<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Le Somaliland. Un État fantôme dans la Corne de l’Afrique

15 janvier 2020

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : Des gardes-côtes du Somaliland (région séparatiste de la Somalie), à Milaxaar, en mars 2011, Auteurs : Katharine Houreld/AP/SIPA, Numéro de reportage : AP21034816_000004.
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Le Somaliland. Un État fantôme dans la Corne de l’Afrique

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Profitant de l’effondrement de la Somalie, le Somaliland a fait sécession le 17 mai 1991. Cette terra incognita de 137 600 km2 abrite une population oscillant entre 3,5 et 4 millions d’habitants à 65 % nomades. L’entité dispose de ses propres institutions (présidence, parlement, armée,) frappe sa monnaie, possède son drapeau et son hymne national. Élu démocratiquement en 2010, son président, Ahmed Silanyo, a été reçu pour la première fois officiellement à Paris en janvier 2014.

Si la pénétration anglaise remonte à l’aube du xixe siècle, c’est en 1884 que le territoire devient officiellement un protectorat britannique. Contrairement à la puissance coloniale italienne implantée en Somalie, les Britanniques n’ont pas imposé une administration à l’occidentale qui aurait déstabilisé le corps social traditionnel. Peu soucieux de rentabiliser ce territoire considéré comme un réservoir d’ovins pour sa garnison d’Aden, ils se sont contentés d’une gestion minimaliste, s’ingérant peu dans la société indigène et ses efficaces mécanismes de résolution des conflits pastoraux. Cette politique coloniale explique en partie la stabilité qui règne actuellement sur le territoire du Somaliland.

Les Somalilandais quant à eux sont issus du peuple somali dont la zone de peuplement englobe les territoires de l’ex-Somalie italienne, Djibouti, l’Ogaden en Éthiopie et l’Est du Kenya. Outre la langue et l’ethnie, les Somalis partagent une appartenance commune à l’islam sunnite. Obéissant à des règles coutumières, la société somalie est historiquement très marquée par l’existence de clans et de sous-clans, dont les alliances sont conjoncturelles.

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Un mariage qui tourne au cauchemar

Le 26 juillet 1960, le Somaliland accède à l’indépendance. Quatre jours plus tard, il conclut une union hâtive avec l’ancienne Somalie italienne pour former la Somalie : un État de 640 000 km2 dont la capitale est Mogadiscio et qui deviendra membre de la Ligue arabe en 1974. Toutefois, ce mariage, perçu comme un premier pas vers la réunion de tous les peuples somalis de la Corne de l’Afrique, tourne rapidement au cauchemar pour les habitants de l’ancien protectorat britannique marginalisé par Mogadiscio. Une rébellion éclate au début des années 1980 à l’initiative du Somali National Movement (SNM). La violente répression orchestrée par le dictateur procommuniste Mohamed Siyad Barre (au pouvoir depuis 1969) fera 50 000 morts, dont beaucoup de civils victimes de bombardements massifs, et près de 500 000 déplacés.

En 1991, le régime de Siyad Barre s’écroule à cause de la fin de l’aide soviétique et de l’échec cuisant de sa politique belliqueuse contre l’Éthiopie.  En pleine déliquescence, l’État somalien tombe sous la coupe d’une dizaine de clans qui plongent le pays dans le chaos et l’anarchie, sans compter les islamistes.

C’est alors que le Somaliland décide de prendre son indépendance. En mai 2001, elle est entérinée par un référendum qui remporte 97,1 % de oui. Des consultations régulières et conformes au respect du pluralisme auront lieu par la suite faisant du Somaliland une exception dans la région. Cette réussite démocratique s’appuie notamment sur le Conseil des Anciens qui est devenu la Chambre haute du Parlement après l’indépendance. Cet organe représente toutes les composantes du Somaliland et assure un lien essentiel entre les différents clans du pays.

Un pays à (re)construire

Reste que ce pays n’est pas reconnu par la communauté internationale. Cet isolement pèse sur ses capacités de développement. L’économie peu diversifiée a cruellement besoin d’investissements pour développer ses infrastructures portuaires et aéroportuaires, mais aussi pour exploiter ses réserves de pétrole. À l’heure actuelle, l’entité autoproclamée ne compte que sur l’exportation d’ovins (chèvres, moutons, chameaux), le transit de marchandises et les transferts monétaires de sa diaspora.

