Brève histoire de la philosophie espagnole

13 août 2026

Temps de lecture : 42 minutes

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Brève histoire de la philosophie espagnole

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  • Présente à presque toutes les étapes décisives de la formation intellectuelle de l’Europe, l’Espagne reste pourtant reléguée à la périphérie du récit philosophique.

  • De la « légende noire » à une définition trop étroite de la philosophie, cette marginalisation résulte d’une construction historiographique liée aux rapports de force européens.

  • D’Isidore de Séville à Adela Cortina, une même orientation traverse cette tradition : penser l’homme de chair et d’os, situé dans sa circonstance historique.

Y a-t-il une philosophie espagnole ?

Dans les grandes histoires de la philosophie occidentale, l’Espagne occupe une place paradoxale. Présente à presque toutes les étapes décisives de la formation intellectuelle de l’Europe, elle reste pourtant souvent reléguée à la périphérie du récit. Les manuels consacrent de longs développements au rationalisme français, à l’idéalisme allemand, à l’empirisme britannique ou à la philosophie politique italienne, mais peinent à identifier une tradition espagnole comparable. L’Espagne semble parfois n’avoir produit que des théologiens, des mystiques, des écrivains ou des moralistes, comme si elle avait éprouvé une difficulté particulière à transformer son expérience historique en systèmes philosophiques reconnus comme tels.

Cette représentation repose cependant moins sur une absence de pensée que sur un problème de définition et de visibilité. Parce qu’elle s’est souvent exprimée dans des formes littéraires, spirituelles, juridiques ou pédagogiques plutôt que dans de vastes constructions spéculatives, la philosophie espagnole a été en partie exclue du canon intellectuel européen. Elle ne s’est pourtant jamais tenue à l’écart des grands débats du continent. Elle a en effet transmis l’héritage antique au Moyen Âge, participé au renouvellement du droit naturel, interrogé la conquête des Amériques, anticipé certaines intuitions du rationalisme et de l’économie moderne, expérimenté des formes originales de scepticisme, puis élaboré, au XXe siècle, une philosophie centrée sur la vie, la circonstance, l’exil et la fragilité de l’existence humaine.

Cette histoire est d’autant plus importante qu’elle se confond largement avec les grandes transformations géopolitiques de l’Espagne : construction de la chrétienté médiévale, expansion impériale, conquête et administration de l’Amérique, affirmation de l’État moderne, déclin de la puissance espagnole, rivalités européennes, crise de 1898, guerre civile, exil républicain, dictature franquiste, transition démocratique et insertion dans une communauté intellectuelle hispanophone désormais transatlantique. La philosophie espagnole ne se contente donc pas de commenter le monde, car elle naît de l’effort pour penser des situations historiques concrètes, souvent marquées par la crise, la pluralité culturelle et la confrontation entre différentes conceptions de l’homme.

Comment préserver la dignité et la liberté de l’être humain face aux systèmes politiques, religieux ou intellectuels qui prétendent l’enfermer dans une vérité abstraite ?

D’Isidore de Séville (560-636) à Adela Cortina (née en 1947), de l’École de Salamanque à la raison vitale de José Ortega y Gasset (1883-1955), de la mystique de Thérèse d’Ávila (1515-1582) au matérialisme de Gustavo Bueno (1924-2016), une même question traverse cette tradition. Loin d’être une anomalie, la philosophie espagnole pourrait ainsi constituer une des voies les plus originales empruntées par la pensée européenne.

Autopsie d’une légende bien pensée

La marginalisation de la pensée espagnole ne saurait être expliquée uniquement par la qualité de ses œuvres ou par leur degré de systématicité, étant donné qu’elle résulte aussi d’une construction historiographique étroitement liée aux rapports de force européens. À partir du XVIe siècle, alors que la monarchie hispanique s’impose comme une des principales puissances mondiales, ses adversaires politiques et religieux élaborent un discours destiné à délégitimer son empire. L’Angleterre, les Provinces-Unies et plusieurs territoires protestants du monde germanique diffusent l’image d’une Espagne dominée par le fanatisme catholique, la cruauté coloniale, l’intolérance inquisitoriale et l’immobilisme intellectuel. La France gallicane, puis la France des Lumières contribuent à leur tour à cette représentation.

C’est dans ce contexte que se consolide la « légende noire » (leyenda negra), qui ne se réduit pas à une dénonciation des violences commises par l’Espagne. Elle tend effectivement à présenter celles-ci comme la manifestation d’une essence nationale supposément incapable de modernité, de liberté de conscience ou de rationalité scientifique. L’Espagne n’aurait pas seulement commis des abus : elle serait, par nature, extérieure au mouvement de progrès qui conduirait le reste de l’Europe vers la science, l’industrie et les Lumières.

Ce jugement atteint son expression la plus célèbre en 1782 avec la publication de l’article « Espagne » rédigé par Nicolas Masson de Morvilliers (1740-1789) pour l’Encyclopédie méthodique. L’auteur y formule une question appelée à devenir emblématique : « Que doit-on à l’Espagne ? Et depuis deux siècles, depuis quatre, depuis dix, qu’a-t-elle fait pour l’Europe ? ». Derrière la provocation se dessine une véritable condamnation civilisationnelle, puisque l’Espagne est décrite comme une puissance ayant reçu les bienfaits de l’Europe sans contribuer à son développement intellectuel.

Or, l’article provoque une onde de choc considérable dans la péninsule Ibérique. La blessure est d’autant plus profonde que l’Espagne du XVIIIe siècle a elle-même conscience de ses problèmes internes. Les autorités formulent des réclamations diplomatiques tandis que des intellectuels entreprennent de défendre les réalisations scientifiques, littéraires et philosophiques du pays. En 1786, par exemple, Juan Pablo Forner (1756-1797) rédige son Oración apologética, vaste plaidoyer en faveur de la culture espagnole.

La controverse ne s’éteint pas avec le siècle des Lumières. Elle se prolonge au XIXe siècle, lorsque les libéraux espagnols commencent à chercher dans l’histoire nationale les causes des failles politiques, industrielles et scientifiques du pays. L’image imposée depuis l’extérieur est alors partiellement intériorisée et l’Espagne ne se demande plus seulement comment répondre aux critiques étrangères : elle s’interroge sur sa propre responsabilité dans son déclassement.

Cette inquiétude donne naissance à la polémique de la science espagnole, qui prend une ampleur particulière à partir de 1876. Le juriste Gumersindo de Azcárate (1840-1917) affirme ainsi que la liberté de la recherche a été étouffée pendant près de trois siècles par le pouvoir inquisitorial et par l’alliance entre la monarchie et l’Église. Pour lui, l’absence d’une science moderne comparable à celle des pays du nord de l’Europe ne résulte pas d’une incapacité nationale, mais de structures politiques et religieuses défavorables à la liberté de pensée.

Marcelino Menéndez Pelayo (1856-1912) lui répond en entreprenant un gigantesque travail de réhabilitation du passé intellectuel espagnol. Ses textes, réunis sous le titre La Ciencia Española, entendent démontrer que l’Espagne a bien produit des philosophes, des savants, des théologiens, des juristes et des humanistes de premier plan. Marcelino Menéndez Pelayo valorise notamment la scolastique espagnole, les penseurs chrétiens du Siècle d’or (1492-1661) et les traditions scientifiques classiques. Il s’oppose donc frontalement aux intellectuels libéraux ou positivistes, parmi lesquels Manuel de la Revilla (1846-1881) et José del Perojo (1850-1908), qui insistent davantage sur les effets négatifs d’une fermeture religieuse et politique supposée.

Par ailleurs, la controverse dépasse les cercles philosophiques. Elle touche de fait les études historiques, la philologie et l’enseignement des langues anciennes. L’helléniste Enrique Soms y Castelín (1860-1913), soutenu par Marcelino Menéndez Pelayo, traduit notamment des œuvres majeures du philologue allemand Georg Curtius (1820-1885) afin de contribuer à la reconstruction d’une culture scientifique espagnole. Traduire les grands travaux européens devient alors une manière de combler ce que certains décrivent comme un « désert scientifique », mais aussi de prouver que l’Espagne peut renouer avec la production intellectuelle internationale.

Cette polémique révèle en réalité une difficulté plus profonde : qu’est-ce qui mérite d’être appelé « philosophie » ? Depuis René Descartes (1596-1650), Emmanuel Kant (1724-1804) et Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), la philosophie moderne tend à s’identifier à la construction de systèmes abstraits, ordonnés selon des principes conceptuels explicites. Or, la pensée espagnole s’est fréquemment exprimée dans des genres hybrides : le traité de théologie, le commentaire juridique, l’essai, le dialogue, le roman, le théâtre, la poésie ou le récit mystique. Ainsi donc, elle part moins volontiers d’un sujet pensant désincarné que de l’homme confronté à une situation morale, politique ou historique.

Ce caractère concret et non systématique a longtemps été interprété comme un manque. Une œuvre comme celle de Miguel de Cervantes (1547-1616) est alors classée dans la littérature ; celle de Thérèse d’Ávila, dans la spiritualité ; celle de Francisco de Vitoria (1483-1546), dans le droit ; celle de Baltasar Gracián (1601-1658), dans la morale ; celle de Miguel de Unamuno (1864-1936), dans l’essai. La dispersion disciplinaire empêche de percevoir la cohérence d’une tradition qui cherche précisément à dépasser la séparation entre pensée, existence et action.

Le « syndrome aphilosophique espagnol » apparaît ainsi comme le produit d’un double malentendu. D’une part, les rivalités géopolitiques européennes ont durablement associé l’Espagne à l’obscurantisme. D’autre part, les critères dominants de reconnaissance philosophique ont privilégié les systèmes rationalistes au détriment des formes littéraires, existentielles ou pratiques. L’Espagne n’a donc pas manqué de pensée : elle a souvent pensé dans une langue intellectuelle que les histoires classiques de la philosophie ne savaient pas reconnaître.

De Séville à Salamanque : quand l’Espagne pensait pour toute l’Europe

Bien avant l’époque moderne, la péninsule Ibérique constitue un espace majeur de circulation des savoirs. Située à la jonction des mondes chrétien, musulman et juif, elle joue en effet un rôle essentiel dans la transmission des œuvres antiques et dans la confrontation entre les traditions monothéistes. Cette fonction de médiation explique ainsi la richesse de sa philosophie médiévale.

