<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Afrique francophone. Anatomie des coups d’État

28 février 2024

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Des jeunes hommes scandent des slogans contre le pouvoir du lieutenant-colonel Damiba, contre la France et pro-Russie, à Ouagadougou, Burkina Faso, vendredi 30 septembre 2022. (AP Photo/Sophie Garcia)/OUA107/22273537846945//2209301727
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Afrique francophone. Anatomie des coups d’État

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Le putsch armé est-il le Covid politico-militaire de l’Afrique francophone et faut-il craindre un « effet Pangolin » dans le sous-continent ? Depuis 2020, pas moins de cinq pays ont été touchés par ce virus manifestement très contagieux : Mali, Burkina Faso, Guinée Conakry, Niger et Gabon. Si les motivations ne sont pas les mêmes partout, les modes opératoires se ressemblent de manière troublante. 

Article paru dans le numéro 50 de mars 2024 – Sahel. Le temps des transitions.

À tel point que ces processus récurrents pourraient faire l’objet d’une étude clinique intitulée « Anatomie du coup d’État à l’africaine ». Certes, le phénomène n’est pas nouveau. Dans son magistral En attendant le vote des bêtes sauvages, le romancier ivoirien Ahmadou Kourouma le décrit comme une prise de pouvoir consubstantielle aux indépendances de 1960. Mais la série de golpes qui frappe notre pré carré depuis trois ans mérite d’être disséquée avec une approche spécifique, quasiment médico-légale. 

Similitude d’exécution 

Dans ce qu’il est convenu d’appeler la BSS (bande sahélo-saharienne), il s’agit à chaque fois d’un copier-coller où l’on retrouve les mêmes protagonistes (intérieurs et extérieurs, visibles ou invisibles). Au Mali, qui comptabilise deux putschs en moins d’un an (août 2020 et mai 2021), c’est le colonel Assimi Goïta, aujourd’hui chef de la junte, qui a renversé le président Ibrahim Boubacar Keïta (alias IBK) dans un premier temps avant de procéder à une seconde purge quelques mois plus tard. Cet officier commandait l’unité des forces spéciales dédiées à la lutte anti-terroriste et jouissait par là même d’une grande proximité avec IBK, qui l’avait même rappelé comme conseiller sécuritaire juste avant d’être renversé ! Même scénario au Burkina Faso, qui a connu deux putschs (janvier et septembre 2022). Le premier avait été mené par le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, ex-pilier de la garde présidentielle de Roch Marc Christian Kaboré et commandant de la 3e région militaire (englobant la capitale Ouagadougou). C’est le président Kaboré en personne qui l’avait nommé à ce poste clé. Damiba sera finalement destitué et remplacé par son « fidèle » adjoint, le capitaine Ibrahim Traoré…

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Jamais deux sans trois puisqu’au Niger, c’est le général Abdourahamane Tiani, patron de la garde présidentielle et à ce titre prétorien en chef, qui fera arrêter et assigner à résidence le président Mohamed Bazoum (toujours retenu prisonnier), qu’il était chargé de protéger ! Bref, le proverbe le rappelle et l’histoire (de Abel et Caïn à la famille Borgia, en passant par César et Brutus) le démontre : « On n’est jamais aussi bien trahi que par les siens. » Cette vérité est encore plus flagrante et plus parlante au Gabon. Dans cet État pétrolier d’Afrique équatoriale, l’instigateur du putsch qui a débarqué le président Ali Bongo Ondimba n’est autre que le patron de la garde républicaine (censé être l’ultime rempart) et surtout le cousin de l’héritier de la dynastie Bongo. Un syndrome Iznogoud poussé jusqu’à la caricature, mais que devraient méditer bien des chefs d’État africains. Au Cameroun, où l’on scrute ces événements à la loupe, le président Paul Biya a d’ailleurs immédiatement procédé à un remaniement préventif au sommet de l’armée.

Les coups d’État déstabilisent la vie sociale des pays

Exception faite du Gabon (nous y reviendrons plus loin), on a assisté à chaque renversement de pouvoir au même spectacle à Bamako, Ouagadougou et Niamey : scènes de liesse et de haine, manifestations anti-françaises, saccage des symboles de notre présence, siège de nos bases militaires et, last but not least, slogans pro-Moscou et drapeaux russes. On a du mal à croire au caractère spontané de ces mouvements de foule tant la propagande francophobe élaborée dans les fermes à trolls du groupe Wagner et diffusée sur les réseaux sociaux est efficace et virulente, même si elle peut sembler primaire et binaire de prime abord. On y vitupère la fantasmée « Françafrique », dont chacun sait qu’elle n’existe plus, comme le souligne l’africaniste Stephen Smith dans une récente tribune au Figaro : « La Françafrique – l’expression courante depuis la fin des années 1990 pour dénoncer l’alliance entre Paris et les capitales francophones du continent – est devenue un miroir déformant depuis que le terme a été détourné de son contexte géopolitique qu’était la guerre froide. […] Après la chute du mur de Berlin, cette rente de situation concédée à la France en échange d’un cahier des charges s’est lentement dissoute dans la compétition internationale. D’abord les États-Unis, le Japon et l’Allemagne, puis la Chine, l’Inde et la Turquie sont venus prendre leur part du marché africain. »

