Akira Kurosawa : le soleil rouge du cinéma

10 octobre 2022

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Akira Kurosawa : le soleil rouge du cinéma

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Issu d’une famille de samouraï, Akira Kurosawa (1910-1998) a été très jeune initié par son père au théâtre et au cinéma. Passionné de culture occidentale, il l’a conjuguée, dans son œuvre cinématographique, avec l’histoire du Japon qu’il a ainsi contribué à mieux faire connaître. Films d’amitiés, de paysages et d’aventures, l’œuvre de Kurosawa s’inscrit comme un jalon majeur de l’art cinématographique du xxe siècle.

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Tiré d’une histoire vraie, Dersou Oursala raconte les voyages en Sibérie opérés par l’explorateur Vladimir Arseniev au début du xxe siècle avec l’aide d’un guide local, Dersou Ouzala. Un film sur l’amitié et les explorations de la Sibérie par les Russes.

Dersou Ouzala : une amitié en Sibérie

Bien que formellement intégrée à l’Empire russe, la Sibérie demeure un espace encore méconnu en ce début de xxe siècle. Un espace hostile, doté de fortes variations climatiques, avec des hivers rudes et des étés chauds, où les conditions de vie sont particulièrement difficiles. Vladimir Arseniev, officier-topographe de l’armée impériale, est chargé de conduire des expéditions d’exploration afin de cartographier les espaces sibériens. C’est au cours de l’une de ses explorations (1902) qu’il fait la connaissance de Dersou Ouzala, un chasseur d’ethnie golde, dont la famille a été décimée par la variole. Vivant de la chasse de zibelines, Dersou accepte d’accompagner Arseniev dans la taïga afin de le guider dans cet environnement qu’il connaît et dont il maîtrise les dangers. Connaissance des animaux, des sources d’eau, des plantes, Dersou permet à l’expédition russe de se mouvoir dans cet espace inconnu d’eux et ainsi d’effectuer les travaux topographiques nécessaires à la cartographie des lieux.

Le film réalisé par le Japonais Akira Kurosawa (1975), lui-même issu du récit autobiographique d’Arseniev, est d’abord une ode à l’amitié entre deux personnes que la culture et la vie personnelle séparent. Cette amitié est fondée sur le respect mutuel que Dersou voue au capitaine et qu’Arseniev éprouve pour les qualités humaines de Dersou. Une amitié qui est aussi fondée sur les épreuves communes surmontées : la tempête de neige sur un lac gelé, le tigre qui rôde autour du camp, les attaques des tribus chinoises, le manque de nourriture et la solidarité des peuples de la taïga. Cette amitié est fondée sur une nécessité : sans entente, la petite troupe ne peut pas survivre dans cet environnement particulièrement difficile. Kurosawa filme la taïga tout au long de ses saisons, en montrant les particularités géographiques : les froids paysages de l’hiver, les couleurs chatoyantes de l’automne, les rivières gorgées d’eau du printemps, les chaleurs accablantes de l’été. Film sur l’amitié, Dersou Ouzala est également un film sur la Sibérie et la variété de sa nature. En filigrane, c’est l’histoire de la Russie dans cet Extrême-Orient qui est également dessinée.

L’expédition Arseniev

Né en 1872 à Saint-Pétersbourg, Vladimir Arseniev est l’un des explorateurs de la Sibérie orientale. Il a laissé une œuvre composée d’une soixantaine de livres dans lesquels il décrit la faune et la flore, les peuples de Sibérie, leurs coutumes et leurs modes de vie, la géographie des lieux, la topographie. Muni d’un matériel sophistiqué, il a pris de nombreuses photographies des espaces explorés, composant ainsi un matériel ethnographique de premier plan. À travers lui, c’est l’histoire de la découverte et de l’exploration de la Sibérie qui se fait jour, quand il fallut courage et intrépidité aux officiers russes pour partir à l’assaut d’un espace hostile et inconnu. Aux mêmes moments, d’autres Européens découvraient l’Afrique et les régions reculées de l’Asie centrale. La vie d’Arseniev épouse ce moment historique où les Européens découvrent le monde et le consignent, avec une soif de savoir et de connaissance qui leur a permis de prendre la mesure des autres populations et des autres cultures.

