Achoura 2026 et la bataille des imaginaires au Moyen-Orient

28 juin 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : Thousands of Lebanese Shiite worshippers gathered in the streets of Beirut on Friday, June 26, 2026, to mark the final day of Ashoura 2026.//AYOUBOUSSAMA_sipa.08439/Credit:Ousama AYOUB/SIPA/2606261523

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Achoura 2026 et la bataille des imaginaires au Moyen-Orient

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  • Le 25 juin 2026, l’Achoura a rassemblé les foules chiites de Najaf, Karbala et Bagdad — et, comme depuis quelques années, des figures du Christ s’y sont glissées en témoins du martyre de Hussein.

  • Loin de l’anecdote, cette captation révèle la « grammaire du martyre » qui fait de Karbala le centre de gravité de toute souffrance juste, l’un des plus puissants langages géopolitiques du Moyen-Orient.

  • Après les revers de 2026 — campagne israélo-américaine, mort de Khamenei, affaiblissement du Hezbollah —, la liturgie prend le relais de la stratégie : faute de vaincre, l’« axe de la résistance » sanctifie la défaite.

Le 25 juin 2026, l’Achoura a de nouveau rassemblé les foules chiites de Najaf, de Karbala et de Bagdad pour commémorer le martyre de Hussein. On observe, depuis quelques années, des hommes figurant le Christ, ou de petits cortèges chrétiens intégrés symboliquement à une procession, présentant leurs condoléances. Plus largement, le théâtre dévotionnel chiite sait convoquer des figures prophétiques étrangères à Karbala — Joseph, Abraham ou encore Jésus — en témoins du juste persécuté. La scène ne relève ni de l’anecdote ni du syncrétisme : elle ouvre une fenêtre sur l’un des mécanismes les plus profonds du chiisme, faire de Karbala le centre de gravité de toute souffrance juste.

Une grammaire du martyre

Achoura commémore la mort de Hussein ibn Ali, petit-fils de Mahomet, tué en 680 à Karbala avec une poignée de compagnons face aux troupes du calife omeyyade Yazid. D’abord politique et dynastique, l’événement est devenu une matrice théologique. Karbala n’est pas le souvenir d’une défaite, mais la victoire du juste sur l’usurpateur, de la fidélité sur la puissance, du sang innocent sur l’ordre illégitime. Achoura n’appartient pas qu’au passé : elle est une manière de lire le monde, où chaque époque produit ses Yazid et chaque communauté ses Hussein. Le slogan « chaque jour est Achoura, chaque lieu est Karbala », affiché dans les villes chiites durant Muharram, en condense la portée. Cette grammaire du martyre fonde la puissance politique du chiisme contemporain, de l’Iran révolutionnaire aux Houthis.

L’histoire y devient dramaturgie ; la géopolitique, liturgie.

Le théâtre de la présence

La taʿziya s’inscrit dans ce cadre : ce théâtre rituel du martyre de Hussein, développé en Iran sous les Safavides et les Qadjars, est devenu un art total. À ses marges, des pièces secondaires intègrent des récits extérieurs — Joseph, le sacrifice d’Abraham — où la victimisation de l’innocent fait écho. Le fidèle ne commémore pas un événement révolu, il y participe. Hussein meurt aujourd’hui, Zaynab pleure, Yazid règne encore. Ce régime de présence explique que des figures étrangères au noyau de 680 y soient convoquées en témoins. La présence de Jésus se comprend alors selon trois registres souvent confondus. Coranique d’abord : ʿIssa y est un grand prophète, né de Marie, mais dont le Coran (sourate IV, 157) nie la crucifixion. Eschatologique ensuite : le hadith fait du Messie une figure du retour à la fin des temps, associée dans la piété duodécimaine à l’imam caché. Dévotionnel enfin : c’est dans la liberté du rite, non dans la doctrine, que Jésus devient témoin de l’innocence persécutée, reconnaissant en Hussein le juste sacrifié — registre qui autorise la scène de Karbala.

Hussein et le Christ : deux universalismes

C’est ici que la comparaison prend sa force. Comme l’a souligné l’historien Pierre-Jean Luizard, spécialiste du chiisme irakien, le martyre de Hussein n’est pas vécu comme une défaite : dans la théologie duodécimaine, l’imam meurt volontairement, son sang prenant une valeur rédemptrice pour la communauté. Cette logique sacrificielle, qui structure toute la culture dévotionnelle et politique du chiisme irakien, offre un point de contact évident avec la théologie chrétienne de la souffrance rédemptrice. Le dominicain irakien Ameer Jajé, qui a consacré sa thèse à l’Achoura irakienne et traduit en arabe l’étude de référence de Mahmoud Ayoub, l’a confirmé : cette « passion » husaynite mobilise des catégories proches de celles de la Croix.

Deux universalismes se rencontrent sans parler la même langue. Le christianisme universalise la Croix : le Golgotha est unique, définitif, et Jésus ne peut être subordonné à nul autre récit du martyre. Le chiisme populaire universalise Karbala : le martyre de Hussein devient la clef de toute injustice, et Jésus peut y être convoqué comme témoin. On observe non pas une fusion des dogmes, mais la captation d’une figure dans une dramaturgie qui n’est pas la sienne. Le geste est politiquement efficace.

