<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Guérilla urbaine et contre-guérilla

4 mars 2020

Temps de lecture : 12 minutes
Photo : Entraînement au Cenzub. © Bony/ SIPA
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Guérilla urbaine et contre-guérilla

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Maintes fois utilisé dans les médias, le terme de guérilla ne revêt pas pour autant ce qu’il se passe dans la réalité. La revue Conflits est donc déjà revenue sur ce sujet l’année précédente pour apporter des précisions. Pourquoi parler de guérilla urbaine ? Aujourd’hui, dans un contexte de « climat insurrectionnel », il peut être parfois entendu que l’on assiste à de véritables scènes de guérilla urbaine. Qu’en est-il en réalité ? Sans présumer de la réalité des circonstances présentes, il faut s’intéresser non plus à la guérilla, mais plutôt à la guérilla urbaine, avec des moyens de lutte qui lui sont propres. 

 

De la sorte, pour comprendre le phénomène subversif de la guérilla, celle-ci doit être définie afin de pouvoir prendre ainsi en compte la forme modernisée de la guérilla, à savoir la guérilla urbaine. Ce n’est en effet qu’en prenant en compte les éléments propres à la guérilla, qu’il est possible d’apporter une réponse opérationnelle dans la lutte contre la guérilla, si une telle réponse doit être apportée ou non.

Définition de la guérilla classique

 La guérilla appelée aussi petite guerre ou guerre révolutionnaire est un terme apparu avec la présence de l’armée napoléonienne en Espagne, et la réaction des Espagnols, entre 1807 et 1812. La guérilla utilise une violence de revendication, c’est-à-dire une « violence exercée par une organisation à but politique visant généralement l’autonomie d’une communauté ethnique, religieuse ou autre » [simple_tooltip content=’FRANCART (L.) et PIROTH (C.), Emeutes, terrorisme, guérilla… Violence et contre-violence en zone urbaine, Economica, Paris, 2010, p. 129.’][1][/simple_tooltip], en tant que cette violence est « un instrument cohérent d’action pour atteindre un but ou un objectif déterminé »[simple_tooltip content=’Ibid.’][2][/simple_tooltip].

Une typologie des mouvements de guérilla peut être dressé : le mouvement de libération, le mouvement typiquement révolutionnaire à des fins de revendication et le mouvement sécessionniste ou autonomiste [simple_tooltip content=’CHALIAND (G.), Terrorismes et guérillas, Flammarion, Paris, 1985, p. 64.’][3][/simple_tooltip]. Un des exemples les plus connus de guérilla (à la fois révolutionnaire et revendiquant la libération nationale) est l’IRA (armée de la Fraternité république ou IRB) qui s’organisa en armée clandestine à partir de 1919, sous les ordres de Michael Collins [simple_tooltip content=’Michael Collins, membre du parti nationaliste irlandais Sinn Fein’][4][/simple_tooltip]. Le but était de mener une guerre de guérilla, essentiellement rurale, à travers les attaques et embuscades contre la police irlandaise de la Royal Irish Constabulary, et contre les forces armées britanniques [simple_tooltip content=’MAILLOT (A.), IRA. Les républicains irlandais, 2nde éd., Presses universitaires de Caen, Caen, 2001, p. 31.’][5][/simple_tooltip]. Cette guérilla continua avec l’IRA provisoire (une scission de l’IRA officielle), et la mort du premier soldat britannique en 1971 depuis 1921, puis l’assassinat de paramilitaires loyalistes et d’autres militaires, toujours en 1971 [simple_tooltip content=’Ibid., p. 83.’][6][/simple_tooltip].

Dans ce cadre, les guérilleros vont utiliser la méthode de la guerre subversive afin de parvenir à leurs besoins. En ce sens, ces derniers mènent une guerre « à l’intérieur du territoire contre l’autorité politique en place, par une partie des habitants de ce territoire, aidées et renforcés ou non de l’extérieur, dans un dessein d’enlever à cette autorité le contrôle de ce territoire, ou au minimum de paralyser son action » [simple_tooltip content=’GIRARDET (R.), Problèmes contemporains de défense nationale, Dalloz, Paris, 1974, p. 84.’][7][/simple_tooltip]. La subversion est l’arme principale utilisée pour la guérilla, décomposée en deux éléments : la propagande (recrutement et expansion ; endoctrinement et intégration ; agitation) et la guerre psychologique. Sur ce sujet, Carl Von Clausewitz fut le premier à tirer les conclusions de cette nouvelle forme de guerre, en tant qu’élément complémentaire et nécessaire de la guerre traditionnelle : « l’action psychologique devenait ainsi essentielle à l’art de la guerre : action psychologique de renforcement du moral des nationaux, action subversive de démoralisation sur la population à conquérir » [simple_tooltip content=’MUCCHIELLI (R.), La subversion, Bordas, Paris, 1972, p. 21′][8][/simple_tooltip].

