Ahmed al-Charaa : « La vengeance ne bâtit pas les États ». Ce que le président syrien a dit à Al Jazeera

3 août 2026

Temps de lecture : 7 minutes

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Ahmed al-Charaa : « La vengeance ne bâtit pas les États ». Ce que le président syrien a dit à Al Jazeera

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  • Sur l’ancien régime : « Les prisons n’étaient pas des prisons, et les hôpitaux n’étaient pas des hôpitaux. »

  • Sur la méthode : une politique définie comme crédibilité, et le refus explicite de la vengeance.

  • Sur la région : ne plus être placé devant le choix entre convoitise israélienne et convoitise iranienne.

Le 26 juillet 2026, Ahmed al-Charaa a accordé à l’émission Al Muqabala d’Al Jazeera, face à Ali Al-Dhafiri, un entretien enregistré à Damas. Dix-huit mois après la chute de Bachar el-Assad, l’exercice vaut moins par les annonces que par la doctrine qui s’y dessine. Nous en publions ici les principaux points à retenir.

Point de méthode : les traductions ont été réalisées par Conflits, à partir de la transcription en arabe de l’entretien, diffusé sur YouTube. Il s’agit ici des propos tenus par le président syrien. Comme tout propos tenu par un dirigeant politique, ceux-ci méritent distance et analyse. Nous publions ici des verbatim et une synthèse de l’entretien, à prendre comme une base documentaire et un document brut pour connaître ce que dit Ahmed al-Charaa.

Entretien intégral (en arabe) : 

Le procès de l’ancien régime

Le réquisitoire est constant, mais il porte moins sur la personne d’Assad que sur un système. Sur les disparus, dossier confié à une instance spéciale dotée de critères internationaux, le président lâche une phrase brève : « L’ampleur de l’atrocité dépasse ce que vous pouvez imaginer. » Et il précise : « Le régime traitait ce peuple comme quelque chose de plus qu’un ennemi » — femmes, enfants et hommes confondus. Puis cette formule, qui restera : « Les prisons n’étaient pas des prisons, et les hôpitaux n’étaient pas des hôpitaux. Une chose terrifiante. »

Le second chef d’accusation est économique, et il est peut-être plus original. Al-Charaa décrit un État devenu entreprise criminelle : le trafic de stupéfiants était, dit-il, le premier commerce du pays, et l’État lui-même le gérait. S’y ajoutent le blanchiment, l’opacité et les sociétés fictives. Le troisième est géographique : l’ancien régime avait marginalisé la région orientale « malgré sa richesse humaine, pétrolière et agricole », au point que la liaison entre Damas et Deir ez-Zor ne comporte encore qu’une seule voie.

Le quatrième grief est diplomatique. Interrogé sur son accueil à Washington et dans les capitales européennes, il refuse d’y voir un événement : c’est le retour à la normale, la Syrie étant « un grand nœud commercial » que le monde convoite depuis toujours et que l’ancien régime avait isolée soixante ans durant. De là son argumentaire sur la levée des sanctions, plaidée auprès de Donald Trump après le sommet de l’OTAN, avec la médiation saoudienne et l’intervention d’Erdogan : la loi César sanctionnait des crimes — armes chimiques, exécutions de masse. D’où sa question : « Quelle est la faute de la révolution syrienne, qui en fut la victime, pour que de telles sanctions continuent de s’appliquer à elle ? »

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Une doctrine du pouvoir : la crédibilité contre la vengeance

Le journaliste s’étonne de la constance avec laquelle le président adresse des messages positifs à d’anciens adversaires : Moscou, l’Irak dont une partie des milices a combattu en Syrie. La réponse est une profession de foi politique.

« Ce n’est pas une mentalité de vengeance, ni de confrontation. La vengeance ne bâtit pas les États. »

Il en donne la raison : quand pèse sur des responsables une charge de l’ampleur de l’héritage syrien, la normalité est de penser stratégiquement ; « la pensée de la vengeance est celle d’un moment, et elle est stérile ». Suit une formule d’une brutale économie : « le sang engendre le sang ». De là une définition de son rôle de président :

« Nous ne concevons pas la politique comme des détours, des manœuvres et des jeux. Nous la concevons comme une crédibilité qui engendre la confiance. »

Il en tire un bilan de méthode : tout ce qui a été annoncé a été fait, ce qui ne pouvait être fait ne l’a pas été, la réalité a été exposée clairement à toutes les parties. Le même principe gouverne son rapport aux États : s’adresser directement aux gouvernements plutôt qu’aux factions, « la voie la plus sûre pour une relation durable ».