Isidore de Séville en est une des premières figures centrales. Son œuvre la plus célèbre, les Etymologiæ, constitue, par exemple, une vaste encyclopédie destinée à préserver et organiser les connaissances disponibles à la fin de l’Antiquité. L’ouvrage rassemble des éléments de grammaire, de rhétorique, de dialectique, de médecine, de droit, de théologie, de cosmologie et d’histoire naturelle. Pendant des siècles, il sert d’ailleurs de référence à l’ensemble du monde chrétien occidental.

Néanmoins, l’importance d’Isidore de Séville ne tient pas seulement à l’originalité de ses thèses, étant donné qu’elle réside surtout dans sa capacité à transmettre un héritage menacé de disparition. Dans une Europe politiquement fragmentée, son œuvre offre effectivement une architecture du savoir permettant aux générations médiévales de maintenir un lien avec la culture classique. L’Espagne apparaît donc, dès le haut Moyen Âge, non comme une périphérie coupée du mouvement intellectuel européen, mais comme un de ses principaux relais.

Au XIIIe siècle, Raymond Lulle (1232-1315) tente d’aller plus loin en concevant une méthode logique universelle. De fait, son Ars Magna repose sur un système combinatoire associant des lettres, des concepts et des figures géométriques. En faisant tourner des cercles ou en combinant des attributs fondamentaux, il cherche ainsi à produire des démonstrations rationnelles capables d’établir les vérités de la foi chrétienne.

Il faut ajouter que son projet est inséparable de la pluralité religieuse de la mer Méditerranée médiévale. Raymond Lulle veut effectivement disposer d’un langage commun permettant de convaincre les musulmans et les juifs sans recourir uniquement à l’autorité des écritures chrétiennes. Sa méthode doit donc être universelle, rationnelle et indépendante des particularités confessionnelles. Même si son objectif reste apologétique, l’idée d’un système formel capable de produire des combinaisons logiques a parfois été interprétée comme une préfiguration de la logique symbolique, voire de certains principes de l’informatique.

La péninsule Ibérique joue également un rôle fondamental dans la transmission des philosophies arabe et juive. Le dominicain Raymond Martin (1220-1285), par exemple, maîtrise l’arabe, l’hébreu et l’araméen. Dans son Pugio Fidei, rédigé en 1278, il mobilise par conséquent de nombreuses sources juives et musulmanes, notamment les œuvres d’Averroès (1126-1198) et de Maïmonide (1138-1204). Ses traductions et ses analyses contribuent en somme à introduire dans le monde latin des textes encore largement inconnus des chrétiens.

Par ailleurs, cette circulation des savoirs alimente directement les grands débats de la scolastique chrétienne. Les travaux de Raymond Martin sont notamment utilisés par Thomas d’Aquin (1225-1274), car ils lui permettent d’intégrer des arguments issus de traditions non chrétiennes dans sa propre réflexion sur la foi, la raison et la connaissance de Dieu. L’influence espagnole sur la théologie européenne ne repose donc pas seulement sur l’élaboration de doctrines originales, mais aussi sur la mise en relation de mondes intellectuels différents.

À lire aussi : L’Espagne et le monde « arabe » — Entretien avec Nicolas Klein

À la fin du Moyen Âge, les universités espagnoles deviennent à leur tour des centres de production théologique et Alfonso Fernández de Madrigal (1400-1455), surnommé « el Tostado », incarne cette vitalité. Théologien, commentateur et réformateur, il s’oppose au concubinage des membres du clergé et participe à de nombreuses controverses savantes, tandis que ses positions donnent lieu à des débats avec le dominicain Juan de Torquemada (1388-1468). Les franciscains interviennent également dans les discussions autour de l’Immaculée Conception.

Ces controverses rappellent que la philosophie médiévale ne constitue pas une pensée uniforme : les ordres religieux, les universités et les autorités ecclésiastiques défendent des positions parfois fortement divergentes. Derrière les catégories apparemment abstraites de la théologie se jouent finalement des questions d’autorité, de réforme institutionnelle, de conception de l’être humain et d’organisation de la communauté chrétienne.

Dans ce cadre, Raymond Sebon (1385-1436) illustre une autre tentative pour articuler la foi et la raison. Professeur de philosophie et de médecine à Toulouse, il rédige en 1436 une Theologia Naturalis, également connue sous le titre de Liber Creaturarum. Selon lui, Dieu a offert aux hommes deux livres : la Bible et le « livre de la nature ». Le premier donne accès à la révélation divine par l’intermédiaire du texte sacré là où le second peut être lu par la raison humaine à partir de l’observation des créatures. Raymond Sebon ne cherche donc pas à opposer la foi à l’expérience, mais à montrer que l’étude rationnelle de la nature peut consolider la croyance. Sa démarche connaît par la suite une influence considérable, notamment par l’intermédiaire de Michel de Montaigne (1533-1592), qui traduit et commente son œuvre dans son Apologie de Raymond Sebon.

En fin de compte, tous ces penseurs médiévaux espagnols partagent un même souci, à savoir celui d’établir les conditions d’une communication entre des formes de vérité différentes. Ils réfléchissent en effet à la relation entre révélation et raisonnement, entre christianisme et religions concurrentes, entre savoir antique et culture chrétienne. Cette vocation médiatrice prépare l’extraordinaire effervescence intellectuelle de l’Espagne du XVIe siècle.

Salamanque, capitale d’un monde nouveau

La découverte puis la conquête par les Européens de l’Amérique, à partir de 1492, bouleversent radicalement les catégories politiques, juridiques et morales de l’Europe. L’Espagne se trouve par voie de conséquence confrontée à des problèmes sans précédent : quels droits la Couronne possède-t-elle sur les territoires découverts ? Les peuples autochtones sont-ils des sujets, des ennemis, des infidèles ou des souverains légitimes ? La guerre de conquête peut-elle être juste ? L’évangelisation autorise-t-elle la contrainte ? Comment réglementer les échanges dans un empire reliant l’Europe, l’Amérique et l’Asie ?

L’École de Salamanque naît de la nécessité de répondre à ces interrogations. Aux XVIe et XVIIe siècles, ses théologiens renouvellent ainsi la scolastique en appliquant les principes du thomisme aux transformations de leur époque. Cependant, leur réflexion ne se limite pas à commenter les textes médiévaux, puisqu’elle porte sur les problèmes pratiques d’un monde en voie de mondialisation.

Dans ce contexte, Francisco de Vitoria est généralement présenté comme un des fondateurs du droit international moderne. Dans ses leçons De Indis et De Iure Belli, il examine de fait les titres invoqués par la monarchie espagnole pour justifier sa domination sur les peuples américains et rejette l’idée selon laquelle le pape ou l’empereur Charles Quint (roi d’Espagne de 1516 à 1556) disposerait d’une autorité universelle lui permettant de distribuer les territoires du monde.

Pour Francisco de Vitoria, les populations autochtones sont composées d’êtres humains doués de raison et possèdent donc une souveraineté légitime sur leurs terres et leurs communautés. En somme, ni l’absence du christianisme dans leurs rangs ni certaines pratiques jugées contraires à la morale européenne ne suffisent à les priver de leurs droits. La conquête ne saurait par conséquent être justifiée par la simple supériorité religieuse ou militaire de l’Espagne.

Toutefois, ce penseur ne condamne pas toute présence espagnole en Amérique. Il invoque effectivement l’existence d’un droit des gens (ius gentium) fondé sur la sociabilité naturelle de l’humanité. Ainsi donc, les Espagnols auraient, selon lui, le droit de voyager, de commercer et de communiquer avec les peuples américains à condition de ne pas leur causer de tort. Si ces droits pacifiques étaient violemment empêchés, certaines formes de contrainte pourraient éventuellement être envisagées. Sa doctrine conserve donc des ambiguïtés, mais introduit une limite fondamentale à la toute-puissance impériale.

Domingo de Soto (1494-1560) poursuit cette réflexion sur le droit naturel, la justice et la responsabilité morale. Il participe également à la discussion sur la pauvreté, l’assistance et la liberté humaine. Comme Francisco de Vitoria, il considère que les institutions politiques doivent être évaluées à l’aune d’un ordre moral supérieur aux décisions des souverains.

Autre représentant de l’École de Salamanque, Francisco Suárez (1548-1617) développe quant à lui une théorie politique dans laquelle le pouvoir ne descend pas directement de Dieu vers le roi. En effet, l’autorité appartient originellement à la communauté humaine, constituée selon les principes du droit naturel, et ce n’est que par un pacte, explicite ou implicite, que la collectivité transfère l’exercice du pouvoir à un souverain.

Une semblable conception ouvre la voie à une théorie contractuelle de la souveraineté puisque, si le pouvoir a été confié par la communauté, il n’est pas la propriété personnelle du monarque. Le souverain doit par conséquent respecter les finalités pour lesquelles son autorité lui a été accordée. Dans certaines situations extrêmes, la résistance à la tyrannie peut dès lors être considérée comme légitime.

Les travaux de Francisco Suárez circulent en Europe : ses Disputationes Metaphysicæ deviennent un manuel de référence pour l’enseignement de la métaphysique. Elles influencent ainsi des penseurs aussi différents que René Descartes et Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), et constituent un maillon important dans la formation de l’ontologie moderne. Plusieurs siècles plus tard, Martin Heidegger (1889-1976) lui-même reconnaît le rôle historique de cette médiation.

L’École de Salamanque contribue également à l’émergence de la pensée économique. L’afflux de métaux précieux américains provoque effectivement au XVIe siècle une hausse générale des prix en Europe et plusieurs théologiens espagnols analysent ce phénomène en reliant la valeur de la monnaie à sa quantité en circulation. Ils s’interrogent aussi sur la formation des prix, la légitimité du profit, le prêt, l’intérêt et enfin la liberté contractuelle.