Cette utilisation de la subversion a pour exemple symptomatique le Vietminh lors de la guerre d’Indochine, qui a très vite compris l’importance de cette arme, car « rien n’était possible sans l’aide de la population, il faut donc, avant tout, la gagner à notre cause » [simple_tooltip content=’Documentation Viêt-Minh, CHETOM Fréjus, 16H113.’][9][/simple_tooltip]. Le travail préparatoire de la subversion en vue de la guérilla est aussi essentiel qu’il est efficace et nécessite plusieurs étapes. En premier lieu, la Nation concernée doit être démoralisée ainsi que les corps intermédiaires ou groupes de la société civile qui la composent. En deuxième lieu, l’autorité étatique et les promoteurs et défenseurs de cette autorité doivent subir un discrédit à l’égard de la population. Enfin, la neutralisation des masses est indispensable en vue d’éviter toute forme de réaction populaire spontanée acquise à l’idée de défendre l’ordre établi. A cet effet, il n’est pas rare que la guérilla se dote de son propre service d’action psychologique qui peut jouer en faveur des guérilleros « en particulier lorsque la population du pays agresseur est déstabilisée et hostile à une guerre impopulaire », comme cela a été le cas pour les Etats-Unis lors de la guerre du Vietnam [simple_tooltip content=’MOREL (J.), Guérilla et contre-guérilla, MULLER éd., Issy-les-Moulineaux, 2009, p. 217.’][10][/simple_tooltip].

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Une guérilla aujourd’hui urbaine

L’origine de la théorisation d’une guérilla urbaine remonte à Karl Marx et Friedrich Engels quand ils ont analysé le mouvement de la Commune de 1871. La guérilla urbaine va se fonder doctrinalement sur les travaux du révolutionnaire Carlos Marighella. Sa stratégie consiste une préparation autant théorique que pratique, pour se fondre parmi la population et continuer la lutte armée. Par cette méthode de lutte armée, Carlos Marighella théorisa la répression au sein de l’Etat concerné, afin que la lutte armée appelle à la répression, et que le peuple soutienne la lutte contre cette répression étatique [simple_tooltip content=’CHALIAND (G.), Les stratégies du terrorisme, Paris, Desclée de Brouwer, 2002, p. 93.’][11][/simple_tooltip]. Etant donné que la guérilla se situe dans une logique asymétrique, d’une lutte du faible au fort, la zone urbaine devient un lieu idéal de conflit : « le champ de bataille privilégié par l’opposant |…] procurant anonymat, caches faciles, déplacements discrets de personnel et de matériel, permettant des actions efficaces, relativement sûres, fugitives et difficilement prévisibles (embuscades préparées, attentats anonymes, etc.) » [simple_tooltip content=’FRANCART (L.) et PIROTH (C.), Emeutes, terrorisme, guérilla… Violence et contre-violence en zone urbaine, Economica, Paris, 2010, p. 9.’][12][/simple_tooltip].

Pour illustrer ces propos, la Rote Armee Fraktion (RAF) ou Fraction Armée Rouge a été influencée par la guérilla des Tuparamos, ou Mouvement de libération national tuparamo (MLNT). C’est un mouvement uruguayen datant de 1962, qui entra dans la clandestinité et se fonda sur la guérilla urbaine et la lutte armée [simple_tooltip content=’BAUER (A.) et HUYGUE (F.-B.), Les terroristes disent toujours ce qu’ils vont faire, PUF, Paris, janvier 2010, p. 98.’][13][/simple_tooltip]. Ils organisèrent entre autres évasions, enlèvements et assassinats, mais participèrent aussi à la distribution de vivres à la population.