Appliquée à la justice transitionnelle, cette doctrine produit une position d’équilibre. Il reconnaît d’abord la colère : « Celui qui est blessé a le droit de faire entendre sa voix pour que les autres l’écoutent. Le préjudice est immense. Les gens ont le droit de se mettre en colère, de s’interroger, de demander des comptes. » Mais il en refuse la traduction privée, avec un argument à la fois juridique et religieux : Dieu a permis à celui qui a subi l’injustice de reprendre son droit avec justice, non de commettre l’injustice à son tour.

« Nous ne voulons pas, après avoir souffert de l’injustice, faire subir l’injustice à d’autres. »

Et il pose le principe qui fonde le monopole étatique : « L’État est détenteur du droit du sang ». C’est à lui d’appliquer la loi, en conciliant rétablissement des droits et paix civile. Le même monopole vaut pour les armes : l’expérience de trente à quarante ans d’entités armées échappant à l’autorité de l’État, dans plusieurs pays de la région, a produit « des résultats négatifs et catastrophiques ».

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La Syrie de demain : vingt-cinq ans, et pas d’importation

Sur l’intérieur, le discours est celui d’un gestionnaire plus que d’un idéologue. Reconstruire les institutions demande du temps : « Réformer les décombres est parfois plus difficile que de construire à neuf. » Sa méthode est explicitée : face à des problèmes trop nombreux, « la raison veut qu’on les fractionne et qu’on résolve chacun séparément, selon les priorités ».

Sur l’économie, il revendique environ 3 700 nouvelles lignes de production ouvertes depuis le début de 2025 et quelque 3,4 millions de retours entre déplacés et réfugiés en un an et demi. Mais il refuse l’emballement sur la hausse spectaculaire du budget : « Il arrive que certains chiffres soient trompeurs ». L’écart de la première à la deuxième année fait croire à une croissance quand il s’agit du comblement de trous. Aux investisseurs du Golfe, il redit ce qu’il avait dit à Riyad : « Nous ne voulons pas qu’on nous aide, mais qu’on investisse avec nous. »

Sur le régime politique, la réponse est prudente et manifestement pesée. Il dit pousser à la participation, invoque le Conseil du peuple dont les premières séances venaient de se tenir, et affirme que le choix n’appartient pas au président seul. Sur les libertés, il renvoie au « modèle qui convient à la Syrie », se disant hostile non aux expériences étrangères mais à leur importation telle quelle.

C’est là que l’entretien touche à la question de l’identité — la seule fois où l’arrière-plan islamique du pouvoir est évoqué. Le journaliste la pose franchement : comment le président voit-il l’identité d’un État mixte et pluriel, alors que la présidence est issue d’un tel arrière-plan ? La réponse est un refus de la question :

« Pourquoi nous enfermer dans des définitions culturelles que nous avons inventées dans des circonstances particulières ? La Syrie ressemble à la Syrie. »

Introduire « des intitulés philosophiques » dans l’identité syrienne produirait, dit-il, de la dispersion. C’est tout ce que l’entretien contient sur ce terrain. Sur les minorités, il livre en revanche une analyse politique des allégeances : certains, impliqués dans le trafic de drogue, ont voulu « se protéger derrière leur communauté », d’autres conserver leurs armes en s’abritant derrière une appartenance ethnique. Quant aux Kurdes, il distingue la question kurde du dossier des FDS et rappelle le décret accordant la citoyenneté à ceux qui en étaient privés.

Sur l’horizon, enfin, il assume une temporalité politique : une renaissance économique demande vingt à vingt-cinq ans avant que ses résultats n’apparaissent ; il cite Singapour, le Rwanda, la Turquie, les États du Golfe. L’essentiel est d’avoir une courbe ascendante : « Chaque mois nous avons quelque chose de nouveau », jusqu’à ce que l’accumulation produise sa croissance.

