étendant des plaines d’Europe centrale à la Sibérie et à l’Asie centrale, une couronne périphérique s’étirant de l’Europe continentale jusqu’à la côte intérieure de la Chine et de la Russie et enfin une vaste couronne extérieure formant ce que le géographe nommait le outer crescent comprenant la puissance nouvelle de l’Amérique du Nord (qui commençait à rivaliser avec l’Europe), l’Amérique du Sud (future puissance navale pour Mackinder, une prophétie démentie par la suite), le continent subsaharien et l’Australie, auxquels s’ajoutaient les archipels britanniques et nippons, puissances maritimes de premier plan. « Qui tient le heartland domine l’île mondiale, qui domine l’île mondiale domine le monde » affirmait Mackinder qui désignait aussi la Chine, en plus de la Russie, comme un futur péril pour la domination britannique, en tant qu’État « ayant la possibilité d’ajouter la maîtrise d’une façade océanique à la maîtrise des ressources continentales, un avantage aujourd’hui encore refusé au maître russe de ce pivot régional [simple_tooltip content=’Halford J. Mackinder. “The Geographical Pivot of History”. Lu le 25 janvier 1904 à la British Geographical Society, à Birmingham. The Geographical Journal. Vol. 23. N. 4. Avril 1904.’](2)[/simple_tooltip] ».

La remarque de Mackinder prend aujourd’hui une tonalité prophétique. Un siècle après la défaite russe face au Japon (en 1905) et la fin de la première phase du Grand Jeu (en 1907), l’éclatement de l’URSS et les indépendances successives des républiques d’Asie centrale « fournirent à Pékin une occasion historique d’accroître son influence dans une zone riche en matières premières mais aussi importante sur le plan géopolitique [simple_tooltip content=’Thierry Kellner, « La Chine et la nouvelle Asie centrale. De l’indépendance des républiques centre-asiatiques à l’après 11-Septembre », Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix, Bruxelles, 2002.’](3)[/simple_tooltip] ». Le gouvernement chinois a récemment consacré un fonds de 40 milliards d’euros au développement des infrastructures d’une « nouvelle route de la Soie » en Asie centrale. Le projet n’est cependant que la face la plus visible d’une vaste reconquête stratégique visant à assurer une voie d’accès privilégiée pour la circulation terrestre des produits chinois ainsi que son approvisionnement énergétique en favorisant la stabilisation politique et le développement économique de toute la région, à commencer par la province chinoise du Xinjiang, vaste « région autonome » de plus de 1 600 000 km2.

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Routes terrestres contre routes maritimes

Au-delà du Xinjiang, il y a les réserves de pétrole, de gaz ou d’uranium du Kazakhstan (11e réserve mondiale de pétrole), du Turkménistan (5e plus importante réserve de gaz) et de l’Ouzbékistan (13e producteur mondial de gaz et 5e pays producteur d’uranium). Avec une consommation énergétique qui a explosé ces dix dernières années, la Chine regarde donc à l’ouest, vers l’Asie centrale, soucieuse de réduire sa dépendance vis-à-vis d’un Moyen-Orient jugé trop instable et d’éviter autant que possible des routes maritimes trop soumises au contrôle américain.

Le « Corridor de transit international Europe occidentale-Chine occidentale », lancé en 2009 par le programme de Coopération économique de l’Asie centrale (CAREC), ou le gazoduc géant reliant le Turkménistan et le Kazakhstan à la Chine, illustrent la politique de développement pharaonique mise en place dans le cadre d’une vaste structure de coopération transnationale : l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), créée en 1996. L’OCS s’est donné ainsi pour ambition de devenir un instrument de pacification politique en Asie centrale, ce qui inclut l’Afghanistan, pays que la Chine observe avec crainte et attention. Les activités de l’OTAN en Afghanistan sont en effet considérées comme hautement menaçantes par Pékin qui reproche depuis bien longtemps aux États-Unis de soutenir les activités séparatistes, notamment au Xinjiang. La stabilisation de l’Afghanistan représente un enjeu politique important pour Pékin mais le gouvernement chinois a tiré les enseignements de l’enlisement soviétique ou occidental et c’est plutôt sur les investissements économiques que l’accent est mis.