Si Jésus pleure Hussein, ce dernier déborde le monde chiite pour devenir une figure universelle de l’innocence persécutée.

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Najaf contre Qom

La distinction entre l’Irak et l’Iran est ici décisive. L’Irak possède les lieux saints : Karbala, ville du sang versé, et Najaf, siège de l’autorité savante, avec le tombeau d’Ali et la grande hawza. L’Iran, lui, a bâti à partir du XVIe siècle, puis surtout après 1979, un appareil capable de muer cette mémoire en doctrine d’État.

L’Irak garde le tombeau, et l’Iran a produit l’idéologie.

Depuis 2003, Achoura a retrouvé une visibilité massive : comme l’a montré l’historien Yitzhak Nakash, le régime baasiste avait réprimé des rites dont il comprenait le potentiel politique, et leur retour a accompagné la revanche démographique des chiites irakiens. Mais l’Irak chiite n’est pas une extension de l’Iran. Najaf, autour de l’ayatollah Sistani, reste attachée à une tradition quiétiste, quand Qom a porté la wilayat al-faqih, gouvernement du juriste-théologien. Entre les deux, une concurrence feutrée dont Achoura est l’enjeu : pour Najaf, fondement d’une autorité morale irakienne, pour Téhéran, carburant d’une mobilisation révolutionnaire et anti-israélienne. Hussein devient alors le symbole de toute résistance à l’hégémonie, langage du Hezbollah, des milices irakiennes et des Houthis : nous sommes le camp de Hussein, nos adversaires sont les Yazid de ce temps.

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2026 : la liturgie au secours de la stratégie

Ce langage n’a rien d’abstrait : il se rejoue dans la séquence de 2026. Depuis la campagne israélo-américaine contre l’Iran de février-mars, l’élimination du Guide Ali Khamenei et l’effondrement relatif d’un Hezbollah privé de Hassan Nasrallah et de l’essentiel de son arsenal, l’« axe de la résistance » a subi des revers sans précédent, qu’acte le protocole de cessation des hostilités américano-iranien de juin 2026. Or, c’est quand la puissance matérielle recule que la grammaire du martyre devient cruciale.

Faute de vaincre, on peut sanctifier la défaite.

Karbala offre à un camp affaibli de quoi transformer la perte en légitimité : la liturgie prend le relais de la stratégie.

La compétition des récits de salut

Pour les chrétiens d’Irak, la scène s’inscrit dans un contexte autrement fragile. Les Églises chaldéenne, syriaque, assyrienne ou arménienne, héritières d’une présence bimillénaire, ont connu une succession de drames : l’exil, l’État islamique ou une confessionnalisation du pouvoir que Luizard décrit comme la « disparition de toute citoyenneté commune » : de 1,5 million en 2003, leur nombre est tombé à environ 200 000. On se gardera de leur prêter un grief qu’elles n’expriment pas toujours ainsi, mais, là où nul symbole n’est neutre, la circulation du Christ dans une dramaturgie chiite signale un rapport asymétrique au sacré : la majorité peut représenter les figures des autres dans son propre récit.

Il ne faut pourtant pas y voir un simple conflit confessionnel : la scène révèle la compétition des récits de salut au Moyen-Orient. Le christianisme oriental a longtemps pensé la souffrance à partir de la Croix, de la patience et du témoignage minoritaire ; le chiisme, à partir de Karbala et de la mémoire active du martyre. Les deux connaissent le sacrifice, mais n’en tirent pas la même politique. La question dépasse donc le religieux : dans l’Orient contemporain, les puissances s’affrontent aussi par les imaginaires. Imposer son récit du martyre, c’est désigner l’oppresseur, légitimer la résistance et mobiliser les foules.

Karbala est ainsi l’un des plus puissants langages géopolitiques du Moyen-Orient : profondeur historique pour l’Iran, mystique combattante pour le Hezbollah, mémoire pour les foules chiites. Mais il confère aussi à l’Irak une centralité que l’Iran ne peut confisquer — sans Karbala et Najaf, le chiisme politique iranien perdrait son ancrage sacré. Téhéran reculant, cette centralité irakienne pourrait peser davantage.

Jésus à Karbala n’est donc pas une curiosité, mais le symptôme d’un monde où la théologie reste une force politique. Les batailles du Moyen-Orient ne se jouent pas que sur les cartes, mais aussi dans les calendriers liturgiques, les sanctuaires et les récits de souffrance. Comprendre Achoura, c’est saisir comment une mémoire religieuse devient une puissance géopolitique, surtout quand les armes viennent à manquer.

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À propos de l’auteur
Loÿs de Pampelonne

Loÿs de Pampelonne

Diplômé de l'Institut d'études politiques de Bordeaux en relation internationales, spécialiste de l’Irak et des minorités (kurdes, chrétiens d’orient..)