Gabriel Boric laisse la présidence du Chili à son antithèse, José Antonio Kast. Avec la défaite de son parti, c’est la gauche chilienne qui se retrouve confrontée à ses contradictions et aux défis de son avenir.
Il y a quatre ans, Gabriel Boric accédait à la présidence du Chili, porté par des promesses de rupture radicale. À 35 ans, ce leader issu de la faculté de droit de l’Université du Chili et des barricades estudiantines de 2011 incarnait l’espoir d’une nouvelle gauche latino-américaine. Aujourd’hui, il achève son mandat avec un héritage lourdement contesté. Sa gestion restera marquée par le séisme du référendum constitutionnel de 2022 : Boric avait lié le destin de son gouvernement à une nouvelle Constitution qui fut massivement rejetée par le peuple. Ce divorce entre l’idéalisme de l’exécutif et le pragmatisme de l’électorat a laissé le gouvernement à la dérive, sans projet politique viable, alors que l’économie et la sécurité se dégradaient.
Le symbole est frappant : celui qui jurait de « mettre fin au néolibéralisme » s’apprête à transmettre l’écharpe présidentielle, le 11 mars 2026, à son antithèse, José Antonio Kast. Leader d’une droite conservatrice décomplexée, Kast a remporté le scrutin de décembre 2025 avec près de 59 % des voix, devenant le président le plus légitime de l’histoire du pays en termes de suffrages.
Daniel Mansuy : l’autopsie d’une génération
Pour décrypter cette trajectoire, il faut lire l’ouvrage de l’intellectuel Daniel Mansuy, Los inocentes al poder (Les innocents au pouvoir). Mansuy, formé en France et figure de proue de la pensée politique chilienne, propose une généalogie du Frente Amplio, le groupe politique de Gabriel Boric. Il analyse comment le Frente Amplio a réussi une ascension fulgurante, des campus jusqu’au palais de La Moneda, en moins de quinze ans.
L’œuvre de Mansuy s’inscrit dans une trilogie intellectuelle cruciale. Après avoir étudié la transition démocratique et la figure de Jaime Guzmán (l’architecte de la Constitution de 1980 et du principe de subsidiarité), puis la mémoire de Salvador Allende, il s’attaque ici à la « maladie de l’innocence ». En convoquant le philosophe français Pascal Bruckner, Mansuy définit cette innocence comme une « maladie de l’individualisme qui consiste à vouloir échapper aux conséquences de ses actes ».
Cette génération a bâti son identité sur le rejet de la Concertación (la gauche de la période 1990-2010), perçue comme impure et compromise par la « politique des accords ». S’auto-proclamant seuls interprètes du peuple car issus des « mouvements sociaux », les leaders du Frente Amplio ont instauré une forme de supériorité morale, une pureté narcissique qui s’est révélée être leur principal handicap pour gouverner.
L’impossible exercice du pouvoir
Le drame de Boric, selon Mansuy, réside dans son incapacité à « habiter la fonction » (habitar el cargo). Si le président possède des qualités indéniables de proximité et d’empathie, il semble avoir été prisonnier de son passé d’activiste. Pour un lecteur français, nourri de la solennité gaullienne de la Ve République, l’image est saisissante : voir un président soutenir des manifestants devant son propre palais illustre une confusion entre la personne privée, l’activiste et l’institution.
Boric a refusé la distance nécessaire au pouvoir, symbolisée par son refus constant du port de la cravate, mais surtout par une subjectivité omniprésente. Là où un Ricardo Lagos (président de gauche de 2000 à 2006) incarnait l’autorité de l’État avec une distance souveraine, Boric a préféré exposer ses sentiments et ses doutes face aux crises, affaiblissant ainsi la majesté présidentielle.
Quel héritage pour le Chili ?
L’expérience Boric laisse une leçon amère : la pureté militante est soluble dans la complexité de l’État. La politique institutionnelle n’a pas pardonné le refus de la médiation et l’arrogance morale d’une génération qui pensait la réalité plus malléable qu’elle ne l’est.
Alors que Kast prépare un gouvernement d’unité nationale composé de « technocrates et d’indépendants » pour restaurer l’ordre et la croissance, une question demeure : le passage de Gabriel Boric à La Moneda ne fut-il qu’une parenthèse idéaliste, ou le Chili est-il condamné à voir ressurgir, tôt ou tard, le mirage des « innocents » ? Le temps dira si cette gauche peut mûrir au contact du réel ou si elle restera une esthétique de la révolte incapable de se muer en éthique de gouvernement.