Pour une tentative de comparaison en France, la revendication violente contre la loi sur le travail ne prit pas les effets d’un conflit urbain. Pour autant, le préfet d’Ille-et-Vilaine n’avait pas hésité à parler de guérilla urbaine en raison des incidents violents qui ont émaillé la ville de Rennes en mai 2016, bien que ce soit un abus de langage.

Plus récemment, la doctrine de l’insurrection telle que théorisée par les autonomistes du Comité invisible rejoint les éléments développés par l’armée française sur l’évolution des lieux de conflit à l’avenir, à savoir au sein même de nos sociétés comme l’analyse le général Vincent Desportes dans La guerre probable : « La guerre probable ne se passe pas ‘entre’ les sociétés, elle se fait ‘dans’ les sociétés […]. Puisque l’objectif est la société humaine, sa gouvernance, son contrat social, ses institutions, et non plus telle ou telle province, tel fleuve ou telle frontière, il n’est plus de ligne ou de terrain à conquérir, à protéger. Le seul front que doivent tenir les forces engagées est celui des populations […]. Il ne s’agit plus de percevoir des masses de chars et de localiser des cibles potentielles, mais de comprendre des milieux sociaux, des comportements, des psychologies » [simple_tooltip content=’Comité invisible, A nos amis, La fabrique éd., Paris, 2014, p. 152-153.’][14][/simple_tooltip]. Que ce soit pour l’armée française ou les partisans des théories du Comité invisible, il en ressort que les lieux de lutte actuels et à venir auront lieu dans des théâtres urbains.

La lutte contre la guérilla menée par l’outil de la contre-insurrection

La lutte contre la guérilla s’opère dans le cadre de la contre-insurrection qui « embrasse l’ensemble des mesures coercitives (militaires et policières) et non coercitives (administratives, sociales, politiques, juridiques et psychologiques) mises en œuvre par un gouvernement ou un Etat étranger pour affaiblir et/ou mettre fin à une insurrection » [simple_tooltip content=’CDEM, « COIN : quelques définitions »,  http://www.dems.defense.gouv.fr/IMG/pdf/coin-definitions-2.pdf, consulté le 25 mai 2016.’][15][/simple_tooltip]. La contre-insurrection a fait l’objet d’une évolution au regard de la lutte contre la guérilla en milieu urbain. Il faut aussi rappeler que cette lutte contre la guérilla a pu aussi paradoxalement passer par l’utilisation de la constitution de maquis par les services spéciaux.

Afin de répondre efficacement aux conflits asymétriques, et après les conséquences tirées de la guerre d’Indochine et de la sous-estimation des effets de la guérilla, le ministère français de la Défense a créé en 1956, à Arzew en Algérie, le Centre d’Instruction à la Pacification et de Contre-Guérilla (CIPCG). Le but était de former les officiers français à la guerre psychologique mais aussi de leur apprendre à se battre dans le cadre d’une guérilla, tout en abandonnant les atavismes propres aux conflits conventionnels [simple_tooltip content=’Centre de doctrine et d’emploi des forces, Division recherche et retour d’expérience, « Algérie 1956-1961. Le Centre d’Instruction et de Préparation à la Contre-Guérilla d’Arzew », Cahier de la réflexion doctrinale, Paris, 2009, p. 12.’][16][/simple_tooltip].

Au niveau tactique, la contre-insurrection s’appuie sur la contre-rébellion, terme développé et théorisé par le Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF) de l’Armée de terre. La contre-rébellion influencée par les travaux du Colonel Roger Trinquier « se concentre sur des activités avant tout coercitives : réduction de la liberté d’action de l’insurgé, traque et élimination de l’insurgé. Afin de maintenir une pression forte sur l’adversaire, les méthodes de contre-rébellion s’attachent à quadriller le terrain par des patrouilles et à mettre en place des postes et/ou des abris pour sécuriser le terrain ; à récolter du renseignement ; à boucler, puis ratisser des zones définies du territoire, afin de rechercher et neutraliser l’adversaire et ses moyens logistiques ; à harceler l’insurgé dans des zones non contrôlées, selon le principe de la « tâche d’huile » » [simple_tooltip content=’CDEM, « COIN : quelques définitions »’][17][/simple_tooltip]. Si les procédés coercitifs développés par l’armée française et utilisés en Algérie n’ont pas eu d’écho durant la Guerre froide, ils ont connu une actualité pertinente dans le cadre des insurrections afghanes et irakiennes [simple_tooltip content=’COSTE (P.), « La contre-rébellion dans l’armée française aujourd’hui », pp. 345-350, in Olivier DARD (dir.), Subversion, anti-subversion, contre-subversion, Ed. Riveneuve, Paris, avril 2008, p. 350.’][18][/simple_tooltip].