Partage africain

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une partie d’échecs à l’échelle continentale où de nouveaux acteurs à la prédation évidente s’agitent en coulisses. Ainsi, la nature ayant horreur du vide, dans les trois pays de la BSS précités, les accords de défense avec Paris ont été illico presto dénoncés et nos troupes ont dû plier bagage pour être remplacées par les mercenaires de Wagner, dont le modèle économique consiste à « se payer sur la bête » (concessions minières, hydrocarbures ou diamants). Si la Russie est le moins discret de ces nouveaux acteurs, elle n’est pas la seule à étendre son influence dans l’ex-AOF. La Turquie et le Qatar, facilitateurs de voyages, séjours, séminaires et conférences, servent aussi de courroie de transmission « présentable » entre Moscou et les capitales de la BSS. Les putschs de la BSS ont eu lieu dans des pays où la toute-puissante agence turque de développement (TIKA) est solidement implantée dans le terreau social : éducation, humanitaire, bourses d’études en Turquie, réfection des lieux de culte comme les écoles coraniques, etc. Or la TIKA n’est autre que le paravent du MIT (services secrets d’Ankara, inféodés à Recip Tayip Erdogan et à l’idéologie des Frères musulmans) qui pousse ses pions en recrutant des agents et en pilotant des contrats d’armement. Nulle présence turque ou russe au Gabon qui semble avoir misé sur une autre puissance, et non des moindres : les États-Unis. Le déchu Ali Bongo Ondimba avait épousé une Afro-Américaine et l’actuel général putschiste a acquis trois villas outre-Atlantique pour la coquette somme d’un million de dollars…

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Dans cet environnement mouvant et brutal, un seul pays apparaît comme un modèle de stabilité : le Tchad. Ce pays historiquement lié à la France depuis la colonne Leclerc et le serment de Koufra demeure son meilleur allié dans la lutte anti-djihadiste. Et un partenaire fiable, comme le prouve la rencontre entre Emmanuel Macron et Mahamat Idriss Déby Itno (dit MIDI) en octobre dernier. Le numéro un tchadien dirige le Conseil militaire de transition (CMT) mis en place à la mort de son père Idriss Déby Itno, tué au combat en avril 2021. Il est venu discuter à l’Élysée des crises régionales et du retrait des forces françaises de Niger. C’est par N’Djamena (qui accueille en permanence 1 000 de nos soldats) que va transiter le contingent de 1 500 militaires français chassés de Niamey. Un sacré coup de pouce pour notre état-major. Les deux présidents ont également évoqué la transition politique en cours dans ce pays où MIDI projette d’organiser des élections transparentes et démocratiques avant fin 2024. Pourtant, qu’on ne s’y trompe pas : les mêmes protagonistes identifiés ci-dessus tentent de saper l’image de MIDI, en le présentant comme un apprenti dictateur et un suppôt de la France. Une propagande orchestrée (entre autres) par Moscou et là encore véhiculée sur les réseaux sociaux pour cibler une jeunesse crédule et dangereusement manipulable. Les attaques simultanées visant les commissariats de police et les bâtiments officiels en octobre 2022 (à l’instigation d’une opposition radicalisée) avaient été réprimées par les forces de l’ordre, mais c’est un avertissement qu’il convient de ne pas négliger. La différence majeure entre le Tchad et ses voisins de la BSS, c’est que le général-président Mahamat Idriss Déby Itno, qui s’est brillamment illustré au Mali pendant l’opération Serval, est respecté par ses pairs et vénéré par ses soldats. Les complots de palais et les querelles de sérail y sont donc moins susceptibles de dégénérer en putsch armé.

Il faut l’espérer, car, comme le martelait le général Charles Mangin, auteur de La force noire en 1910, « qui tient le Tchad tient l’Afrique ».

 Le contingent tchadien (1 800 soldats), épaulé par les Forces spéciales du dispositif Serval, s’est montré particulièrement efficace dans la traque aux djihadistes réfugiés dans le massif des Ifoghas en janvier-février 2013.

À propos de l’auteur
Jean-Louis Tremblais

Jean-Louis Tremblais

Journaliste et reporter
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