Oasis de sécurité à l’abri du chaos somalien, Hargeisa compte sur son offre de coopération dans le cadre de la lutte contre la piraterie et contre le radicalisme islamiste pour gagner le soutien politique des grandes puissances occidentales. Elle table pour cela sur sa position géostratégique.

Bénéficiant d’un large accès à l’océan Indien via le golfe d’Aden, le Somaliland espère devenir un hub commercial et logistique au service de ses voisins, à commencer par l’Éthiopie. Les relations avec ce pays remontent au début des années 1980 lorsque les rebelles du SNM étaient soutenus par Addis-Abeba qui y voyait un moyen d’affaiblir son ennemi somalien. À l’instar de Djibouti, du Kenya et de l’Afrique du Sud, l’Éthiopie reconnaît le passeport somalilandais. Elle est même allée plus loin en ouvrant à Hargeisa un consulat dont le diplomate en poste a rang d’ambassadeur. C’est que, depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, elle cherche une solution alternative au port de Djibouti pour rompre son enclavement et mise sur  la remise en état du port en eau profonde de Berbera. En outre, la compagnie aérienne Ethiopian Airways dessert la capitale du Somaliland dans l’attente d’ouvrir une nouvelle liaison avec la ville portuaire de Berbera.

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Otage des rivalités régionales

Les dirigeants du Somaliland ont accepté de participer à des pourparlers avec le gouvernement provisoire somalien, lequel n’exerce son contrôle que sur une infime portion du pays. Les deux parties se sont retrouvées à deux reprises à Istanbul sous l’égide du gouvernement turc, sans résultats jusqu’à aujourd’hui.

Si le Somaliland a réussi à ouvrir une dizaine de bureaux de liaison dans les principales métropoles d’Afrique, d’Europe et d’Amérique, les grandes puissances hésitent à reconnaître sa souveraineté tant que l’Union africaine s’y oppose. Malgré un avis favorable émis en 2005, cette dernière reste attachée au principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Sans doute ce principe n’a pas été respecté dans le cas de l’Érythrée et du Soudan du Sud. Mais l’Union africaine craint une vague de sécessionnisme dans la région, à commencer par le Puntland, un autre territoire somalien qui s’est déclaré autonome en 1998. Ajoutons que le Somaliland lui-même fait l’objet de revendications indépendantistes,  Hargeisa ne contrôlant vraiment que les zones habitées par le clan des Issaks (voir carte). Redessiner les frontières de l’Afrique, c’est ouvrir la boîte de Pandore des ethnies et des régionalismes, proclament les dirigeants de l’Union africaine.

En fait, le spectre de la « balkanisation de l’Afrique » est un prétexte. La non-reconnaissance du Somaliland est avant tout motivée par l’Égypte qui veut affaiblir l’Éthiopie. Le Caire et Addis-Abeba entretiennent un vieux conflit à propos de la gestion des eaux du Nil. Par ailleurs, l’Arabie Saoudite, qui voit d’un mauvais œil l’indépendance somalilandaise, a décrété un embargo sur les importations de bétail du Somaliland entre 2000 et 2009. Soutien du gouvernement provisoire de Mogadiscio, Riyad veille également à contribuer à la diffusion en Somalie de l’idéologie wahhabite.

Fait sans précédent dans l’histoire des conflits sécessionnistes, un Somaliland reconnu et partenaire de la communauté internationale constituerait-il un facteur décisif vers l’instauration de la paix en Somalie ?

À propos de l’auteur
Tigrane Yégavian

Tigrane Yégavian

Chercheur au Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), il est titulaire d’un master en politique comparée spécialité Monde Musulman de l’IEP de Paris et d’une licence d’arabe à l’INALCO. Après avoir étudié la question turkmène en Irak et la question des minorités en Syrie et au Liban, il s’est tourné vers le journalisme spécialisé. Il a notamment publié "Arménie à l’ombre de la montagne sacrée", Névicata, 2015, "Missio"n, (coécrit avec Bernard Kinvi), éd. du Cerf, 2019, "Minorités d'Orient les oubliés de l'Histoire", (Le Rocher, 2019) et "Géopolitique de l'Arménie" (Bibliomonde, 2019).
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