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Présenté par ses soutiens comme un opposant politique, Ayoub Aissiou est au cœur d’un dossier judiciaire et financier engagé bien avant la bataille sur son extradition depuis l’Espagne.
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Sociétés sans activité réelle, transferts de capitaux, financement politique — et, désormais, des soupçons de narcotrafic.
Sueurs froides sous les dorures des ambassades. Au croisement d’enjeux économiques, politiques et diplomatiques, certaines affaires ont le don d’embarrasser les chancelleries. C’est le cas, éloquent, de celle qui implique un certain Ayoub Aissiou : inconnu du grand public, cet homme d’affaires d’origine algérienne se retrouve, bien malgré lui, au cœur d’un imbroglio judiciaire impliquant son pays d’origine, l’Algérie, mais aussi l’Espagne, la France et le Maroc.
Appréhendé à sa descente d’avion à Barcelone, en juillet dernier, Ayoub Aissiou a été placé en détention provisoire en Espagne avant d’être libéré sous contrôle judiciaire le 4 septembre. L’Algérie, où l’homme d’affaires a été condamné à plusieurs dizaines d’années de prison, exige son extradition. Une perspective qui inquiète fort légitimement le premier concerné ; mais aussi, de manière plus surprenante, un comité de soutien composé de personnalités françaises de renom, qui se sont fendues de tribunes publiées dans la presse appelant, au nom de leur « conscience d’humanistes », à « sa libération toutes affaires cessantes ».
Un oligarque déchu, symbole des années Bouteflika
Difficile, donc, d’y voir clair : Ayoub Aissiou est-il un délinquant en col blanc, comme l’a reconnu la justice algérienne, ou un opposant politique injustement persécuté par le régime d’Abdelmadjid Tebboune ? Pour s’en faire une idée, il faut remonter aux jeunes années de l’homme d’affaires. Né en 1982 à El Biar, non loin d’Alger, Aissiou évolue dès son plus jeune âge dans un milieu privilégié, dont les intérêts sont alignés avec ceux du régime de Bouteflika. Actif dans l’immobilier, l’agroalimentaire ou encore l’automobile, Ayoub Aissiou épouse la fille d’un fidèle de l’ancien président algérien, déchu en 2019.
Ce mariage lui ouvre les rares portes encore closes et achève de faire d’Aissiou un « oligarque » made in Algérie. Propriétaire de la chaîne de télévision Al Djazaria One, gendre du vice-président de la Fédération algérienne de ballon rond, frère d’un général haut placé, notre homme dirige une kyrielle de sociétés et brasse les dinars par milliards. Tout s’effondre en même temps que le régime d’Abdelaziz Bouteflika. De vastes opérations anti-corruption sont lancées en Algérie ; Ayoub fuit son pays pour trouver refuge en France avec sa famille. C’est la chute, brutale, d’un golden boy dont le destin et la fortune étaient indissociables des affres de l’« ancien régime » algérien.
Condamné à 55 années de prison en Algérie
La disgrâce et l’exil forcé d’Ayoub Aissiou ne signent pas la fin des ennuis pour l’oligarque déchu. En son absence, la justice algérienne travaille. Elle met au jour un complexe réseau d’entreprises liées à cet homme d’affaires qui symbolise à lui seul les dérives de la « issaba », le terme qui désigne dans le débat public algérien les réseaux d’affaires et de corruption liés au pouvoir du défunt président Bouteflika. Il lui est reproché d’avoir mis en place un vaste système de prédation visant à organiser et masquer des transferts de fonds vers l’étranger, afin de s’enrichir, ainsi que son clan, de façon considérable, via de multiples opérations frauduleuses : transferts de fonds suspects, détournements de fonds, blanchiment d’argent, sociétés-écrans, opérations immobilières opaques, etc.
