Depuis en particulier l’arrivée de la guerre en Ukraine, nous semblons avoir pris conscience de l’importance que la Défense doit occuper dans notre société et notre économie. Fonction régalienne essentielle, les budgets qui y étaient consacrés et l’état d’esprit général qui était celui de nos sociétés européennes depuis ces toutes dernières décennies, n’étaient plus à la hauteur des enjeux.
Si l’on y ajoute la montée en puissance de la Chine, les dépenses colossales qu’elle consacre à son armement et sa stratégie militaire, ainsi que le nouveau discours américain en provenance de Donald Trump à l’égard de l’Europe, il devenait plus qu’urgent de se réveiller et d’entrer dans ce que David Baverez appelle… l’économie de guerre.
David Baverez, Bienvenue en économie de guerre, Novice, mai 2024, 224 pages.
Le chroniqueur et essayiste David Baverez évoque à travers cet ouvrage la rupture de l’année 2022, qui nous a fait passer d’une économie de paix à une économie de guerre, trente années après la chute du mur de Berlin, l’année 1989 marquant, avec l’année 1979, l’une des années de transformation majeure du monde.
« Elle annonce la fin d’un monde. Un monde de liberté, de suppression de barrières, de commerce international, d’échanges illimités d’informations grâce à la magie d’Internet, d’accroissement des richesses mondiales grâce à la globalisation, de déflation grâce à la technologie, d’endettement bon marché grâce aux faibles taux d’intérêt. »
Deux événements majeurs
Les deux événements majeurs qui marquent cette rupture, selon l’auteur, sont la guerre en Ukraine, qui scelle l’entrée dans la « seconde guerre froide », d’une part, et le XXème congrès du Parti Communiste Chinois, signant la fin de la gestion collégiale voulue par Deng Xiaoping pour y substituer un néo-lenino-marxisme, d’autre part.
Il en résulte une situation de crises à la fois géopolitiques et économiques, ainsi qu’un spectaculaire – écrit-il – transfert de valeurs et de pouvoir.
« L’Energie s’impose comme l’œil du cyclone de la transition environnementale ; la Sécurité se redéfinit comme le contrôle, notamment des approvisionnements ; la Guerre oblige les pouvoirs publics et les décideurs économiques à évoluer d’un monde d’abondance à un monde de pénurie. »
Restockage stratégique, désendettement, maîtrise des chaînes d’approvisionnement et pricing power deviennent les maîtres-mots.
Comme il l’écrit, « la Chine s’y prépare depuis dix ans, les Etats-Unis s’y sont rapidement adaptés, l’Europe commence à s’y éveiller ». Avec comme objectif pour la Chine de devenir le numéro 1 mondial en 2049. L’objectif commun avec la Russie étant par ailleurs, comme il le rappelle, de désoccidentaliser le monde, en remettant en cause à la fois la suprématie du dollar, de l’OTAN, et de la démocratie.
Un partage du monde marginalisant l’Europe
C’est à une sorte de partage du monde que nous assistons depuis peu, mis en valeur par les analyses géopolitiques telles que nous les connaissons et celles que nous livre l’auteur.
Mettant en exergue la « commonalité » d’intérêts sino-américaine, et dressant par ailleurs un tableau assez sombre d’une économie chinoise devenue fortement étatique sous le pouvoir autoritaire, voire totalitaire, de Xi-Jinping qui, en outre, l’a transformée en véritable économie de guerre, David Baverez montre à quel point l’Europe s’est affaiblie, sa part dans le PNB mondial étant d’ailleurs passée de 29 à 18% de 1980 à aujourd’hui, tandis que la Chine évoluait de 2,5 à 18% et les Etats-Unis restaient stables à 26%.
La Chine est en effet passée à un capitalisme sous contrôle, appuyé par une politique mercantiliste basée sur le contrôle des importations et l’encouragement des exportations, ainsi que la recherche de l’autosuffisance. Signe que la Chine est en économie de guerre, sa stratégie technologique (sur laquelle elle cherche à prendre l’ascendant) se fonde sur une politique industrielle centralisée et étatique privilégiant les « champions nationaux » tout en instaurant une réglementation sévère en matière de données dites sensibles. Des sacrifices sont recherchés en provenance de la population, la « prospérité » visée se situant en réalité au niveau collectif, celui de la puissance du pays.
Tout ceci a des conséquences que David Baverez juge fondamentales : plutôt que de parler de « déclin de l’Occident », comme d’aucuns s’en font les prophètes, ne doit-on pas s’interroger sur les conséquences à l’échelle planétaire d’une économie représentant près de 20% du PNB mondial qui en a changé drastiquement les règles du jeu depuis 2022 ? Ce qui s’assimile à un changement de paradigme.
Un changement de paradigme
Face à un monde devenu chaotique, la clef selon l’auteur résidera dans l’agilité, la capacité à s’adapter aux nouvelles règles du commerce, telles qu’il les décrit à travers les analyses économiques qu’il nous livre sur ces dernières années agitées à plus d’un titre. Le symbole en est d’une certaine manière la Chine, mais c’est vrai aussi des Etats-Unis, de l’Inde, comme de toutes les puissances économiques.