Face aux actions ponctuelles menées par les unités de combat guérilleros, à la lutte du faible au fort, il est impossible de mener une guerre conventionnelle. C’est la raison pour laquelle l’armée a dû modifier sa tactique. Pour exemple, l’usage de l’hélicoptère fut utilisé pour la première fois par les légionnaires dans les Aurès en Algérie, le 4 mai 1955. Ici, « après douze minutes de combats, ils contrôlèrent la zone. Un an plus tard, Bigeard présenta une note sur l’emploi de l’hélicoptère au profit de la manœuvre, concluant sur l’importance des voilures tournantes dans les guerres modernes » [simple_tooltip content=’Centre de doctrine d’emploi des forces, Division recherche et retour d’expérience, « L’emploi des hélicoptères en contre-insurrection. Quels enjeux pour quelles menaces ? », Cahier de la recherche doctrinale, Paris, 2012, p.17.’][19][/simple_tooltip].

L’utilisation d’un tel armement permet de reprendre un ascendant tactique dans des zones géographiques difficiles d’accès pour des unités terrestres. Pour exemple, la lutte contre les FARC cachés dans la jungle colombienne. En plus d’une supériorité tactique dans les combats irréguliers, l’hélicoptère est un outil efficace de renseignement opérationnel lors des missions : « si l’hélicoptère peut apporter sa contribution dans le renseignement stratégique, c’est surtout au niveau opératif et tactique qu’il se révèle le plus efficace. Les missions sont de trois types : reconnaissance, observation et acquisition de cible » [simple_tooltip content=’Ibid., p. 27. ‘][20][/simple_tooltip].

 

Dans le cadre d’un conflit non conventionnel, l’erreur consiste à utiliser des unités militaires en formations conventionnelles. C’est la raison pour laquelle la contre-insurrection nécessite des commandos autonomes spécialement entraînés qui ne doivent pas dépasser une soixantaine d’hommes [simple_tooltip content=’Roger Trinquier, « Les erreurs de la contre-insurrection », pp. 433-438, in CHALIAND (G.), Stratégies de la guérilla, Ed. Mazarine, Paris 1979, p. 435.’][21][/simple_tooltip], plus mobiles dans des zones où la rapidité et la discrétion sont nécessaires.

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L’exemple de la constitution de maquis par les services français comme instrument de contre-insurrection

Historiquement, avant la création de maquis en Indochine par la France, les premiers maquis menés par la France sont dus à la présence des Japonais en Indochine, notamment au Laos, afin de maintenir l’autorité française sur ce territoire. En réponse à la présence nipponne au Laos, des guérillas franco-laotiennes furent créées [simple_tooltip content=’LE PAGE (J.-M.), « Une opération d’agit-prop des services spéciaux franco-laotiens contre le Viet-Minh au Siam », pp. 41-64, LAURENT (S.-Y.) (dir.), Les espions français parlent. Archives et témoignages inédits des services secrets français, Nouveau Monde éd., Paris, 2011, p. 43.’][22][/simple_tooltip], composées de commandos parachutistes français et, « de quelques militaires et administrateurs coloniaux échappées du piège japonais et de combattants locaux, chasseurs laotiens et volontaires autochtones » [simple_tooltip content=’RAPIN (A.-J.), Guérillas, guerres secrètes et « covert operations ». Essai historiographique, Les cahiers du CERIA, n°10, série rouge, mars 1998′][23][/simple_tooltip].

A mesure que le Vietminh prit de l’influence et occupa le terrain en Indochine, le général de Lattre de Tassigny mit en place des mouvements de résistance (ou maquis) à l’aide du Groupement de commandos mixtes aéroportés (GCMA), dont le but est « l’édification, en zone non contrôlée de la Haute Région, de vastes mouvements de résistance fondés sur l’hostilité des minorités ethniques vis-à-vis de l’envahisseur Viêt-Minh » [simple_tooltip content=’DAVID (M.), Guerre secrète en Indochine. Les maquis autochtones face au Viêt-Minh (1950-1955), Charles Lavauzelle, Paris, 2005, p. 11.’][24][/simple_tooltip].