Luis de Molina (1535-1600) défend notamment une conception relativement souple du marché. Selon lui, le prix juste ne peut de fait pas toujours être fixé abstraitement par une autorité politique, car il résulte aussi de l’utilité subjective des biens, de leur rareté et de l’accord entre les acteurs de l’échange. Cette approche l’oppose à ceux qui, comme Domingo de Soto, accordent davantage de place à la régulation publique.

Pour sa part, Tomás de Mercado (1523-1575) s’intéresse lui aussi aux pratiques commerciales d’un empire désormais structuré par les flux transatlantiques. La réflexion scolastique se déplace ainsi du monastère ou de la salle de cours vers les ports, les foires, les marchés et les circuits financiers, tandis que la morale chrétienne doit apprendre à penser des opérations économiques de plus en plus complexes.

Notons que cette analyse n’équivaut pas à une défense pure et simple du capitalisme non régulé. Il faut en effet dire que les théologiens cherchent surtout à déterminer les conditions d’un échange juste et condamnent ainsi les formes d’enrichissement fondées sur la tromperie, l’exploitation ou l’abus de nécessité. Néanmoins, en reconnaissant le rôle de la rareté, de l’information et de l’évaluation subjective, ils anticipent certaines réflexions ultérieures sur le fonctionnement des marchés.

Le probabilisme constitue un autre apport majeur de la seconde scolastique espagnole. Bartolomé de Medina (1527-1581), par exemple, affirme que, lorsqu’une question morale demeure incertaine, l’individu peut suivre une opinion raisonnablement probable favorable à sa liberté, même si l’opinion contraire paraît plus probable. Cette doctrine cherche de fait à éviter qu’une incertitude théorique ne conduise automatiquement à imposer la solution la plus contraignante.

Gabriel Vázquez (1549-1604) et Francisco Suárez font partie de ceux qui formalisent un tel courant. Or, le probabilisme a une influence considérable dans la théologie morale catholique, car il donne également lieu à de nombreux débats, ses adversaires lui reprochant de faciliter les accommodements avec la règle. Il témoigne toutefois d’une volonté de reconnaître la complexité des situations et l’impossibilité d’appliquer mécaniquement des principes généraux à chaque cas particulier.

Vers la fin du XVIIe siècle, l’École de Salamanque entre progressivement dans une phase de déclin. Le troisième volume du Cursus Theologiæ Moralis, publié par les carmes déchaux en 1670, peut symboliquement marquer le terme de sa période la plus créatrice. La scolastique tend alors à devenir plus répétitive et plus dogmatique, tandis que les centres d’innovation scientifique se déplacent vers d’autres régions d’Europe.

Il serait pourtant réducteur de ne voir dans cette école qu’un vestige théologique : elle pense la souveraineté des peuples, les limites morales de la guerre, les droits des populations conquises, le contrat politique, la circulation internationale, la monnaie et la formation des prix. Autrement dit, elle fournit une partie du vocabulaire conceptuel nécessaire pour comprendre le premier âge de la mondialisation.

Des conquistadors au droit des peuples : la conscience inquiète de l’Empire

L’importance géopolitique de l’École de Salamanque tient au fait qu’elle se développe au sein même de la puissance impériale dont elle interroge les pratiques. De fait, ses penseurs ne sont pas des observateurs extérieurs à l’expansion espagnole et enseignent dans les institutions du royaume, conseillent parfois les autorités et appartiennent à des ordres religieux liés à l’entreprise missionnaire. Leur critique est donc interne.

Cette position explique les limites, mais aussi la portée de leur réflexion. Ils ne rejettent pas nécessairement le projet impérial espagnol, mais tentent plutôt d’en soumettre l’exercice à des normes universelles. À leurs yeux, la puissance militaire ne suffit pas à créer le droit, la différence de religion n’abolit pas la souveraineté, l’autorité politique doit être justifiée et la guerre ne peut être légitime que sous certaines conditions.

Ces principes prennent une importance particulière dans le débat sur le statut des Amérindiens, puisque reconnaître leur rationalité revient à rejeter l’idée selon laquelle ils seraient des êtres naturellement destinés à la servitude. La domination coloniale doit alors être justifiée par autre chose que par une prétendue infériorité ontologique. Même lorsque les arguments avancés restent compatibles avec certaines formes d’intervention, le cadre du débat a changé : les peuples non européens deviennent des sujets de droit.

Cette transformation ne supprime évidemment ni la violence de la conquête ni l’exploitation coloniale. Elle montre cependant que l’Empire espagnol a produit en son sein une réflexion critique sur ses propres fondements. L’opposition entre une Europe du Nord humaniste et une Espagne unanimement fanatique apparaît dès lors trop simpliste, et ce pour une raison cruciale : les premières grandes controverses sur les droits des peuples colonisés se déroulent au cœur même de la monarchie hispanique.

L’influence internationale de cette pensée s’avère considérable. Par la suite, le Néerlandais Hugo Grotius (1583-1645), l’Allemand Samuel von Pufendorf (1632-1694) et l’Anglais John Locke (1632-1704) reprennent, transforment et sécularisent plusieurs concepts issus de la seconde scolastique espagnole. Le droit des gens devient progressivement le droit international ; la souveraineté populaire et le contractualisme sont intégrés aux grandes doctrines politiques modernes ; et les réflexions économiques de Salamanque sont rapprochées bien plus tard de certains principes de l’École autrichienne d’économie.

La philosophie venue de l’autre côté des Pyrénées apparaît ainsi comme une pensée de l’universel élaborée à partir d’une situation géopolitique concrète. Elle ne part pas d’une humanité abstraite, mais de la rencontre violente entre des peuples, des religions et des souverainetés. Sa modernité naît précisément de cette confrontation.

Mystiques, médecins et sceptiques : les autres visages du Siècle d’Or

La pensée espagnole des XVIe et XVIIe siècles ne se réduit cependant pas à la seconde scolastique. À côté de l’université et du droit naturel se développent en effet des courants mystiques, rationalistes, médicaux et sceptiques qui témoignent d’une remarquable diversité intellectuelle.

À titre d’exemple, Ignace de Loyola (1491-1556) élabore dans ses Exercices spirituels une méthode très structurée d’introspection : le croyant est invité à examiner ses pensées, ses émotions, ses désirs et ses décisions afin de discerner les mouvements intérieurs qui l’éloignent ou le rapprochent de Dieu. L’expérience religieuse ne se réduit plus à une simple adhésion doctrinale et devient ainsi un travail quotidien sur la conscience.

Cette discipline intérieure peut être interprétée comme une forme de subjectivisme pratique, car le sujet apprend à observer son propre esprit, à distinguer ses motivations et à ordonner sa volonté. Sans anticiper directement le cogito cartésien, les Exercices spirituels montrent par voie de conséquence que la conscience de soi occupe déjà une place centrale dans certaines traditions spirituelles ibériques.

La mystique espagnole atteint également une expression exceptionnelle chez frère Luis de León (1528-1591), Thérèse d’Ávila et Jean de la Croix (1542-1591). Leur écriture cherche à rendre compte d’une expérience qui excède les catégories ordinaires du langage. Le recours à la poésie, à la métaphore amoureuse ou au récit autobiographique ne doit pas être considéré comme l’abandon de la pensée conceptuelle : il constitue au contraire une tentative pour explorer des dimensions de l’existence que l’argumentation abstraite peine à saisir.

Cette tradition exerce une influence durable sur la conception espagnole de la philosophie, pour laquelle la vérité n’est pas seulement une proposition susceptible d’être démontrée : elle est aussi une expérience, une transformation du sujet, une manière de vivre. Cette priorité accordée à l’existence concrète réapparaît après, sous des formes sécularisées, chez Miguel de Unamuno, José Ortega y Gasset ou encore María Zambrano (1904-1991).

Pour sa part, le médecin Gómez Pereira (1500-1567) développe une approche très différente. Dans son Antoniana Margarita, publié en 1554, il aborde de fait des questions de médecine, de physique et de métaphysique. Il défend notamment une théorie de l’animal-machine : les animaux ne posséderaient pas une conscience comparable à celle de l’être humain et leurs comportements pourraient s’expliquer par des mécanismes corporels. Or, cette thèse précède de plusieurs décennies les formulations cartésiennes sur l’automatisme des bêtes. Gómez Pereira propose également un raisonnement fondé sur la conscience de soi : « Je sais que je sais quelque chose et quiconque sait existe, donc j’existe ». La proximité avec le cogito de René Descartes est frappante, même si les deux doctrines ne se confondent pas et si la question d’une influence directe reste distincte de celle d’une anticipation conceptuelle.

Francisco Sánchez (1551-1623) emprunte quant à lui une autre voie. Dans Quod nihil scitur, publié en 1581, il attaque en effet le dogmatisme de la tradition aristotélicienne. Le titre (qui signifie « Que l’on ne sait rien » en latin) pourrait laisser croire à un scepticisme absolu, mais l’auteur cherche moins à renoncer à la connaissance qu’à la reconstruire sur des bases plus prudentes. Il refuse ainsi les démonstrations qui prétendent déduire le fonctionnement du monde à partir de catégories abstraites, car, à son sens, la connaissance doit s’appuyer sur l’observation, l’expérience et l’examen critique des phénomènes. Ce scepticisme est donc constructif : il détruit les certitudes artificielles pour rendre possible une enquête plus rigoureuse sur la nature.

Toutes ces avancées montrent que l’Espagne du Siècle d’Or n’est pas intellectuellement étrangère aux transformations qui conduisent à la science moderne en Europe. Elle abrite effectivement des débats sur la conscience, l’automatisme animal, l’expérience, la méthode et les limites de la connaissance. Si ces contributions ont été moins intégrées au grand récit européen que celles de Francis Bacon (1561-1626) ou de René Descartes, elles n’en participent pas moins du même bouleversement épistémologique.

Le désenchantement, cette raison d’État de l’âme espagnole

Le XVIIe siècle espagnol est pour sa part marqué par le desengaño, mot que l’on peut traduire par « désillusion » ou « désenchantement » (au sens de « sortie de l’erreur, révélation de la vérité »). Il ne s’agit pas seulement d’un thème littéraire, car le desengaño traduit une expérience historique : celle d’une monarchie immense dont la puissance se fragilise ; d’une société obsédée par l’apparence, l’honneur et la hiérarchie ; et d’un monde chrétien traversé par les guerres, les crises dynastiques et les conflits confessionnels.