Selon des documents judiciaires consultés par Africa Intelligence, « la justice algérienne a ainsi estimé qu’une grande partie des 22 sociétés liées à l’homme d’affaires ne présentaient pas d’activité réelle et qu’elles masquaient des pratiques frauduleuses ». La lettre de référence de préciser que « les magistrats algériens reconstituent depuis plusieurs années les circuits financiers d’Ayoub Aissiou, éclatés dans une kyrielle de sociétés en Algérie et à l’étranger, utilisant de nombreux comptes bancaires et multipliant les actes notariés ». Le tout avec l’aide de fonctionnaires corrompus ? C’est en tout cas ce que soupçonne la justice algérienne, qui enquête sur un chèque de 50 millions de dinars tiré en 2017 des comptes de l’aciérie Casteel, propriété d’Ayoub Aissiou et de ses frères, pour financer le Front de libération nationale (FLN) afin d’obtenir des facilités du pouvoir. Mais également sur les relations entre Ayoub Aissiou et l’ancien ministre de l’Industrie Abdeslam Bouchouareb (2014-2017), réfugié en France et dont l’extradition est réclamée par Alger. Selon Africa Intelligence, « le ministre avait octroyé à l’homme d’affaires l’agrément pour une usine de montage Ford, qui ne verra finalement jamais le jour ».
En 2022, le désormais fugitif en exil est condamné une première fois par la justice algérienne. Il écope de quinze ans de prison. Un second procès s’ouvre l’année suivante, au terme duquel Ayoub Aissiou est condamné à vingt années supplémentaires de réclusion. Un troisième et dernier jugement intervient en décembre 2025, qui condamne notre homme à vingt ans de prison pour blanchiment, transferts illicites de fonds vers l’étranger et dissipation de produits de crimes. S’il venait à poser un pied sur son sol natal, Ayoub Aissiou encourrait donc pas moins de 55 années derrière les barreaux.
| Condamnation | Peine et motif |
|---|---|
| 2022 | 15 ans de prison |
| 2023 | 20 ans supplémentaires |
| Décembre 2025 | 20 ans (blanchiment, transferts illicites, dissipation de produits de crimes) |
| Total encouru | 55 années de réclusion |
Arrêté puis libéré sous caution : l’étrange été d’Ayoub Aissiou
Fort heureusement pour lui, Aissiou a senti le souffle du couperet judiciaire et a fait en sorte de s’en tenir, géographiquement du moins, le plus éloigné possible. Direction la France, donc, où l’homme, sur les réseaux sociaux ou sur sa chaîne de télévision personnelle, n’hésite pas à se présenter comme un opposant politique ; puis l’Espagne, où il a récemment rejoint sa famille. Autant d’activités qui n’échappent pas à l’œil d’Alger, qui requiert la coopération de Madrid. Dont acte : le 22 juillet dernier, le gouvernement de Pedro Sánchez émet un mandat d’arrêt à l’encontre d’Ayoub Aissiou.
Trois jours plus tard, le fugitif est arrêté par la police espagnole à son retour du Maroc. Aissiou est immédiatement placé en détention préventive dans l’attente de son éventuelle extradition vers l’Algérie. Mais tout bascule le 4 septembre quand, à la surprise générale, le tribunal central de Barcelone ordonne la libération conditionnelle du prisonnier, non sans avoir pris la précaution de lui confisquer son passeport.
La piste du narcotrafic
De quoi, dès lors, Ayoub Aissiou est-il le nom ? Condamné en Algérie, arrêté en Espagne et défendu en France, l’ex-oligarque serait-il au cœur d’un emballement diplomatique dont l’ampleur dépasserait sa seule personne pour raviver de vieilles querelles entre États bordant la Méditerranée ? Appréhendé à son retour de Casablanca, au Maroc, Aissiou serait également, d’après les récentes révélations de certains journaux espagnols, mouillé dans un vaste trafic de drogue. S’ils étaient établis, ces soupçons de narcotrafic ne manqueraient pas d’assombrir encore son destin judiciaire.
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