La création de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII), dont l’idée a émergé en octobre 2013, s’inscrit parfaitement dans cette logique. Cette structure financière a pour objectif non seulement de garantir plus efficacement le développement de la région, mais également de se poser en concurrente directe du FMI et de la Banque mondiale. En mars 2015, les autorités américaines ont eu la désagréable surprise de voir leurs alliés européens, le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne et l’Italie, annoncer leur souhait de devenir à leur tour membres fondateurs de la BAII. Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le leadership économique mondial des États-Unis d’Amérique se trouve réellement remis en question puisque la BAII devient une institution disposant de réserves aussi importantes que la Banque mondiale ou le FMI sans que les États-Unis aient la moindre influence sur les décisions prises par cette institution qu’ils ont, de guerre lasse, finalement acceptée.

L’autre carte que joue la Chine est celle du Pakistan, avec la mise en place du corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) qui doit relier, à travers 3 000 km, le port de Gwadar, construit presque exclusivement grâce à des fonds chinois, au Xinjiang, province qui s’impose aujourd’hui comme un pivot stratégique pour Pékin (voir Conflits n° 7). La création du CPEC s’accompagne de vastes projets – dont la construction d’un aéroport à Gwadar et surtout le raccordement du « Pipelinistan », le réseau des oléoducs centre-asiatiques, au réseau pakistanais et iranien malgré les tentatives américaines pour contrer le projet. Washington n’avait pas hésité, dès les années 1990, à négocier avec les Talibans pour construire un pipeline transafghan ; puis les États-Unis poussèrent à la mise en place du pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) en 2005, de l’Azerbaïdjan à la Turquie, et ils animent le projet de pipeline TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde) lancé en 2012. Le rapprochement actuel des États-Unis avec l’Iran vise-t-il également à empêcher les Chinois d’opérer le raccordement avec ce pays ? Il est pourtant probable qu’au début des années 2020 le commerce chinois sera connecté à l’entrée du golfe Persique en évitant le détroit de Malacca, pour faire en sorte que le pétrole du Moyen-Orient soit déchargé au port de Gwadar et transporté au Xinjiang via le Baloutchistan.

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Mondialisation à la chinoise ou à l’américaine ?

La prophétie de Mackinder serait-elle en train de se réaliser ? Quelques menaces pèsent cependant sur cette « nouvelle mondialisation » à la chinoise.

D’abord il ne faut pas négliger la possibilité d’un retour des États-Unis. Ils ont été évincés de la région à la suite des révolutions de couleurs qui, ici, ont échoué et ont conduit les potentats locaux à lier leur destin à Moscou aujourd’hui, à Pékin peut-être demain. Mais Washington peut espérer s’appuyer sur l’Inde, voire demain sur l’Iran, pour reprendre pied dans la zone à partir du littoral et développer la voie nord-sud vers l’Ouzbékistan et le Turkménistan en passant par l’Afghanistan conformément à leur projet.

Dans cette stratégie, l’Inde reste une pièce maîtresse : elle constitue le pivot du projet TAPI et elle a renforcé ses liens avec le gouvernement afghan au nom de la lutte contre le terrorisme, alors même que le Pakistan s’enlise dans les conflits des zones tribales, également au nom de la lutte contre le terrorisme. L’instabilité très forte de ces zones, ainsi que du Baloutchistan, où le Pakistan fait face au développement d’une insurrection à la fois régionaliste et marxiste, pourrait sérieusement contrecarrer les efforts pakistano-chinois pour mettre en place le futur pipeline censé raccorder Gwadar et le Xinjiang. Parallèlement, les efforts conjoints des États-Unis et de l’Inde se poursuivent pour aboutir à la sécurisation de l’Afghanistan et faire renaître le projet TAPI de ses cendres.

