- Le Sahel est devenu l’une des régions du monde les plus marquées par le terrorisme djihadiste, au point d’avoir été le théâtre d’une petite dizaine de coups d’État depuis le début des années 2020.
- On réduit habituellement ces conflits au traditionnel affrontement entre pasteurs peuls (Fulani) et agriculteurs sédentaires — une classification anthropologique obsolète et coloniale que remet en cause Mady Biaye, ingénieur statisticien et démographe, expert en intelligence démographique et dynamique sécuritaire.
Une lecture au-delà de l’écume des événements

Le cœur de l’ouvrage de Mady Biaye réside dans la mise au jour d’une relation entre démographie et sécurité, où la théorie — entendue comme intelligence des données — et la théorisation — comme interprétation stratégique — s’engendrent et se transforment mutuellement dans un contexte de situation critique permanente. Les structures d’âge, marquées par une jeunesse majoritaire, les densités contrastées, les migrations qu’imposent les dérèglements climatiques ou les déséquilibres économiques, cessent de constituer des agrégats statistiques pour devenir de véritables cartographies du risque, qu’il mesure et quantifie — même si le résultat ne peut être qu’indicatif. En retour, les violences, les déplacements forcés et l’effondrement des institutions reconfigurent les paysages humains, faisant de chaque recomposition démographique le foyer possible de tensions nouvelles. De cette dialectique naît une interrogation : la connaissance demeure-t-elle, dans de tels contextes, un instrument de vérité, ou se mue-t-elle en outil de pouvoir ? L’auteur montre, avec lucidité, comment acteurs armés, organisations internationales et gouvernements peuvent mobiliser ces constructions théoriques pour légitimer leurs entreprises, brouillant la frontière entre analyse et stratégie.
Un multiplicateur de vulnérabilités
Cet ouvrage novateur refuse toute vision réductrice de la démographie comme fatalité explosive, pour lui substituer celle, plus féconde, d’un multiplicateur de vulnérabilités. Les dynamiques de population n’engendrent pas mécaniquement le conflit, elles en amplifient les conditions lorsqu’elles rencontrent des défaillances de gouvernance, des inégalités persistantes ou des dégradations environnementales. De ce constat procède une critique rigoureuse des méthodes classiques, notamment celle du dividende démographique, dont les promesses apparaissent inopérantes dans des contextes d’insécurité structurelle.
La « spirale démographique sécuritaire »
Mady Biaye élabore le modèle d’une « spirale démographique sécuritaire », où croissance, pression sur les ressources, conflits, déplacements et affaiblissement des États s’enchaînent en un cycle qui se perpétue lui-même. Cette mise en lumière se révèle tout sauf désespérante : elle ouvre, au contraire, la voie à une transformation en profondeur des politiques publiques, fondées sur une approche intégrée. Ainsi se dessine une stratégie où la maîtrise démographique inclusive — par l’éducation, notamment celle des filles, et l’accès effectif à la planification familiale — s’articule à une gestion concertée des ressources et à une réforme en profondeur des dispositifs de sécurité. Cette architecture s’accompagne de la création d’outils analytiques, tels des indices de préparation, de pression, de résilience et de risque, qui permettent de mesurer, mais aussi d’anticiper, et dès lors d’agir avec discernement. Il reste à voir si les pouvoirs en place auront la volonté et les moyens de s’engager dans une telle voie et s’ils trouveront des appuis extérieurs désintéressés pour les soutenir.