Miguel de Cervantes donne à cette sensibilité une de ses expressions les plus universelles. Don Quichotte tente en effet d’imposer au monde les valeurs idéalisées des romans de chevalerie et son aventure s’avère à la fois comique et tragique, car la réalité ne cesse de démentir ses interprétations. Pourtant, sa folie révèle aussi la pauvreté morale d’un monde qui a renoncé à tout idéal.

La philosophie de Miguel de Cervantes naît précisément de cette tension : l’être humain vit dans des récits, des croyances et des représentations qui donnent un sens à son existence, mais se heurte sans cesse à la résistance du réel. La sagesse ne consiste donc ni à s’abandonner totalement à l’illusion ni à réduire la vie à un réalisme cynique. Au contraire, elle suppose d’habiter la contradiction entre l’idéal et la circonstance.

Le dramaturge Pedro Calderón de la Barca (1600-1681) approfondit cette interrogation dans sa pièce la plus célèbre, La vie est un songe. De fait, si l’existence est comparable à un rêve ou à une représentation théâtrale, comment distinguer la vérité de l’apparence ? La réponse ne réside pas tant dans une certitude métaphysique absolue que dans l’action morale. Ainsi donc, même si le monde est instable ou illusoire, l’individu doit agir justement, car l’incertitude sur la nature de la réalité ne dispense pas de la responsabilité.

Baltasar Gracián décrit quant à lui la vie comme un pèlerinage semé de pièges et son œuvre insiste sur la prudence, le discernement, la maîtrise de soi et la compréhension des rapports de force. L’homme doit par conséquent apprendre à lire les intentions d’autrui et à se protéger dans un univers social où l’apparence dissimule souvent les intérêts.

Cette psychologie morale fondée sur le desengaño jouit d’une postérité durable dans le reste de l’Europe : l’Allemand Arthur Schopenhauer (1788-1860) traduit Baltasar Gracián là où son compatriote Friedrich Nietzsche (1844-1900) trouve également dans ses analyses de la volonté, de la dissimulation et de l’affrontement social des éléments susceptibles d’alimenter sa propre critique de la morale occidentale.

Cependant, le desengaño possède également une dimension politique, étant donné que les penseurs espagnols sont confrontés à la diffusion des idées de Machiavel (1469-1527), dont la doctrine leur semble séparer l’efficacité politique de la morale chrétienne. Pour répondre à ce défi, certains se tournent vers l’auteur latin Tacite (58-120) et développent le courant appelé « tacitisme », dans le cadre duquel il s’agit de penser une razón de Estado, une raison d’État compatible avec les exigences religieuses. De fait, à leurs yeux, la question est redoutable : comment gouverner efficacement dans un monde dominé par la rivalité des puissances sans renoncer à toute morale ? Les réponses restent diverses et parfois ambiguës, mais témoignent d’un effort pour ne pas abandonner la politique au cynisme pur.

Ce « tacitisme » est, par exemple, représenté par Baltasar Álamos de Barrientos (1555-1640), Diego de Saavedra Fajardo (1584-1648) et Francisco de Quevedo (1580-1645), qui reconnaissent l’apport de Machiavel (la politique est nécessairement réaliste et pragmatique) tout en refusant le cynisme absolu. Leur objectif est ainsi de dépasser la simple idée que la fin justifie les moyens et de lier raison d’État et morale chrétienne. Ils héritent également de Tacite leur goût pour la brièveté et l’aphorisme.

Le pessimisme baroque n’est donc pas une simple mélancolie nationale : il constitue une méthode de connaissance. Le désenchantement permet de dévoiler les illusions individuelles et collectives, de comprendre la fragilité des institutions et d’interroger les conditions d’une action morale dans un monde incertain. Cette conscience tragique devient dès lors une des constantes les plus profondes de la pensée espagnole.

Les Lumières sous surveillance : réformer sans rompre

À la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle, un groupe de penseurs connus sous le nom de novatores entreprend d’introduire en Espagne les innovations scientifiques européennes. Entre 1680 et 1720, ils s’intéressent ainsi à l’atomisme, au cartésianisme et à la physique newtonienne. Leur objectif est de rompre avec une scolastique devenue répétitive sans nécessairement remettre en cause la foi catholique.

Cette tentative suscite toutefois une forte résistance. Le théologien thomiste Francisco Polanco (1657-1720) publie notamment un Dialogus Physico-Theologicus contra Philosophiæ Novatores pour défendre l’orthodoxie face aux nouvelles théories de la matière et du mouvement. Les débats scientifiques restent ainsi étroitement liés à la question religieuse : adopter une conception nouvelle de la nature peut apparaître comme une menace pour l’ensemble de l’ordre doctrinal.

Or, les Lumières espagnoles se développent dans ce contexte particulier et ne prennent donc généralement pas la forme d’un affrontement frontal avec le catholicisme comparable à celui que l’on observe chez certains philosophes français. Elles cherchent plutôt à concilier réforme intellectuelle, monarchie éclairée et continuité religieuse, et c’est pourquoi elles sont souvent qualifiées de « Lumières catholiques ».

Benito Jerónimo Feijoo (1676-1764) en est probablement la figure la plus célèbre. Dans son monumental Teatro crítico universal, publié entre 1726 et 1740, il s’attaque aux superstitions, aux croyances infondées et aux erreurs populaires, contribuant à diffuser les principes de la méthode expérimentale en médecine et en physique.

Ce penseur entend essentiellement apprendre à ses lecteurs à distinguer les faits des rumeurs et les observations des préjugés, et son œuvre représente un effort considérable de vulgarisation scientifique. Elle présente toutefois des limites, comme lorsqu’il aborde certains dogmes ou certaines traditions pieuses, notamment la croyance dans la venue de saint Jacques en Espagne, sa critique se faisant alors plus prudente.

Gregorio Mayans (1699-1781) défend pour sa part une réforme approfondie de la philosophie et des humanités. Il mobilise notamment l’Essai sur l’entendement humain de John Locke dans sa Filosofía Cristiana, démontrant une volonté d’intégrer l’empirisme moderne à une réflexion chrétienne, qui se heurte néanmoins à la censure ecclésiastique. Cette tension résume le dilemme des Lumières espagnoles, puisqu’il s’agit pour ce groupe de philosophes de moderniser les méthodes, l’enseignement et l’administration sans provoquer une rupture politique ou religieuse. La philosophie devient inséparable d’un programme de réforme de l’État.

Sous le règne de Charles III (1759-1788), Pedro Rodríguez de Campomanes (1723-1802) soutient quant à lui le développement des Sociétés des Amis du Pays. De tels organismes sont placés sous tutelle publique afin d’encourager l’agriculture, les manufactures, l’éducation et la diffusion des connaissances utiles. La pensée éclairée se traduit donc par des institutions concrètes destinées à améliorer la productivité et la prospérité du royaume.

Les expéditions scientifiques participent du même mouvement. Félix de Azara (1742-1821) mène, par exemple, d’importants travaux dans la région du Río de la Plata (Argentine et Uruguay actuels) tandis que l’expédition dirigée par Francisco Javier Balmis (1753-1819) entre 1803 et 1806 organise la diffusion de la vaccination contre la variole dans l’Empire espagnol. Une semblable entreprise sanitaire transocéanique illustre la capacité de la monarchie espagnole à mobiliser la science au service d’un objectif de santé publique.

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Par conséquent, comme nous le disions avec plus de détails dans un article publié par Conflits, l’Espagne des Lumières ne peut être réduite à l’immobilisme. Elle expérimente en effet des formes spécifiques de modernisation, certes plus prudentes et plus étatiques que celles observées dans d’autres pays. Cependant, la difficulté à garantir durablement la liberté intellectuelle limite la profondeur des transformations. Cette contradiction prépare de fait les affrontements du XIXe siècle entre catholicisme conservateur, libéralisme et réforme éducative.

Krause plutôt que Kant : l’Allemagne au secours de l’Espagne

Au XIXe siècle, l’Espagne fait face à une succession de crises politiques : invasion napoléonienne, guerre d’indépendance, affrontement entre absolutisme et libéralisme, guerres carlistes, changements de régime, révolutions et restaurations. Dans ce contexte d’instabilité, la philosophie devient un instrument de régénération nationale.

Or, le krausisme joue un rôle central dans cette entreprise. Il doit son nom au philosophe allemand Karl Christian Friedrich Krause (1781-1832), dont l’œuvre est moins influente en Allemagne que dans la péninsule Ibérique. Julián Sanz del Rio (1814-1869) découvre sa pensée lors d’un séjour d’études outre-Rhin et l’introduit en Espagne.

Le choix de Karl Christian Friedrich Krause plutôt que d’Emmanuel Kant ou de Georg Wilhelm Friedrich Hegel n’est pas anodin. Sa philosophie propose effectivement un « harmonisme rationnel » susceptible de concilier l’individu et la société, la science et la religion, la liberté et l’ordre moral. Dans une Espagne divisée entre traditionalisme catholique et radicalisme libéral, cette recherche de synthèse apparaît particulièrement attractive.

Julián Sanz del Rio obtient en 1854 la chaire d’histoire et de philosophie de l’Université centrale de Madrid. Lors de l’ouverture de l’année académique 1857-1858, il prononce un discours appelant l’Espagne à s’ouvrir davantage aux courants scientifiques européens : la modernisation du pays passe, selon lui, par une transformation de l’enseignement et par la formation d’individus capables d’exercer librement leur jugement.

Le krausisme ne reste cependant pas confiné à l’université, puisqu’il devient un projet de réforme sociale, morale et pédagogique. Ses partisans veulent de fait former un « homme nouveau » doté d’une conscience autonome, d’une culture scientifique et d’un sens élevé de la responsabilité. Dans un tel contexte, l’éducation doit développer toutes les dimensions de la personne plutôt que transmettre mécaniquement des dogmes.

Cette ambition se heurte toutefois à l’hostilité des secteurs catholiques conservateurs et néo-thomistes. En 1875, plusieurs professeurs libéraux sont temporairement révoqués, ce qui traduit la volonté de la part de l’État et de l’Église de rétablir un contrôle plus strict sur l’enseignement supérieur.