Le GCMA qui coordonna la guérilla autochtone s’avéra être en fait une émanation du service « Action » des services spéciaux français [simple_tooltip content=’FALIGOT (R.), GUISNEL (J.) et KAUFFER (R.), Histoire politique des services secrets, Ed. La Découverte, Paris, 2013, p.118-119.’][25][/simple_tooltip]. La présence du service Action en Indochine avait pour but de « compléter et prolonger les opérations de guerre par des actions menées au cœur même du dispositif ennemi, sur le territoire de l’Indochine et dans toute région où agit l’adversaire, aussi bien sur le plan militaire qu’économique et même politique ou social » [simple_tooltip content=’Colonel LABADIE, Etude sur l’organisation d’un Service Action, Note 83/DGD, 22 avril 1950, fonds privé Desfarges, collection personnelle.’][26][/simple_tooltip]. Le GCMA réussit à créer les maquis de Chau Quan Lo [simple_tooltip content=’DAVID (M.), op. cit., 2005, p. 75.’][27][/simple_tooltip], le maquis « Colibri » (qui est un maquis Thaï et Méo entre Song Ma et la rivière noire), les maquis du pays Thaï et le maquis « Malo-Servan » du Tranninh et de la province de Sam Neua.

L’utilisation de l’espace et d’autochtones pour mener la lutte contre la subversion communiste vietnamienne a été telle que le Vietminh essaya vainement d’attaquer les GCMA à travers leur propagande, mais aussi d’attaquer les populations soutenant ces maquis. Comme le revendiquait le Vietminh, si ces populations ou « familles continuent à entretenir des relations avec les commandos, il faut les grouper toutes dans un camp de concentration pour les reformer idéologiquement et les faire surveiller par la population » [simple_tooltip content=’« Note n°1276/NCQS « Aux UBKC HC des communes de Thân Uyên », 27 août 1953, document traduit, SHD 10H1632.’][28][/simple_tooltip]. Finalement, le procédé de la création de maquis mixtes entre autochtones et commandos parachutistes français s’avéra être un procédé efficace de contre-insurrection, justement parce le GCMA a utilisé à son avantage les méthodes révolutionnaires. Finalement, le paradoxe de la guerre d’Indochine a été lié au fait qu’alors que « le Viêt-Minh l’emporta à Diên Biên Phhu dans un combat classique, ses propres arrières ont été fragilisés par une guérilla populaire qui ne cessa de se régénérer » [simple_tooltip content=’Ibid., p. 202.’][29][/simple_tooltip].

Cette contre-insurrection menée par les Français fut encore utilisée quelques années plus tard. Alors que la République populaire du Viêtnam intervint en 1979 au Cambodge pour protéger les Vietnamiens contre les « Khmers rouges », les Français constituèrent des maquis en 1980 par le biais du Service action et des parachutistes de l’Armée de terre du 11e choc, en envoyant sur place des instructeurs afin que soit menée à bien la guérilla khmère des sianoukistes à la fois contre les Vietnamiens et contre les khmers rouges [simple_tooltip content=’HUGO (F.) et LOBJOIS (P.), Mercenaire de la République, Nouveau monde éd., Paris, 2011, p. 44.’][30][/simple_tooltip].

La modernisation de la lutte contre la guérilla pour le milieu urbain

Dans le cadre d’une guérilla classique, l’erreur consiste à utiliser des unités militaires en formations conventionnelles. C’est la raison pour laquelle la contre-insurrection nécessite des commandos autonomes ou patrouilles spécialement entraînées qui ne doivent pas dépasser une soixantaine d’hommes [simple_tooltip content=’Roger Trinquier, « Les erreurs de la contre-insurrection », pp. 433-438, in CHALIAND (G.), Stratégies de la guérilla, Ed. Mazarine, Paris 1979, p. 435.’][31][/simple_tooltip], plus mobiles dans des zones où la rapidité et la discrétion sont nécessaires.