Officier de l’armée impériale, il doit supporter la vindicte du régime communiste qui le condamne à mort. Ses archives sont détruites, opérant une perte inestimable de la connaissance humaine. Lui-même est faussement accusé d’intelligence avec l’ennemi, à savoir le Japon. Il échappe de peu à l’arrestation, mais meurt à Vladivostok en 1930, terrassé par un coup de froid. Sa femme est arrêtée en 1937, condamnée à mort et fusillée. Sa fille est elle aussi arrêtée et passe quinze ans de sa vie en camp. Voilà comment les communistes remerciaient les grands savants. Sa maison de Vladivostok est désormais devenue un musée et présente des pièces et des documents issus de ses découvertes.

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L’ami Dersou

L’amitié entre Dersou et Arseniev a traversé les différences et les épreuves. Après l’expédition de 1902, les deux hommes se retrouvent en 1907. Le temps fait néanmoins son œuvre. Dersou vieillit, sa vue baisse, l’empêchant de chasser. Cette myopie est synonyme de mort dans la taïga. Si Dersou ne peut pas chasser, il ne peut ni se nourrir ni vivre du fruit de sa chasse. C’est donc pour le sauver qu’Arseniev lui propose de venir s’installer chez lui, en ville, où il pourra passer ses dernières années au calme. Si Dersou accepte, la vie en ville se révèle impossible. Sans but, coupé de son environnement naturel, il est perdu et décline encore plus vite. À contrecœur, Arseniev accepte de le laisser partir et lui offre un fusil dernier cri qui lui permettra de mieux chasser et donc de pouvoir survivre. Ce cadeau, qui devait le sauver, sera la cause de sa mort. Quelques mois plus tard, il est en effet assassiné par un bandit qui cherche à s’emparer de son fusil. Prévenu par un télégramme de la police locale, Arseniev reconnaît le corps de son ami et organise son enterrement sur le lieu de son assassinat.

Dersou Ouzala devient un modèle d’amitié, une amitié réelle, où chacun vit et grandit grâce à l’autre, c’est-à-dire une amitié fondée sur le don. Dans le film de Kurosawa, l’amitié prend le pas sur le récit historique et l’aventure hors norme vécue par Arseniev pour explorer la Sibérie orientale. Que ce film d’amitié entre un Russe et un Golde soit porté à l’écran par un Japonais démontre aussi le caractère universel de cette histoire particulière, qui quitte les confins de la Sibérie pour parler à tous les hommes.

Ran, le combat des clans

Ran est l’un des grands films d’Akira Kurosawa. Dans une production franco-japonaise inspirée de Shakespeare, un clan japonais du xvie siècle se mène une guerre impitoyable. Entre pureté esthétique et violences guerrières, Ran transmet des enseignements politiques.

La guerre familiale

Dans le Japon du xvie siècle, une transmission de pouvoir entre un chef de clan et ses fils tourne au chaos. Hidetora, chef de la famille des Ichimonji, est un daimyo (gouverneur issu de la classe militaire) qui a construit une importante puissance militaire locale en massacrant les familles voisines. Décidant qu’il est temps pour lui de transmettre son pouvoir, il confie la famille des Ichimonji et le château principal à son fils aîné Taro. Jiro, le deuxième fils, reçoit le deuxième château. Le cadet, Saburo, s’insurge contre cette organisation et prévient qu’une guerre familiale inéluctable éclatera. Hidetora, affirme-t-il, a obtenu sa puissance par la traîtrise, pourtant il espère naïvement que ses fils lui seront loyaux. Furieux de cet affront et confiant en sa décision, Hidetora bannit son jeune fils qui trouve refuge dans une famille voisine où il épouse la fille du chef.