Francisco Giner de los Ríos (1839-1915) répond alors à cette offensive en fondant en 1876 l’Institution libre d’Enseignement (ILE), établissement privé et laïc reposant sur la liberté académique. L’ILE refuse ainsi que l’enseignement soit subordonné à une doctrine politique ou religieuse officielle. Sa pédagogie valorise au contraire l’observation, l’expérience, les excursions, le contact avec la nature, les pratiques artistiques et le développement de l’esprit critique. Elle défend également une relation moins autoritaire entre maîtres et élèves, car l’objectif n’est pas seulement d’accumuler des connaissances, mais de former des citoyens libres.

L’influence de l’ILE sur la culture espagnole est absolument considérable. Elle contribue à la modernisation scientifique du pays et à la formation de plusieurs générations d’intellectuels. L’écrivain Benito Pérez Galdós (1843-1920), par exemple, transpose dans ses romans une critique sociale proche de l’idéal krausiste en dénonçant les hypocrisies, les inégalités et les blocages de la société espagnole.

Le rayonnement de ce courant dépasse en outre la péninsule Ibérique. José Rizal (1861-1896), futur héros de l’indépendance philippine, étudie à partir de 1882 à l’Université centrale de Madrid et entre en contact avec les idées de Francisco Giner de los Ríos. Le krausisme espagnol participe ainsi, indirectement, à la formation politique et intellectuelle de figures critiques de l’ordre colonial espagnol.

Cette circulation révèle quoi qu’il en soit un retournement historique remarquable. L’Espagne, qui a longtemps reçu de ses possessions des ressources et des sujets, devient aussi un lieu où des intellectuels coloniaux découvrent les concepts susceptibles de nourrir leur émancipation. La philosophie de la liberté académique entre par voie de conséquence en contradiction avec les structures impériales du pays qui la diffuse.

1898 : perdre un empire, retrouver une question

La défaite militaire de 1898 face aux États-Unis d’Amérique et la perte de Cuba, de Puerto Rico et des Philippines qui s’ensuit provoquent un traumatisme national outre-Pyrénées. L’Espagne cesse d’être une grande puissance coloniale et prend brutalement conscience de son déclassement. Cette crise ne se limite pas aux institutions militaires ou politiques : elle ouvre une interrogation sur l’identité même du pays.

La génération dite « de 1898 » cherche ainsi à comprendre les causes de ce qu’elle voit comme une décadence espagnole. Elle s’interroge donc sur le rapport entre tradition et modernité, Europe et Espagne, religion et science, peuple et élites. La philosophie quitte alors les seuls amphithéâtres pour investir l’essai, le roman et la presse.

Miguel de Unamuno incarne parfaitement cette transformation : il refuse les systèmes abstraits qui prétendent résoudre les contradictions humaines par la seule logique. Son point de départ est « l’homme de chair et d’os », l’individu concret qui souffre, espère, aime et sait qu’il doit mourir.

Dans Du sentiment tragique de la vie chez les hommes et chez les peuples, publié en 1912, l’auteur décrit la condition humaine comme un conflit insoluble. La raison enseigne que l’individu est mortel et qu’aucune preuve certaine ne garantit l’immortalité. Le désir, cependant, refuse l’anéantissement et l’être humain veut persister, conserver sa conscience et ne pas disparaître.

La foi ne supprime pas ce conflit : elle naît de lui. Miguel de Unamuno ne présente ainsi pas la croyance comme une certitude tranquille, mais comme une lutte, une agonie au sens étymologique du terme. La vie spirituelle est un combat entre le besoin d’éternité et le doute rationnel.

Cette conception donne naissance à un existentialisme chrétien profondément original dans lequel la vérité ne se sépare pas de l’angoisse de celui qui la cherche. Une doctrine qui ne répond pas à la peur de mourir ou au besoin de donner un sens à l’existence demeure à son sens insuffisante, même si elle est logiquement cohérente.

Miguel de Unamuno forge également le concept d’intrahistoria. Là où l’histoire officielle raconte les guerres, les règnes, les révolutions et les décisions des gouvernants, l’intrahistoire désigne chez lui la vie silencieuse des millions d’individus anonymes qui travaillent, élèvent leurs enfants et maintiennent la continuité de la société. C’est pourquoi, sous l’agitation des événements visibles se trouve une réalité plus profonde et plus lente. Cette notion constitue par la même occasion une critique de l’histoire héroïque, car une nation ne saurait se réduire à ses conquêtes ou à ses catastrophes ; elle repose de fait sur les pratiques quotidiennes d’une population souvent absente des récits officiels. L’Espagne véritable ne se trouve donc pas seulement dans les grandes batailles ou les institutions, mais aussi (et peut-être avant tout) dans l’existence ordinaire de son peuple.

Le « donquichottisme » de Miguel de Unamuno prolonge cette perspective : dans son œuvre, don Quichotte devient le symbole d’une fidélité à l’idéal contre le calcul utilitaire. Face à une Europe perçue comme rationaliste, scientifique et matérialiste, l’Espagne pourrait apporter une autre forme de sagesse, fondée cette fois-ci sur la passion, le risque et le refus de réduire la vie à l’efficacité. Cette valorisation ne signifie absolument pas qu’il rejette toute modernisation : elle exprime plutôt sa méfiance envers une conception de l’Europe qui identifierait le progrès à la seule puissance technique. En somme, après la catastrophe impériale de 1898, Miguel de Unamuno cherche moins à restaurer la grandeur passée qu’à découvrir une mission spirituelle nouvelle.

Ortega y Gasset : sauver l’Espagne par les circonstances

José Ortega y Gasset appartient à une génération différente. Formé en Allemagne, il connaît la phénoménologie, l’historicisme et les débats philosophiques européens de son époque. Son ambition consiste davantage à réinsérer l’Espagne dans la modernité intellectuelle sans effacer sa singularité.

« Je suis moi et ma circonstance et si je ne la sauve pas, je ne me sauve pas moi-même. »

Sa formule la plus célèbre résume le cœur de sa philosophie. De son point de vue, l’individu n’existe jamais isolément, il est toujours situé dans une époque, une société, un corps, un ensemble de relations et de problèmes. La circonstance n’est donc pas un décor extérieur, mais une partie intégrante de son être. José Ortega y Gasset refuse ainsi le sujet abstrait de certaines philosophies rationalistes. Pour lui, la conscience n’est pas une substance enfermée en elle-même, elle est une vie engagée dans un monde. Penser consiste en fin de compte à répondre aux difficultés que la circonstance impose.

Cette conception conduit au « ratiovitalisme », qui postule que la raison ne doit pas être rejetée, mais replacée dans la vie. La « raison pure » prétend souvent contempler le réel depuis un point de vue universel et intemporel, tandis que la « raison vitale » reconnaît au contraire que tout raisonnement procède d’une existence concrète.

Ce penseur développe également une forme de perspectivisme, selon lequel chaque individu perçoit la réalité à partir d’une position particulière. Aucune perspective n’épuise le monde, mais toutes ne sont pas pour autant arbitraires. La vérité résulte in fine de l’intégration progressive de points de vue multiples.

Le perspectivisme ne signifie donc pas que chacun posséderait sa vérité sans possibilité de dialogue. Il affirme au contraire que l’accès au réel est toujours situé et que la connaissance progresse par confrontation des perspectives. Or, cette doctrine correspond profondément à l’histoire d’une Espagne traversée par des identités régionales, des fractures politiques et des expériences sociales différentes.

Dans La Révolte des masses, essai publié en 1929, José Ortega y Gasset analyse par ailleurs les transformations de la société européenne. L’« homme-masse » ne se définit pas principalement par sa classe sociale, mais par son attitude, étant donné qu’il considère comme allant de soi les bénéfices de la civilisation moderne sans reconnaître les efforts, les disciplines et les institutions qui les ont rendus possibles. La démocratie et la technique ont permis à un nombre croissant d’individus d’accéder à des conditions de vie auparavant réservées à des minorités et le philosophe ne condamne pas cette extension. Il s’inquiète cependant de la montée d’un type humain qui revendique des droits sans accepter de limites ni de responsabilités.

Son diagnostic possède une dimension politique : les sociétés modernes risquent d’être dominées par des majorités impatientes, hostiles à l’excellence et facilement mobilisées par des mouvements autoritaires. L’analyse de José Ortega y Gasset s’inscrit de fait dans l’entre-deux-guerres, période marquée par la montée du fascisme, du communisme soviétique et des nationalismes de masse.

Autour de lui se constitue ce que l’on appelle par la suite l’École de Madrid, qui regroupe des penseurs ne formant pas une doctrine homogène, mais partageant un intérêt pour la phénoménologie, l’histoire, la vie et la crise de la raison occidentale. Cette école représente de fait un des moments les plus brillants de ce qu’il convient de nommer « Âge d’argent espagnol » (années 1890-1930).

María Zambrano ou la raison qui se met à rêver

María Zambrano est à la fois l’héritière et la critique de José Ortega y Gasset. Elle appartient à la génération dite « de 1936 » et connaît l’exil après la victoire franquiste à l’issue de la guerre civile (1936-1939). Son œuvre cherche avant tout à dépasser les limites d’une tradition occidentale qui aurait progressivement identifié la vérité à la domination rationnelle du réel.

María Zambrano ne rejette pas plus la raison que son maître. Elle estime cependant que le logos philosophique, lorsqu’il devient exclusivement analytique et conceptuel, laisse dans l’ombre une partie essentielle de l’être humain. Le rêve, la mémoire, le sacré, la souffrance et la création poétique ne peuvent en effet pas être entièrement traduits dans le langage de la démonstration.

Elle élabore alors le concept de « raison poétique », qui ne consiste pas à remplacer la philosophie par la littérature, mais à inventer une forme de connaissance capable de respecter ce qui se révèle progressivement, indirectement ou symboliquement. La poésie ne possède pas moins de vérité que le concept ; elle accède à des dimensions différentes de l’expérience.

