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Art traditionnel japonais réputé pour ses costumes et son maquillage saisissants, le kabuki repose sur un artisanat invisible : celui des tokoyama, maîtres perruquiers dont le savoir-faire conditionne la métamorphose des acteurs.
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Environ 400 types de perruques existent pour les rôles féminins et 1 000 pour les rôles masculins, chaque création étant conçue sur mesure pour chaque représentation.
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Porté sous les feux de l’actualité par la nomination du film Kokuho aux Oscars, ce métier de l’ombre incarne la transmission générationnelle d’un art vivant.
Natsuko Fukue, depuis Tokyo
Avant une représentation au célèbre théâtre Kabuki-za, dans le centre de Tokyo, le maître perruquier Tadashi Kamoji pose avec soin un chignon sur la tête d’un jeune acteur vêtu d’un kimono flamboyant. Le geste est précis, patient, habité.
« Un acteur de kabuki ne peut pas simplement entrer en scène tel qu’il est… ce n’est qu’en mettant une perruque qu’il devient vraiment un acteur de kabuki. »
— Tadashi Kamoji, maître perruquier
Un art de l’ombre sous les projecteurs
Né au XVIIIe siècle, le kabuki mêle danse, théâtre et musique. Les acteurs y portent des costumes somptueux, des perruques et un maquillage épais, et jouent en ancien dialecte sur des décors élaborés. Souvent dissimulé derrière le rideau, le métier de tokoyama — maître perruquier du kabuki — s’est retrouvé sous les projecteurs internationaux avec la nomination aux Oscars du film Kokuho, un succès au box-office consacré à deux onnagata, des hommes interprétant des rôles féminins, dans la catégorie Meilleurs maquillages et coiffures.
Tadashi Kamoji, 60 ans, est tokoyama de quatrième génération. Entré dans la profession à 18 ans, il sait que son rôle dépasse de loin celui d’un simple coiffeur. Une fois les perruques fabriquées par des artisans à partir de cheveux humains, c’est lui qui les coiffe et les adapte à chaque acteur, à chaque personnage, à chaque représentation.
« On ne peut pas bien travailler si l’on ne comprend pas la nature du personnage. »
— Tadashi Kamoji
La perruque, révélatrice du personnage
Qu’il s’agisse d’un homme d’âge mûr animé par un fort sens de la justice ou d’une courtisane de haut rang, la perruque transmet l’âge, le statut social, la profession et la personnalité. Dans son atelier, Tadashi Kamoji a passé deux heures à façonner la perruque d’un jeune acteur destiné à incarner un lutteur de sumo : côtés élégamment courbés, chignon appelé mage, coiffure classique aujourd’hui disparue du Japon moderne. Agenouillé sur un tatami, il sépare les mèches à l’aide d’un peigne traditionnel, les lisse avec des fers chauffés à la vapeur, tenant parfois une ficelle entre ses dents pendant qu’il attache les cheveux.
On dénombre environ 400 types de perruques pour les rôles féminins et 1 000 pour les rôles masculins. Une nouvelle perruque est créée pour chaque représentation et adaptée à chaque acteur, ce qui peut prendre de quelques heures à un mois selon la complexité.
« Ces spécialistes sont vraiment indispensables », confie l’acteur Nakamura Tanenosuke, 33 ans, qui travaille avec des tokoyama depuis l’âge de cinq ans. « Il n’y a pratiquement pas de représentation de kabuki sans perruque. » Ce mois-ci, il porte une création de M. Kamoji pour un spectacle consacré à une querelle au sein d’une famille noble.
La touche finale de la transformation
En coulisses au Kabuki-za, Tanenosuke recouvre son visage d’un épais maquillage blanc tandis que ses assistants l’aident à enfiler un large kimono rayé bleu marine et blanc. « La perruque est la touche finale qui complète la transformation », explique-t-il. « Outre le jeu des acteurs, la beauté des costumes et des décors est essentielle au plaisir du public, et je pense que les perruques y contribuent aussi. »
Un savoir sans fin
Malgré quarante ans de métier, Tadashi Kamoji estime n’avoir que récemment commencé à croire en ses capacités. « Aujourd’hui encore, j’apprends des choses de mon père », âgé de 85 ans, dit-il. « C’est sans fin. Quand je regarde les anciens, on dirait que les cheveux dansent entre leurs mains. Je n’y suis pas encore, mais je pense que je saurai vraiment maîtriser les cheveux quand j’aurai l’âge de mon père. »
L’effort est cependant récompensé lorsque les acteurs reçoivent une ovation sur scène.
« J’ai l’impression qu’une partie de ces applaudissements nous appartient aussi. Si le public trouve que l’acteur est magnifique, je me dis que notre perruque lui allait peut-être bien. J’en ressens une grande joie. »
— Tadashi Kamoji
© Agence France-Presse