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Ne plus choisir entre deux convoitises

La partie diplomatique est construite autour d’une idée unique, et c’est probablement la phrase la plus importante de l’entretien. Après avoir décrit la région comme terre de convoitises depuis toujours — disputée jadis entre Rome et la Perse —, il constate que ceux qui la convoitent aujourd’hui invoquent des attaches historiques pour revendiquer des droits sur le Golfe, l’Irak, le Yémen, le Levant. D’où :

« Nous ne devons pas être perpétuellement placés devant un choix entre des politiques israéliennes et des politiques iraniennes également avides à l’égard de la région. »

Le principe se décline. Sur Israël, le constat est sévère : agressions contre un État indépendant, frappes jusqu’à Damas, ambitions régionales assumées. Mais la réponse choisie est diplomatique : obtenir un accord de sécurité en associant un large groupe de pays pour peser sur Israël. « Nous évitons d’entrer dans des affrontements », dit-il, et il le justifie par l’intérêt national plus que par la morale. Suit la formule qui éclaire toute sa politique étrangère :

« Nous ne voulons pas être le prolongement d’un héritage historique rempli d’erreurs politiques anciennes, sur quatre-vingts ans, ni travailler de la même manière, répéter les mêmes expériences et obtenir les mêmes résultats désastreux. »

L’horizon est explicité par étapes : si l’accord de sécurité réussit et qu’Israël s’y tient, s’ouvrira « une seconde phase, celle d’une discussion sur une paix globale ». Mais sans renoncement au droit de la Syrie sur le Golan occupé. Il rappelle par ailleurs le soutien syrien à la création d’un État palestinien et le vote de l’an dernier en faveur de la campagne saoudienne et française pour sa reconnaissance.

Sur les États-Unis, les garanties données à Washington sont circonscrites : que la Syrie ne serve pas de refuge au terrorisme et ne facilite pas les transferts d’armes et d’argent. À la question de savoir s’il existe des contreparties portant sur des rôles attendus d’elle — le Liban, un affrontement avec le Hezbollah —, la réponse est catégorique : « Non, absolument pas. »

Sur la Russie, la position est d’une remarquable continuité d’État. Les contacts ont commencé pendant la bataille, quelques jours avant la chute du régime ; un accord prévoit le retrait des bases dispersées et le maintien de Hmeimim plus une partie de Tartous, les négociations n’étant pas achevées. Sa justification tient en une phrase : la relation russe était avec la Syrie comme État, non avec le seul régime. Il dit vouloir en préserver la part utile en la ramenant à « une forme normale, digne d’États qui se respectent ».

Sur le Liban, la doctrine du monopole des armes trouve son application la plus délicate. Il part de la géographie — « Ce qui atteint le Liban atteint la Syrie » — et refuse toute intervention militaire : la Syrie aidera l’État libanais à appliquer l’accord de Taëf. « La Syrie dispose de plusieurs cartes ; nous les remettons à l’État libanais, qui en dispose comme il l’entend. » Sur le Hezbollah, le rappel est direct : quatorze ans de participation à la guerre contre le peuple syrien, mais il débouche sur une alternative institutionnelle plutôt que sur une menace : soit le parti relève de l’État libanais, qui en assume la responsabilité, soit il n’en relève pas.

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Ce que l’entretien ne dit pas

Deux absences méritent d’être relevées. L’islam et l’islamisme, d’abord, sur lesquels le président n’est ni interrogé ni disert, hors la dérobade sur l’identité citée plus haut. La révolution elle-même, ensuite, et son parcours de combattant : le journaliste les réserve explicitement à l’émission suivante.

Ce que l’entretien livre, c’est une grammaire de gouvernement : monopole étatique de la force et de la justice, refus de la vengeance, crédibilité comme méthode diplomatique, refus des modèles importés, horizon assumé d’un quart de siècle. Reste la question que l’exercice ne peut trancher, et qui vaut pour tout pouvoir neuf : de la doctrine à la pratique, il y a la distance de la durée.

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Source : Al Jazeera, « Al Muqabala », entretien conduit par Ali Al-Dhafiri, Damas, 26 juillet 2026.

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