Ainsi, l’évolution des conflits en milieu urbain a amené à réfléchir à une doctrine d’emploi des forces dans le cadre de ces conflits urbains. La France a ainsi créé en 2006, un Centre d’entraînement aux actions en zone urbaine (Cenzub), dans l’agglomération de Reims [simple_tooltip content=’CANTIN (F.), « La ville de tous les dangers », 46-47, Armées, n°403, décembre-janvier 2016, p. 46.’][32][/simple_tooltip]. Le Cenzub est nécessaire aux forces armées françaises pour la formation au combat en milieu urbain où tout devient une menace potentielle.

De même, les forces de sécurité intérieure peuvent s’y préparer au centre d’entraînement de Saint-Astier de la Gendarmerie nationale, afin d’être entraînées aux émeutes et aux scènes de guérilla urbaine, en testant de nouvelles technologies comme les drones.

En Europe, un épisode contemporain de guérilla urbaine a été illustré par la bataille du Bogside dans la ville de Derry en Irlande du Nord, lors de l’été 1969, quand les catholiques affrontèrent les protestants et le  Royal Ulster Constabulary (RUC) en érigeant des barricades et en lançant des bombes artisanales (« petrol bombs »). Pour faire face aux émeutes dans le quartier du Bogside, mais aussi et surtout combattre l’IRA, l’armée britannique lança l’opération Motorman à partir du 28 juillet 1972, en déployant plus de 30 000 soldats soutenus par une troupe d’unités blindées. Influencé par l’expérience du Colonel Roger Trinquier, le général britannique Franck Kitson appliqua le « renseignement de bas niveau » consistant en un renseignement de terrain exercé par les militaires britanniques auprès de la population ce travail avait lieu essentiellement à l’aide de patrouilles à pied permettant d’obtenir des informations sur le terrain, avec des opérations de renseignement [simple_tooltip content=’Centre de Doctrine d’emploi des forces, Division recherche et retour d’expérience, « L’armée britannique en Irlande du Nord 1969-2007 », Cahier du Retex, février 2015, p. 42.’][33][/simple_tooltip].

A lire aussi: Géopolitique de la violence urbaine : entre réalité et représentations

Une contre-guérilla utile aujourd’hui ?

La référence à la guérilla urbaine pourrait-elle s’appliquer aux « black blocs » ? Il faut déjà savoir que les « black blocs » ne sont pas des structures identifiables et pérennes. Ce sont des structures éphémères usant de violences, dont leur souhait est la révolution, ou tout au moins l’insurrection. Mais, hormis des « tensions » lors de manifestations, il n’y a pas encore eu de situation de guérilla urbaine à proprement parler. Pour le moment, cela ne nécessite donc pas l’action de services spécialisés dans la lutte contre la guérilla urbaine. Cependant, les services de renseignement intérieur ne cachent pas leur inquiétude, en raison des ouvrages du Comité invisible théorisant la lutte contre la société mondialisée [simple_tooltip content=’Comité invisible, L’insurrection qui vient, La Fabrique éd., Paris, 2007, p. 115.’][34][/simple_tooltip] par le moyen de l’insurrection armée.

Après une année de Gilets jaunes et de nouvelles tensions lors des manifestations contre la réforme des retraites, il n’y a – pour le moment – aucun doute sur le fait qu’il n’y a pas de guérilla urbaine en France, d’où l’absence d’utilisation d’unités militaires formées à la contre-guérilla. C’est aussi la raison pour laquelle l’Etat se fonde sur une nouvelle formation dans la lutte contre les contestations, à savoir les BRAV (brigades de répression des actions violentes), qu’elles soient à pied ou motocyclistes. Certes, il existe un « climat insurrectionnel » observé par les services de renseignement, mais il n’en reste pas moins que nous nous trouvons toujours dans une situation de maintien de l’ordre classique qui a subi des évolutions. A n’en pas douter, le climat politique actuel laisse à penser que des évolutions dans les méthodes de lutte des contestataires pourrait amener vers des situations plus critiques. Néanmoins, rassurons-nous sur le fait que ces situations sont anticipées par le renseignement intérieur et territorial (DGSI, DRPP, SCRT et SDAO), afin que nous n’aboutissions pas à de réelles scènes de guérilla urbaine.

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À propos de l’auteur
Alexis Deprau

Alexis Deprau

Docteur en droit de la sécurité et de la défense.
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