Cette approche prolonge une constante ancienne de la pensée espagnole, puisque les mystiques du Siècle d’Or avaient déjà utilisé la poésie pour décrire l’union avec le divin. Miguel de Cervantes et Pedro Calderón de la Barca avaient pour leur part interrogé la réalité à travers la fiction théâtrale ou romanesque. Quant à Miguel de Unamuno, il avait fait de l’essai et du récit les formes privilégiées d’une philosophie existentielle.

Chez María Zambrano, cette tradition devient une critique explicite de la raison occidentale. La pensée ne doit plus vraiment conquérir son objet comme une armée occupe un territoire, mais doit parfois attendre, écouter et accueillir. La connaissance véritable implique donc une transformation intérieure du sujet.

L’exil renforce cette orientation. Privée de sa patrie, la philosophe explore les liens entre identité, mémoire et déracinement. À ses yeux, l’Espagne n’est plus seulement un territoire national ; elle devient une présence intérieure, douloureuse et fragmentée que l’écriture tente de sauver de l’oubli.

Sa philosophie ouvre ainsi une voie originale entre phénoménologie, poésie et méditation politique. Elle montre que la crise historique ne peut pas être comprise uniquement par l’analyse des institutions et atteint aussi les rêves, les souvenirs et les formes intimes de l’existence.

Quand la philosophie espagnole change de continent

La guerre civile provoque une des plus grandes ruptures de l’histoire intellectuelle espagnole. La victoire de Francisco Franco contraint de fait une part considérable des universitaires, écrivains, scientifiques et philosophes liés à la Seconde République (1931-1939) à quitter le pays. Nombre d’entre eux trouvent alors refuge en Amérique latine, notamment au Mexique.

Cet exil représente une catastrophe pour l’Espagne, qui perd une partie de son élite intellectuelle. Il devient pourtant un moment fondateur pour la philosophie latino-américaine contemporaine, les exilés apportant avec eux une connaissance approfondie des traditions européennes, des compétences de traduction et une expérience pédagogique qui transforment les institutions universitaires des pays d’accueil.

José Gaos (1900-1969) forge dans ce cadre le concept de transtierro, mot qui cherche à distinguer son expérience de celle d’un simple départ forcé. Les penseurs espagnols ne sont pas entièrement transplantés dans un monde étranger, car ils retrouvent en Amérique une langue et une partie de leur héritage culturel. Ils passent d’une terre à une autre sans perdre toute continuité. Le transtierro ne supprime évidemment ni la douleur de la séparation, ni la perte politique. Il exprime toutefois la possibilité d’un réenracinement. En fin de compte, le Mexique ne constitue pas uniquement un refuge provisoire ; il devient un espace de création philosophique.

José Gaos développe par ailleurs un historicisme radical : toute philosophie est, selon lui, liée à la situation personnelle et historique de son auteur. Il met par conséquent en doute la possibilité d’une vérité philosophique totalement objective et universelle. La pensée devient en partie un « monologue en solitude », l’expression d’une vocation et d’une perspective singulières.

Ajoutons que son travail de traducteur est immense, puisqu’il contribue à rendre accessibles en espagnol des œuvres majeures de la philosophie européenne, notamment des textes d’Aristote (384-322 avant notre ère) et la Paideia de Werner Jaeger (1888-1961). La traduction ne constitue pas chez lui une activité secondaire : elle permet au contraire de construire un vocabulaire philosophique hispanophone commun aux deux rives de l’océan Atlantique.

De son côté, le penseur espagnol Eduardo Nicol (1907-1990) s’oppose sur plusieurs points au subjectivisme de José Gaos. Il développe de fait une métaphysique de l’expression dans laquelle l’être humain se révèle fondamentalement par le langage et par la relation à autrui : le logos n’est pas solitaire, mais dialogique. Pour ce penseur, la vérité ne peut pas être réduite à la perspective individuelle, car elle naît dans une communauté de recherche où les interlocuteurs confrontent leurs raisons. L’entendement humain est ainsi intrinsèquement intersubjectif et penser, c’est déjà s’adresser à quelqu’un. Cette conception possède une dimension indéniablement morale et politique étant donné que la science n’est pas à son sens uniquement un ensemble de résultats. Elle repose sur un ethos, c’est-à-dire une vocation à rechercher la vérité dans un cadre commun. La destruction du dialogue menace donc à la fois la philosophie et la vie civique.

Mentionnons également Wenceslao Roces (1897-1992), qui joue un rôle essentiel dans la diffusion de la philosophie allemande et du marxisme au sein du monde hispanophone. Il traduit notamment en espagnol Le Capital de Karl Marx et l’Histoire de la philosophie de Georg Wilhelm Friedrich Hegel. Ses travaux permettent ainsi à plusieurs générations de lecteurs de langue espagnole d’accéder directement à ces œuvres.

Enfin, Joaquín Xirau (1895-1946) développe pour sa part une réflexion sur la phénoménologie et l’éducation. Il participe également à la traduction des premiers volumes de la Paideia de Jaeger. Son œuvre prolonge en somme l’idéal pédagogique de la tradition krausiste et républicaine.

L’exil transforme donc l’espace de la philosophie espagnole, car celle-ci ne se confond plus avec les frontières de l’État espagnol : elle devient un réseau transatlantique reliant Madrid, Mexico, Buenos Aires et d’autres centres universitaires d’Amérique latine.

Or, cette transplantation produit un effet durable, puisque les exilés contribuent à professionnaliser l’enseignement de la philosophie, à fonder des revues, à traduire les grands textes européens et à former des chercheurs latino-américains. La catastrophe politique de 1939 donne paradoxalement naissance à une communauté intellectuelle hispanophone plus vaste.

Sous Franco, le thomisme en uniforme

Pendant que les exilés renouvellent la philosophie en Amérique latine, l’Espagne franquiste impose un cadre intellectuel étroitement contrôlé. Le régime du caudillo (1939-1975) s’appuie de fait sur le national-catholicisme et favorise un néo-thomisme officiel. L’université est épurée, les professeurs républicains sont exclus et les programmes sont soumis à une forte surveillance idéologique.

Le thomisme, qui avait autrefois permis aux penseurs de Salamanque d’affronter des problèmes nouveaux, tend alors à devenir un instrument de légitimation. Il fournit effectivement au régime un vocabulaire de l’ordre naturel, de l’autorité et de l’unité religieuse. La philosophie officielle valorise de ce fait la continuité catholique de l’Espagne contre le libéralisme, le marxisme et les doctrines jugées étrangères.

Cette situation ne signifie pas que toute création intellectuelle disparaît, loin de là. Des penseurs poursuivent leurs recherches dans les limites imposées par le régime ou développent des œuvres critiques à la marge des institutions dominantes. Cependant, la rupture avec l’Âge d’argent et l’exil d’une grande partie des élites pèsent durablement sur la vie universitaire.

À partir de la fin des années 1970, la transition démocratique (1975-1982) permet une réouverture. Les universités renouent ainsi avec les traditions philosophiques internationales, tandis que le marxisme, la philosophie analytique, la phénoménologie, l’éthique de la discussion, la philosophie des sciences et les théories politiques contemporaines peuvent être étudiés plus librement. Cette renaissance ne conduit toutefois pas à la formation d’une école unique et favorise au contraire une grande diversification. Deux figures illustrent particulièrement cette nouvelle scène espagnole : Gustavo Bueno et Adela Cortina.

Gustavo Bueno et la matérialisation des mythes

Gustavo Bueno construit un des systèmes philosophiques espagnols les plus ambitieux du XXe siècle. Son « matérialisme philosophique » refuse dans ce contexte aussi bien le spiritualisme que les formes simplistes de matérialisme moniste. Pour lui, la réalité ne se réduit pas à une substance unique et homogène, mais est composée de niveaux, de relations et de structures irréductibles les uns aux autres. Son matérialisme est donc pluraliste et cherche à penser la complexité des sciences, des institutions et des pratiques humaines sans invoquer une âme, un esprit du monde ou une essence mystérieuse de la culture.

Une part importante de son œuvre consiste ainsi à analyser les catégories scientifiques. Les sciences ne forment pas à ses yeux un savoir unique progressant de manière uniforme et chacune construit son propre champ d’objets, ses méthodes et ses critères de vérité. La philosophie doit examiner les relations entre ces disciplines sans se confondre avec elles.

Dans El mito de la cultura, ouvrage majeur publié en 1996, Gustavo Bueno critique l’usage du mot « culture » comme s’il désignait une réalité sacrée, harmonieuse et incontestable. Les sociétés contemporaines tendent effectivement à invoquer la culture pour justifier des identités, des politiques ou des institutions sans analyser les conflits matériels qui les constituent.

Cette déconstruction s’étend aussi aux mythologies politiques contemporaines, puisque l’auteur refuse les concepts vagues qui prétendent expliquer la société tout en dissimulant leurs présupposés. Sa pensée se veut polémique, systématique et fortement attachée à la distinction conceptuelle.

À cet égard, il semble rompre avec l’image d’une philosophie espagnole essentiellement littéraire ou existentielle. Il en prolonge pourtant une dimension importante : la volonté de soumettre les représentations collectives à l’épreuve du désenchantement critique. Son matérialisme constitue une forme contemporaine du desengaño.

Adela Cortina, de la « raison cordiale » à la « peur du pauvre »

Adela Cortina, professeure d’éthique à l’Université de Valence, développe de son côté une philosophie tournée vers les conditions concrètes de la coexistence démocratique. Elle s’inspire du personnalisme et de l’éthique de la discussion élaborée par les Allemands Jürgen Habermas (1929-2026) et Karl-Otto Apel (1922-2017).

Une de ses distinctions les plus importantes oppose l’éthique minimale à l’éthique maximale. Dans ce contexte, les sociétés pluralistes rassemblent des individus qui ne partagent pas la même religion, la même conception du bonheur ou la même idée de la vie bonne, et il serait par conséquent dangereux que l’État impose un modèle complet d’existence. L’éthique minimale désigne l’ensemble des principes de justice indispensables à une telle coexistence, à savoir le respect de la dignité, la reconnaissance des droits, le refus de la violence arbitraire et la possibilité de participer au dialogue public. Ces principes peuvent être exigés de tous.