« Les négociations ne se fondent plus sur le rapport de force, clé de voûte des discussions en temps de paix, mais sur l’état de dépendance. L’idée maîtresse n’est pas de trouver un point d’équilibre entre deux positions, mais au contraire de s’assurer de la pérennité du déséquilibre imposé en sa faveur à l’autre. »
L’époque semble aussi davantage propice aux multiples accords bilatéraux ou multilatéraux qu’aux grandes institutions lourdes et figées type Union européenne.
Ce qu’a d’ailleurs bien compris la Chine, qui multiplie ce type d’accords, allant même jusqu’à privilégier des accords bilatéraux avec certains pays européens, non sans pratiquer l’art de la division.
Cette stratégie d’accords et d’alliances fluctuantes ayant pour contrepartie un monde plus chaotique, selon l’auteur, et potentiellement plus explosif.
David Baverez s’attache surtout à montrer en quoi géopolitique et économie sont aujourd’hui devenus indissociables. Là où la première faisait plutôt office de divertissement pour lui en tant qu’investisseur, nous confie-t-il, elle devient à présent clairement incontournable. Et, même si les politiques et diplomates français se sont beaucoup trompés depuis trente ans, au grand dam des dirigeants du monde des affaires, il n’en pense pas moins que l’heure de la réconciliation entre économie et géopolitique a sonné, la convergence des analyses devenant désormais un impératif majeur. C’est ce qu’il détaille dans ses analyses, en fondant son raisonnement sur l’idée essentielle à ses yeux de la fondation d’une nouvelle discipline mêlant les deux.
La grande rivalité Chine – Etats-Unis
Penser géopolitique et penser économie, c’est en effet intégrer, dans le raisonnement et les choix, la guerre technologique Etats-Unis – Chine, ainsi que la réalité de la multiplication des cyberattaques, notamment en diversifiant ses sources d’approvisionnement ou implantations d’usines de manière à être moins tributaire en particulier de la Chine. Même s’il ne faut pas pécher par excès de naïveté et bien considérer que la Chine a anticipé ces réactions en quadrillant parfaitement les sources d’approvisionnement y compris de ses pays concurrents, leurs sous-traitants étant nombreux à être basés en Chine, ce qui lui assure ainsi la maîtrise des chaînes d’approvisionnement.
Sans compter sa maîtrise technologique et sa productivité supérieure, qui en font un acteur incontournable, que les taxes douanières de Donald Trump ne suffiront pas à déstabiliser. D’autant que l’Inde, selon l’auteur – qu’il qualifie de ploutocratie – n’est pour l’heure pas du tout à la hauteur des enjeux tant en termes de productivité que d’infrastructures, et qu’elle est par ailleurs plus que jamais dépendante économiquement de la Chine au vu de sa relative désindustrialisation au cours de la dernière décennie (même si des signaux encourageants récents semblent offrir des perspectives plus réjouissantes).
David Baverez nous propose ainsi un panorama assez complet de l’économie chinoise et de celles des Etats-Unis, établissant une sorte de diagnostic de leurs forces et faiblesses respectives, ainsi que leurs perspectives d’avenir.
Sans oublier l’Europe, qui semble le grand perdant de cette rivalité, le continent au détriment duquel les deux grandes puissances fondent leur pouvoir. Un continent en déclin assez profond, qui ne peut espérer se relever qu’à moyen-long terme et à condition de relever les défis qui se posent à lui en tirant les leçons de ses errances des dernières décennies.
Un diagnostic imparable
La Chine, c’est entre autres la politique de soutien financier étatique massif aux champions nationaux dans les « industries d’avenir », un Etat Providence tourné vers les entreprises plutôt que vers la population, contrairement à l’Europe, au prix de surcapacités et de fragilités criantes, mais aussi un fort endettement du pays (près de 300% du PNB).
Le réalisme nous oblige à ouvrir les yeux et à remettre en cause l’économie et les idéaux tels qu’on les concevait :
« L’ESG, qui était censé réguler nos comportements économiques change de nature. Les ayatollahs de « L’Environnement, Sociétal, Gouvernance » des années 2010 sont balayés par les adeptes, certes moins politiquement corrects, de l’ « Energie, Sécurité, Guerre » ».
Place désormais à l’anticipation et la maîtrise des stocks stratégiques (la Russie est capable de larguer autant de bombes sur l’Ukraine en une journée que ce que la France, qui avait voulu éviter les réserves, peut produire en un an. De même, avec le Covid et les confinements, beaucoup d’entreprises ont mesuré le choc induit par les pénuries en raison d’une gestion des stocks en Juste A Temps).
La chasse aux coûts laisse place à la maîtrise de la chaîne de valeurs et à celle des moindres dépendances extérieures pour préférer la sécurité des approvisionnements. Tandis que le libre-échange laisse de plus en plus, y compris aux Etats-Unis, place aux subventions, aux relocalisations et aux recours à la manne publique. Ce que David Baverez nous montre, là aussi, à travers divers exemples.
L’opportunisme est plus que jamais ce qui caractérise la Chine, pays des paradoxes, comme d’ailleurs les Etats-Unis. Face à cet état de fait, l’Europe aurait tort, selon l’auteur, de s’enfermer dans ses travers et ses faiblesses. Elle doit au contraire bâtir une autre vision, beaucoup plus pragmatique, fondée sur cette articulation entre géopolitique et économie, seule à même de déclencher le sursaut qui nous permettra d’envisager un avenir plus radieux ou moins sombre.