Rapidement, la situation intérieure s’envenime, car dame Kaede, la femme de Taro, pousse son mari à chasser le vieux chef. Cette dernière est en réalité issue d’une famille jadis massacrée par Hidetora et ne cherche qu’à se venger en détruisant de l’intérieur les Ichimonji. Repoussé par ses deux premiers fils, Hidetora est finalement attaqué par Taro et Jiro réunis. Dans la bataille, l’aîné, Taro, est tué par un tir d’arquebuse tandis que le vieux père s’enfuit vaincu et à moitié fou. Jiro devient donc le chef de famille et dame Kaede, avide de vengeance, ne tarde pas à le manipuler. Prévenu des événements, Saburo arrive avec l’armée de son beau-père pour sauver sans rancune le vieil Hidetora. Tandis qu’une armée attaque le château principal par surprise, Saburo retrouve son père mais il est tué par un tir d’arquebuse. Fou de douleur, Hidetora meurt sur le corps de son dernier fils.

Hidetora vaincu par ses fils Taro (armée jaune) et Jiro (armée rouge) © 1985 KADOKAWA – STUDIOCANAL – All rights reserved

Une erreur politique à l’origine du chaos

Ran, littéralement « chaos », met en scène la chute d’une puissance familiale militaire en quelques semaines. Le film s’inspire du Roi Lear de Shakespeare. Saburo, comme la Cordélia shakespearienne, incarne la clairvoyance politique qui tient ferme son analyse devant un père furieux. Le principe politique qu’il soulève est que personne n’est loyal à un traître, même pas ses fils. Saburo comprend que le partage du pouvoir conduira à une guerre inévitable, car aucun des fils ne respectera la naïve volonté du père. Hidetora a également commis la grande erreur d’avoir marié ses fils aux filles des familles qu’il a détruites. A-t-il cru naïvement qu’elles aussi lui seraient fidèles ? Le vieux chef a massacré sans scrupules les lignées voisines pour installer la sienne, Kurosawa semble leur rendre justice en laissant les Ichimonji s’entretuer impitoyablement. S’il fut un grand militaire, Hidetora n’est pas un politique. Ran montre comment l’œuvre militaire de toute une vie peut se détruire en quelques semaines à cause d’une transmission inadaptée.

L’effet du réel sur la naïveté

La folie dans laquelle sombre progressivement Hidetora mérite qu’on s’y attarde. Le vieux chef a un songe dès le début du film dans lequel il se voit courant dans une plaine vide, perdu et abandonné de tous. Traumatisé, cette vision le pousse à organiser la transition du pouvoir pour finir ses jours tendrement entouré de ses fils. Cette décision causera finalement sa course folle et solitaire dans les plaines vides. On retrouve ici le principe grec de l’ananké, la destinée. Tel Œdipe, Hidetora s’est précipité dans son terrible destin en le fuyant. La folie dans laquelle sombre le vieux sanguinaire apparaît alors comme l’effet de la réalité sur la naïveté. La voix du réel, portée par Saburo, se confronte aux mirages naïfs d’Hidetora. Kurosawa nous apprend que l’effet inéluctable de la réalité traumatise celui qui l’a rejetée, au point de le rendre fou.

La guerre en soieries

L’esthétique du film porte vers le sublime. Des images de cavaliers dans les plaines japonaises aux scènes de batailles rangées, Kurosawa mêle poésie et puissance, théâtre et guerre brutale. Deux ans de préparation ont été nécessaires pour insuffler un esprit très japonais dans l’élégance des costumes. Les armées se combattent avec les effets somptueux des sashimono colorés, petites bannières portées par les soldats pour identifier les troupes. Les vêtements civils sont aussi très travaillés. On peut entendre dans plusieurs scènes le bruissement de la soie, un son reconnaissable entre tous qui provoque un ressenti physique chez le spectateur. Cette sensation de pureté esthétique dénote avec un léger surjeu des acteurs, propre à la tradition théâtrale japonaise. Ran, pourtant un des derniers films de Kurosawa, renoue avec les traditions du théâtre nippon dont le metteur en scène s’était écarté.

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Guy-Alexandre Le Roux

Guy-Alexandre Le Roux

Étudiant en master.
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