L’éthique maximale renvoie en revanche aux projets personnels ou collectifs de bonheur. Une religion, une philosophie ou une tradition peut proposer une manière de mener une vie accomplie, mais elle ne peut pas l’imposer à ceux qui ne la partagent pas. La démocratie doit donc articuler des minima communs et une pluralité de maxima.

Adela Cortina complète cette approche par l’idée de « raison cordiale », selon laquelle le dialogue moral ne repose pas uniquement sur des arguments abstraits. En effet, il suppose aussi la capacité de reconnaître autrui comme un être vulnérable et digne de considération. La raison doit être associée à une sensibilité morale.

L’aporophobie : une société peut accueillir favorablement un étranger riche tout en rejetant un immigré sans ressources. Ce qui provoque l’hostilité n’est pas l’origine étrangère, mais l’incapacité supposée à participer à une relation d’échange avantageuse.

Son concept le plus connu dans cet élan est celui d’« aporophobie ». Forgé à partir du grec áporos, qui désigne celui qui est dépourvu de ressources, le terme renvoie au rejet du pauvre. Adela Cortina distingue ce phénomène de la xénophobie ou du racisme : une société peut accueillir favorablement un étranger riche, un investisseur, un touriste ou une personnalité prestigieuse tout en rejetant un immigré sans ressources.

L’aporophobie révèle les limites d’une société organisée autour de la réciprocité intéressée. Les individus sont plus facilement disposés à coopérer avec ceux dont ils espèrent recevoir quelque chose alors que ceux qui paraissent ne rien pouvoir offrir sont considérés comme une charge.

Adela Cortina relie cette attitude à certains mécanismes biologiques de préférence et d’auto-intérêt, mais refuse d’en faire une fatalité. À son sens, l’éducation morale peut développer le respect actif de la dignité humaine, la compassion rationnelle et la capacité à reconnaître la valeur d’une personne indépendamment de sa richesse.

Cette réflexion possède une portée géopolitique évidente en plein débat sur les flux migratoires, l’asile, la pauvreté et l’exclusion, notions qui ne peuvent être comprises uniquement à partir des identités nationales ou culturelles, puisqu’elles sont aussi structurées autour de la valeur économique attribuée aux individus.

L’éthique d’Adela Cortina retrouve ainsi une constante de la philosophie espagnole : partir d’une situation concrète de vulnérabilité pour interroger la prétention universelle des principes moraux. Comme Francisco de Vitoria devant les peuples amérindiens, elle se demande qui est reconnu comme sujet de dignité ; comme les probabilistes de Salamanque, elle refuse une morale purement mécanique ; comme José Ortega y Gasset, elle inscrit la raison dans la vie et la circonstance.

Le corps augmenté, la raison dépassée ?

Les débats contemporains sur le transhumanisme prolongent cette interrogation sur les limites de l’être humain. Le philosophe espagnol Antonio Diéguez (né en 1961) s’est imposé dans ce cadre comme un des principaux spécialistes hispanophones de ces questions avec Transhumanismo, publié en 2017, et Cuerpos inadecuados, paru en 2021.

Le transhumanisme défend l’utilisation des sciences et des technologies pour améliorer les capacités physiques, cognitives ou psychologiques de l’être humain. Les biotechnologies, l’intelligence artificielle, la génétique ou les interfaces entre cerveau et machine pourraient de fait permettre de prolonger la vie, de réduire la souffrance et d’augmenter certaines performances. Ces perspectives posent cependant des problèmes philosophiques majeurs. Une amélioration techniquement possible est-elle toujours souhaitable ? Qui aura accès aux technologies d’augmentation ? Risquent-elles de renforcer les inégalités ? À partir de quel point la transformation du corps modifie-t-elle l’identité personnelle ?

Antonio Diéguez examine ces promesses sans les réduire à une utopie ni à une menace absolue. La question centrale devient pour lui celle des critères permettant de distinguer le soin, l’amélioration et la transformation radicale de l’humain. La philosophie des sciences retrouve ici sa fonction politique, c’est-à-dire évaluer les usages sociaux de l’innovation.

Ce débat confirme la persistance d’un anthropocentrisme concret dans la pensée espagnole, car, même lorsqu’elle aborde des technologies futuristes, elle revient à l’existence incarnée, à la vulnérabilité des corps et aux conditions matérielles de la liberté.

Une philosophie sans frontières : l’Espagne dans le grand commerce des idées

L’histoire de la philosophie espagnole ne saurait toutefois être décrite comme le développement isolé d’un pur génie national. Elle résulte de circulations constantes entre la péninsule Ibérique, le reste de l’Europe, la mer Méditerranée et l’Amérique.

L’aristotélisme et le thomisme fournissent, par exemple, l’ossature logique de la seconde scolastique, mais ces traditions parviennent en Espagne à travers des traductions et des commentaires arabes, juifs ou chrétiens. Le rôle de médiation joué par la péninsule Ibérique empêche donc de réduire son identité philosophique à une tradition exclusivement nationale.

De même, au XVIe siècle, la pensée d’Érasme (1466-1536) exerce une influence considérable sur les humanistes espagnols, notamment Jean Louis Vivès (1492-1540). La critique des abus religieux, l’attention portée à l’éducation et le retour aux textes nourrissent chez lui un christianisme humaniste parfois suspect aux yeux de l’orthodoxie.

Au XVIIIe siècle, l’empirisme de John Locke alimente pour sa part les tentatives de rénovation de Gregorio Mayans. Au XIXe siècle, l’idéalisme de Karl Christian Friedrich Krause est adapté aux besoins spécifiques d’une Espagne en quête de réforme éducative. Le krausisme espagnol ne constitue donc pas une simple copie de la philosophie allemande : il la transforme en programme politique et pédagogique.

Au début du XXe siècle, José Ortega y Gasset et ses disciples reçoivent la phénoménologie d’Edmund Husserl (1859-1938) et de Max Scheler (1874-1928), le vitalisme d’Henri Bergson (1859-1941), l’historicisme allemand et la critique de Friedrich Nietzsche. Ces influences convergent dans une philosophie de la raison vitale qui ne se réduit à aucune d’entre elles.

L’ontologie de Martin Heidegger est à son tour traduite et interprétée par les intellectuels de l’exil. Grâce au travail des transterrados chers à José Gaos, les débats philosophiques allemands circulent vers l’ensemble du monde hispanophone.

Toutefois, le mouvement ne se fait pas seulement de l’Europe vers l’Espagne. La philosophie espagnole exerce elle aussi une influence profonde, comme en témoigne le Pugio Fidei de Raymond Martin, qui influence la théologie de Thomas d’Aquin et offre des matériaux à l’apologétique chrétienne ultérieure. Sa méthode est d’ailleurs reprise dans d’autres contextes, jusque chez Blaise Pascal (1623-1662).

L’homme de chair et d’os : le fil rouge d’une pensée dispersée

Peut-on, malgré cette diversité, parler d’une « école espagnole de philosophie » ? La question est délicate. Isidore de Séville, Francisco de Vitoria, sainte Thérèse d’Ávila, Baltasar Gracián, Miguel de Unamuno, José Ortega y Gasset, María Zambrano, Gustavo Bueno et Adela Cortina ne partagent de fait ni la même méthode, ni la même doctrine. Certains sont théologiens, d’autres matérialistes ; certains défendent la foi, d’autres analysent les sciences ou les institutions démocratiques.

Il est cependant possible d’identifier plusieurs constantes tout au long de cette histoire. La première est l’attention portée à l’être humain concret, car la philosophie espagnole se méfie souvent de la conscience pure, du sujet désincarné ou de la raison conçue comme une faculté indépendante de la vie.

Miguel de Unamuno parle de l’homme « de chair et d’os » ; José Ortega y Gasset affirme que le sujet est inséparable de sa circonstance ; María Zambrano cherche une raison capable d’accueillir le rêve et la souffrance ; Adela Cortina interroge le rejet du pauvre ; même l’École de Salamanque applique le droit naturel à des peuples réels confrontés à la conquête et à l’exploitation.

Cette priorité accordée au concret explique la place de la littérature. Le roman, le théâtre, la poésie et l’essai ne sont pas de simples ornements : ils permettent de représenter les contradictions de l’existence avec une souplesse que le traité systématique n’offre pas toujours. Don Quichotte incarne dans ce contexte la tension entre idéal et réalité ; La vie est un songe transforme le problème de l’apparence en drame ; la poésie mystique explore une expérience qui excède le langage ordinaire ; la raison poétique de María Zambrano assume explicitement cette alliance entre création et connaissance.

Une deuxième constante réside dans la recherche de l’intégration. La tradition espagnole tente fréquemment de surmonter les dualismes (foi et raison, corps et esprit, individu et communauté, science et morale, sujet et circonstance).

La théologie naturelle de Raymond Sebon associe par exemple le livre de la nature et la Bible ; le krausisme cherche pour sa part l’harmonie entre religion, science et liberté ; José Ortega y Gasset intègre la raison à la vie ; Eduardo Nicol relie vérité et dialogue ; Adela Cortina associe argumentation rationnelle et sensibilité morale. Toutefois, une semblable volonté de synthèse ne signifie pas que les conflits disparaissent. Elle exprime plutôt la conviction que l’être humain ne peut être compris en amputant une partie de son expérience.

La troisième constante est la centralité du tragique et du désenchantement. La philosophie espagnole se forme souvent dans des situations de crise : déclin impérial, guerre civile, exil, dictature, pauvreté ou fragmentation politique.

Le desengaño baroque dévoile les illusions du pouvoir et de l’apparence ; le sentiment tragique de Miguel de Unamuno part de la contradiction entre la raison et le désir d’immortalité ; María Zambrano médite sur l’exil ; Gustavo Bueno déconstruit les mythes culturels et politiques.

Le tragique n’aboutit pourtant pas nécessairement au nihilisme. Il devient plutôt un moteur de lucidité : savoir que les institutions sont fragiles ou que l’existence est limitée oblige à penser les conditions d’une action responsable.

La quatrième constante est le lien entre spéculation et éthique. Même lorsqu’elle aborde la métaphysique, la pensée espagnole revient en effet bien souvent à la question de la conduite humaine. Comment agir dans l’incertitude ? Comment traiter l’étranger ? Qu’est-ce qu’une guerre juste ? À quelles conditions le pouvoir est-il légitime ? Comment vivre avec la mort ? Comment reconnaître la dignité du pauvre ?

