Babylone, la capitale de tous les empires

21 août 2026

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Photo : L'empire Babylonien vers 550

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Babylone, la capitale de tous les empires

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Septième et dernier épisode de notre série d’été « Les capitales oubliées ». Chaque capitale perdue est un miroir tendu au présent : pourquoi les empires s’effondrent-ils, et qu’est-ce qui fait qu’une ville cesse d’être le centre du monde ?

Capitale de Hammurabi et de Nabuchodonosor, Babylone fut le cœur de la première grande civilisation urbaine de l’histoire.

De l’Antiquité à Saddam Hussein, sa ruine n’a cessé d’être instrumentalisée par ceux qui rêvaient de s’inscrire dans la lignée des empires.

Pour clore notre série, il fallait revenir à la source : Babylone, la capitale dont le nom même est devenu synonyme de grandeur et de démesure, de splendeur et de chute. Aucune cité n’a autant nourri l’imaginaire des empires : la tour de Babel, les jardins suspendus comptés parmi les sept merveilles du monde, la captivité des Hébreux, la « grande prostituée » de l’Apocalypse. Babylone est moins une ville qu’un mythe — et c’est précisément ce mythe que, depuis des millénaires, les puissants n’ont cessé de vouloir s’approprier. Jusqu’à Saddam Hussein.

Le berceau des empires

Babylone, sur les rives de l’Euphrate, dans l’actuel Irak, fut le cœur de la civilisation mésopotamienne — celle-là même qui inventa l’écriture, la ville, l’État. Deux noms résument sa gloire. Hammurabi, d’abord, roi au XVIIIᵉ siècle avant notre ère, qui donna au monde l’un de ses premiers codes de lois, gravé dans la pierre : une révolution, l’idée que le pouvoir lui-même devait se soumettre à des règles écrites. Nabuchodonosor II, ensuite, au VIᵉ siècle avant J.-C., qui porta la cité à son apogée, érigea la porte d’Ishtar aux briques émaillées de bleu et, selon la légende, les jardins suspendus pour consoler son épouse de la nostalgie de ses montagnes.

Babylone fut ainsi, tour à tour, la capitale de plusieurs empires — babylonien, puis intégrée aux empires perse, hellénistique après Alexandre, qui y mourut. Elle déclina lentement à partir de l’époque hellénistique, à mesure que d’autres centres — Séleucie, puis Ctésiphon, puis Bagdad — captaient la vie de la région. La cité s’ensabla, ses briques furent réemployées, et il ne resta bientôt qu’un champ de ruines et de monticules. Mais son nom, lui, ne mourut jamais.

Babylone est moins une ville qu’un mythe. Et un mythe, contrairement à une ville, ne s’ensable jamais tout à fait.

Le rêve de Saddam : se faire Nabuchodonosor

C’est ce mythe qu’un homme voulut s’approprier au XXᵉ siècle : Saddam Hussein. Le dictateur irakien admirait Nabuchodonosor et se rêvait son héritier — un bâtisseur d’empire restaurant la grandeur de la Mésopotamie. Dans les années 1980, en pleine guerre contre l’Iran, il lança un chantier colossal : reconstruire Babylone. Mais au lieu de préserver les ruines, il fit édifier des structures neuves en briques modernes, directement sur les vestiges millénaires, provoquant l’indignation des archéologues et de l’UNESCO.

Le geste le plus révélateur fut celui-ci : ayant appris que Nabuchodonosor faisait estamper les briques de la cité à son nom, Saddam ordonna la même chose. Des milliers de briques de la Babylone reconstruite portent ainsi l’inscription : « À l’époque de Saddam Hussein, président de la République, que Dieu le garde, protecteur du grand Irak et rénovateur de sa renaissance, bâtisseur de sa grande civilisation… » Il fit ériger un palais sur une colline artificielle dominant le site, et organisa un Festival de Babylone dont le slogan disait tout : « De Nabuchodonosor à Saddam Hussein ». L’appropriation du passé ne pouvait être plus explicite.

Ce que cherchait Saddam à travers Babylone, c’était une idée précise : non pas l’arabisme, non pas l’islamisme, mais l’Irak — une nation enracinée dans une histoire antérieure à l’islam, héritière directe de la première civilisation du monde. Babylone offrait un récit national prestigieux à un État jeune et fragile, exactement comme Tamerlan pour l’Ouzbékistan ou Carthage pour la Tunisie.

La ruine, butin de tous les pouvoirs

Le destin de Babylone après Saddam est presque allégorique. Après l’invasion de 2003, le site fut transformé en base militaire — le « Camp Alpha » — par les forces de la coalition. Engins lourds roulant sur des chemins sacrés, collines arasées, tranchées creusées à travers l’un des plus grands sites archéologiques du monde : l’UNESCO dénonça de graves dommages. Ironie de l’histoire, la capitale de tous les empires servait désormais de camp retranché à l’armée de la dernière superpuissance en date. De Nabuchodonosor aux marines, le site n’a jamais cessé d’être un enjeu de pouvoir.

Plus révélateur encore : après la chute de Saddam, des autorités religieuses tentèrent de transformer une partie du site en lieu de culte, en y étendant un sanctuaire. L’UNESCO et les archéologues s’y opposèrent, et la pression publique permit de préserver le statut de Babylone comme symbole du patrimoine mésopotamien pré-islamique. En 2019, après des décennies d’efforts, le site fut enfin inscrit au patrimoine mondial. Et en 2022, le Festival de Babylone renaquit — mais cette fois débarrassé du slogan saddamien, rendu aux artistes et aux savants. La ruine avait survécu à tous ceux qui avaient voulu la posséder.

Ce que Babylone tend au présent

Babylone referme notre série en condensant toutes ses leçons. Comme Carthage, elle montre qu’on n’efface pas un nom. Comme Samarcande et Aksoum, elle rappelle que les capitales meurent quand la vie économique se déplace ailleurs. Comme Constantinople, elle prouve que le prestige d’une capitale morte survit en mythe disputé. Comme Tombouctou et Angkor, elle illustre que le patrimoine est un enjeu de pouvoir, parfois un champ de bataille.

Mais Babylone ajoute la leçon la plus universelle, celle qui répond à la question posée au seuil de cette série : pourquoi les empires s’effondrent-ils, et qu’est-ce qui fait qu’une ville cesse d’être le centre du monde ? La réponse, à travers ces sept capitales, est presque toujours la même : les centres du monde ne sont jamais éternels. Ils naissent d’une conjonction — une position commerciale, une puissance militaire, une idéologie fédératrice — et meurent quand cette conjonction se défait. Aucune grandeur n’est définitive ; aucune capitale n’est à l’abri de devenir, un jour, un champ de ruines que d’autres viendront contempler.

Et pourtant, ces capitales mortes ne meurent jamais tout à fait. Elles deviennent des mythes, des symboles, des arguments — que les vivants se disputent, instrumentalisent, réinventent. De Saddam se rêvant Nabuchodonosor à Poutine se voulant héritier de Byzance, le présent ne cesse de fouiller le passé pour y trouver sa légitimité. C’est peut-être là le dernier miroir que nous tendent les capitales oubliées : tant qu’il y aura des hommes pour rêver d’empire, il y aura des ruines pour les faire rêver. Babylone, ensablée depuis deux mille ans, n’a pas fini de hanter les puissants.

Fin de notre série d’été « Les capitales oubliées ».

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