On le voit, les alliances et le fragile équilibre de la région sont grandement déterminés par les tentatives conjointes de ces différents acteurs pour imposer une route énergétique au détriment de l’autre : ouest-est – Iran-Pakistan-Chine, contre nord-sud – Turkménistan-Afghanistan-Inde. Il serait néanmoins schématique de réduire à ce clivage les problématiques complexes de la région. En Afghanistan, tandis que la Chine ne répugne pas à discuter avec les Talibans (notamment pour s’assurer que les séparatistes ouïgours ne puissent pas disposer à leur gré de cette base arrière), Russie, États-Unis ou Inde soutiennent, plus ou moins ponctuellement, le gouvernement afghan ou les groupes armés issus de l’ancienne Alliance du Nord. Car les alliances, dans la région, sont aussi fragiles et volatiles que le Grand Jeu est riche en retournements…

Ainsi, le rapprochement entre la Russie et la Chine pourrait être compromis par la compétition énergétique entre les deux géants. En témoigne la multiplication des tensions locales ou régionales, attisées par la Russie qui semble se préoccuper de plus en plus de l’expansionnisme économique de son envahissant allié. Au Kirghizistan, où la firme russe Gazprom contrôlait jusqu’à présent 80 % de la production d’essence et de produits raffinés, la firme chinoise Djunda a obtenu en 2009 le droit de construire une nouvelle raffinerie dans la plaine du Tchou. Achevée à l’automne 2013, cette raffinerie, couplée à une autre actuellement en construction à Tokmak, pourrait satisfaire toute la demande kirghize grâce au raffinage d’une partie du pétrole kazakh sous contrôle chinois. Une perspective que les Russes considèrent avec un grand déplaisir. Une campagne de protestation a éclaté afin d’amener les populations voisines des raffineries chinoises à s’élever contre la pollution générée par ces nouvelles installations [simple_tooltip content=’Voir : René Cagnat, « L’Asie centrale à la croisée des chemins : condominium russo-chinois ? Anarchie ou khalifat islamique ? » Observatoire stratégique et économique de l’espace post-soviétique. IRIS.’](4)[/simple_tooltip]. En septembre 2015, des manifestants ont aussi sérieusement perturbé l’activité de deux compagnies d’extraction chinoises, près de Osh, les accusant de ne pas respecter les normes environnementales. La main de Moscou est peut-être derrière ces campagnes de protestation, mais le gouvernement kirghize soutient lui aussi ces actions en fonction de ses intérêts, prêtant, comme les autres gouvernements des ex-républiques soviétiques d’Asie centrale, l’oreille aux exigences de ses puissants voisins en ayant soin de faire monter les enchères.

La tentative russe de court-circuiter l’implantation chinoise illustre aussi la relative impuissance de Moscou. Démographiquement et économiquement, la Chine s’est imposée comme le nouvel acteur majeur de la région aux dépens des Russes. Reste à savoir jusqu’à quand Moscou tolérera la situation car « même si les Occidentaux poursuivent leurs maladresses à l’encontre du Kremlin, la patience russe à l’égard des Chinois aura un terme. C’en sera alors fini de l’OCS [simple_tooltip content=’Ibid.‘](5)[/simple_tooltip] ». Une perspective qui rassurerait sans doute Washington car la situation a toutes les chances de se compliquer si le Pakistan devient un élément clé de l’OCS en 2016 et si l’influence chinoise s’étend via Gwadar sur tout le Moyen-Orient où les Russes signalent déjà leur grand retour.

Ainsi voit-on aujourd’hui l’ombre du Grand Jeu s’étendre jusqu’à la Syrie et prendre une dimension que Kipling n’avait pas encore les moyens de prévoir mais que Mackinder avait peut-être fort bien pronostiquée.

À propos de l’auteur
Laurent Gayard

Laurent Gayard

Docteur en études politiques du centre Raymond Aron de l’EHESS. Professeur à l’Institut Catholique de Paris.
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