Cette orientation pratique explique peut-être pourquoi la philosophie espagnole a été longtemps sous-estimée par les traditions attachées à la construction de systèmes abstraits. De fait, elle ne renonce pas à la rigueur conceptuelle, mais refuse de séparer cette rigueur de la vie commune.

Réhabiliter la raison espagnole : institutions, revues et reconquête du canon

Depuis la fin du siècle dernier, plusieurs institutions travaillent néanmoins à faire reconnaître cette tradition. L’Association de l’Hispanisme philosophique, par exemple, est fondée à Madrid en septembre 1988. Installée au Centre des Sciences humaines et sociales du Conseil supérieur des Recherches scientifiques (CSIC, équivalent espagnol du CNRS), elle rassemble des chercheurs espagnols et étrangers spécialisés dans l’histoire de la pensée ibérique et ibéro-américaine. L’association coordonne ainsi des travaux, organise des rencontres scientifiques et encourage l’élargissement des corpus. Son action ne concerne d’ailleurs pas seulement les auteurs espagnols au sens strict, mais l’ensemble des philosophies d’expression espagnole et portugaise.

De plus, depuis 1996, la Revista de Hispanismo Filosófico constitue un des principaux organes de ce champ de recherche. Publiée annuellement avec le concours du Fonds de Culture économique, elle accueille des études historiques, des analyses d’œuvres et des travaux sur la réception internationale des philosophes hispaniques.

De son côté, l’Université de Salamanque organise depuis 1978 des séminaires d’histoire de la philosophie espagnole. Réunis tous les deux ans sans interruption, ils forment un des plus anciens espaces universitaires consacrés à cette discipline. Leur localisation est bien entendu hautement symbolique, puisque Salamanque fut un des grands centres intellectuels de la seconde scolastique. L’Université Complutense de Madrid publie pour sa part les Anales del Seminario de Historia de la Filosofía, revue qui offre un cadre régulier pour confronter la pensée espagnole à l’histoire générale de la philosophie. La Société académique de Philosophie ainsi que la Société catalane de Philosophie contribuent également à la recherche et à l’enseignement. Leur existence rappelle que la philosophie produite en Espagne est elle-même plurielle sur les plans linguistique, territorial et institutionnel.

Notons que des plateformes comme Dilemata (consacrée notamment à l’éthique appliquée) ou encore Filosofía & co. participent à la démocratisation de ces débats. Elles permettent par conséquent de toucher un public plus large que celui des revues universitaires spécialisées.

La réhabilitation passe aussi par les universités étrangères. Toulouse a historiquement constitué un pôle important de l’hispanisme philosophique en France et l’Université Panthéon-Sorbonne organise des séminaires comparatifs consacrés aux philosophies modernes et contemporaines, dans lesquels les traditions espagnoles peuvent être réinscrites dans un cadre européen plus large. Ces initiatives répondent à un enjeu qui dépasse la simple réparation mémorielle, étant donné qu’intégrer la philosophie espagnole au canon ne consiste pas à ajouter quelques noms à une liste déjà établie : il s’agit de modifier la manière dont l’histoire de la pensée occidentale est racontée.

De fait, la modernité ne s’est pas construite uniquement dans les capitales du nord de l’Europe. Elle s’est également formée à Salamanque face à la conquête de l’Amérique, dans les débats sur le droit des peuples, dans les écrits sceptiques de Francisco Sánchez, dans la pédagogie krausiste, dans la crise de 1898 et dans les universités mexicaines où les exilés républicains ont transplanté leur philosophie. Réintégrer ces trajectoires permet aussi de comprendre que les idées voyagent avec les marchands, les missionnaires, les soldats, les réfugiés et les traducteurs. L’histoire intellectuelle est inséparable des mouvements de puissance et des déplacements humains.

La raison vitale, une ressource pour notre temps

La philosophie espagnole offre enfin des instruments particulièrement utiles pour penser les crises contemporaines. Les débats sur la guerre, la souveraineté et les droits des populations rappellent l’actualité de Francisco de Vitoria et de Francisco Suárez. Ainsi, dans un monde marqué par les interventions militaires, les rivalités de puissance et la contestation des normes internationales, leur effort pour subordonner la force à un droit commun conserve une profonde résonance.

De leur côté, les analyses de l’École de Salamanque sur les prix, la monnaie et la liberté contractuelle témoignent de la nécessité d’articuler économie et morale, rappelant que les marchés ne fonctionnent jamais dans un vide juridique ou éthique.

Le desengaño baroque peut quant à lui éclairer les sociétés contemporaines saturées d’images, de récits politiques et de promesses technologiques. Miguel de Cervantes, Pedro Calderón de la Barca et Baltasar Gracián enseignent en effet à se méfier des apparences sans renoncer pour autant à l’action ou à l’idéal.

La critique de l’homme-masse par José Ortega y Gasset invite par ailleurs à réfléchir au rapport entre démocratie, responsabilité et culture dans les sociétés de communication instantanée. Son perspectivisme permet également de penser la pluralité sans sombrer dans le relativisme absolu.

Ajoutons que la raison poétique de María Zambrano rappelle que les crises politiques ne sont pas seulement des problèmes institutionnels : elles touchent les mémoires, les identités, les émotions et les imaginaires. Une démocratie ne peut au fond pas être reconstruite uniquement par des procédures ; elle doit aussi donner une place aux blessures et aux récits.

Le concept d’aporophobie élaboré par Adela Cortina fournit également un outil particulièrement puissant pour comprendre les contradictions des sociétés mondialisées. Il dévoile effectivement la sélection économique qui se dissimule parfois derrière les discours sur l’étranger et montre que ce n’est pas toujours l’altérité qui est rejetée, mais la pauvreté et l’absence supposée d’utilité.

Les débats sur le transhumanisme posent enfin la question de la définition même de l’humain. Dans une époque où les technologies promettent de modifier les corps, les capacités et peut-être la durée de la vie, la tradition espagnole rappelle que la raison ne peut être séparée de la vulnérabilité, de la circonstance et de la justice.

L’originalité de cette philosophie réside donc moins dans une doctrine unique que dans une certaine orientation. Elle se méfie des abstractions qui prétendent expliquer l’homme sans tenir compte de sa chair, de son histoire ou de ses relations. Elle cherche, en somme, à unir la logique et l’expérience, la pensée et la responsabilité.

L’Espagne n’a pas perdu la raison, c’est l’Europe qui l’avait égarée

La question posée en 1782 par Nicolas Masson de Morvilliers (« Que doit-on à l’Espagne ? ») peut, au terme de ce bref parcours, recevoir une réponse précise. L’Europe lui doit une partie de la transmission de la culture antique ; les expériences logiques de Raymond Lulle ; la médiation entre les philosophies chrétienne, juive et musulmane ; la théologie naturelle de Raymond Sebon ; les théories du droit des gens de Francisco de Vitoria ; le contractualisme de Francisco Suárez ; les premières analyses de l’inflation et de la valeur subjective ; le scepticisme de Francisco Sánchez ; et certaines intuitions sur la conscience formulées par Gómez Pereira.

Elle lui doit également la profondeur existentielle de Miguel de Cervantes et de Pedro Calderón de la Barca ; la psychologie morale de Baltasar Gracián ; l’effort de vulgarisation scientifique de Benito Jerónimo Feijoo ; le projet éducatif de l’Institution libre d’Enseignement ; le sentiment tragique de Miguel de Unamuno ; la raison vitale de José Ortega y Gasset ; la raison poétique de María Zambrano ; la métaphysique de l’expression d’Eduardo Nicol ; le matérialisme de Gustavo Bueno ; et l’éthique cordiale d’Adela Cortina.

La méconnaissance de cette tradition s’explique par les rivalités géopolitiques, les effets durables de la légende noire, les crises internes espagnoles et la domination d’une définition trop étroite de la philosophie. Parce qu’elle a souvent préféré le roman au système, l’essai à la somme conceptuelle ou l’expérience spirituelle à la démonstration formelle, elle a été rangée hors du champ philosophique.

Cette exclusion ne résiste pourtant pas à l’examen. De l’Université de Salamanque aux institutions mexicaines de l’exil, la pensée espagnole a affronté les grandes questions de son temps. Elle a cherché à déterminer les limites du pouvoir, les droits de l’étranger, la légitimité de la guerre, la valeur de l’échange, la place de la foi, le sens de la mort et la responsabilité de l’individu dans l’histoire.

Elle a surtout développé une conception de la raison profondément différente de l’intellectualisme abstrait. La raison n’existe pas hors de la vie : elle appartient à un être vulnérable, situé dans une circonstance historique, engagé dans des relations avec autrui et exposé à la mort. Elle ne vaut que si elle permet de mieux habiter le monde.

Cette « raison vitale » ne constitue pas seulement une contribution nationale à juxtaposer aux traditions française, allemande ou britannique ; elle invite plutôt à repenser l’histoire générale de la philosophie. Elle rappelle de fait que les idées ne naissent pas uniquement dans la solitude des systèmes, mais au contact des guerres, des conquêtes, des exils, des crises et des rencontres entre les civilisations.

L’Espagne n’a donc jamais été un pays sans philosophie. Elle a plutôt été un pays dont la philosophie se trouvait là où les historiens ne pensaient pas à la chercher, à savoir dans les exercices spirituels et les traités juridiques, dans les romans et les pièces de théâtre, dans les controverses coloniales, dans les salles de classe, dans les camps de l’exil et dans les débats éthiques de la démocratie contemporaine.

L’enjeu actuel ne consiste plus seulement à réparer un oubli national. Il s’agit de reconnaître qu’une histoire occidentale amputée de sa composante ibérique ne peut comprendre pleinement ni la formation du droit international, ni les contradictions de l’expansion européenne, ni les formes modernes de l’existentialisme, ni la circulation transatlantique des savoirs.

Longtemps accusée d’avoir tourné le dos à la raison, l’Espagne a peut-être accompli une opération plus radicale : elle a rappelé à la raison qu’elle possédait un corps, une histoire et une responsabilité.

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À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).