Corée du Nord, Japon : l’Asie se réveille

14 juin 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : Les dirigeants des pays du BRICS lors du sommet du G20 de 2019 à Osaka au Japon. De gauche à droite : Xi Jinping, Vladimir Poutine, Jair Bolsonaro, Narendra Modi et Cyril Ramaphosa. c : Alan Santos / PR

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Corée du Nord, Japon : l’Asie se réveille

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  • Xi Jinping rompt sept ans d’isolement diplomatique en se rendant à Pyongyang les 8 et 9 juin, dans un déplacement directement lié au tournant sécuritaire japonais.

  • À Tokyo, Sanae Takaichi accélère un réarmement historique : objectif de 2 % du PIB atteint deux ans plus tôt que prévu, premiers missiles Tomahawk reçus en mars, et — peut-être — révision tacite des principes non nucléaires hérités de 1967.

  • À l’Ouest, le cessez-le-feu israélo-iranien tient mal : les 7 et 8 juin ont vu les pires frappes depuis avril, mais Donald Trump évoque des plans de cérémonie de signature pour un accord global qui rouvrirait le détroit d’Ormuz.

Pékin à Pyongyang : Xi rompt sept ans d’isolement

Il faut mesurer ce que représente un déplacement de Xi Jinping. Le dirigeant chinois ne voyage presque plus. Trump, Poutine, les autres viennent à lui. Depuis 2019, il n’avait pas remis les pieds à Pyongyang, ayant progressivement réduit ses déplacements. Que Xi prenne lui-même l’avion, donc, est en soi le message.

Les 8 et 9 juin, accompagné de son épouse Peng Liyuan, il a été reçu par Kim Jong-un sur le tarmac de l’aéroport international de Pyongyang, garde d’honneur de l’Armée populaire, cérémonie place Kim Il-sung. C’était sa deuxième visite d’État en Corée du Nord et son premier déplacement international de l’année 2026, à l’occasion du 65e anniversaire du traité d’amitié sino-nord-coréen de 1961.

Le décor diplomatique compte. Xi a appelé à injecter une « puissante dynamique » dans la relation et s’est dit prêt à élargir la coopération en matière d’économie, de commerce, d’agriculture, de santé, de science et de technologie. Mais l’enjeu réel est ailleurs. Pyongyang joue depuis des mois sa partition entre Moscou et Pékin : la Corée du Nord cherche à tirer des bénéfices militaires et économiques des deux, sans dépendre excessivement d’aucun. Kim a envoyé troupes et munitions à la Russie pour la guerre d’Ukraine. La visite de Xi rééquilibre.

Le déclencheur, lui, est japonais. Selon Time et l’agence Yonhap, la visite répondait aux mesures de renforcement militaire du Japon. Tokyo, sous Sanae Takaichi, a justement pris acte : le gouvernement japonais s’est dit prudent face au rapprochement militaire entre la Chine et la Corée du Nord à l’issue de la visite.

Sources : CNN, Al Jazeera, NPR, Wikipédia, Jiji Press.

Le réarmement Takaichi en toile de fond

La séquence nord-coréenne ne s’explique pas sans le tournant japonais. La relation Tokyo-Pékin est gelée depuis les propos de novembre de Takaichi évoquant une possible intervention militaire japonaise en cas de crise taïwanaise. La Première ministre a fait de la menace régionale l’axe de sa politique.

Les chiffres traduisent la rupture. Takaichi s’est engagée à atteindre la cible des 2 % du PIB consacrés à la défense dès avril 2026, soit deux ans plus tôt que prévu. Le Japon s’est doté d’une capacité de « contre-frappe » : acquisition du système Tomahawk pour environ 2,35 milliards de dollars, premiers missiles reçus en mars 2026. En face, l’écart reste vertigineux — le budget de défense officiel chinois pour 2026 dépasse 40 000 milliards de yens, plus du double d’il y a une décennie.

Takaichi assume le cadrage. Le Japon connaît son environnement de sécurité le plus grave et complexe depuis la Seconde Guerre mondiale, a-t-elle déclaré devant le Parlement, pointant l’activité militaire chinoise élargie, le resserrement des liens Pékin-Moscou et la montée des capacités balistiques nord-coréennes. Le triangle Chine-Russie-Corée du Nord se referme ; Tokyo s’arme en réponse. La visite de Xi à Pyongyang en est le miroir.

Sources : The Japan Times, Reuters, Congress.gov, Nippon.com.

À lire également : Sanae Takaichi pourrait prendre les rênes : un nouveau cap pour la politique intérieure et extérieure du Japon

Iran : un accord au bord du fil

Voilà bientôt quatre mois que la région retient son souffle. La guerre déclenchée le 28 février 2026 par les États-Unis et Israël a décapité le régime iranien — le Guide suprême Ali Khamenei tué d’emblée — et provoqué des centaines de missiles et des milliers de drones iraniens à travers la région. Le bilan : des milliers de morts en Iran et au Liban, des dizaines dans les États du Golfe et en Israël, des millions de déplacés.

Depuis, un cessez-le-feu fragile tient — mal. Les 7 et 8 juin, Israël et l’Iran ont échangé leurs pires frappes depuis la trêve d’avril. Téhéran a posé sa condition : l’Iran a suspendu sa campagne contre Israël tout en avertissant qu’il reprendrait ses attaques si l’armée israélienne frappait le sud du Liban.

Et pourtant, l’accord n’a jamais semblé aussi proche. Sa structure est connue : une extension du cessez-le-feu de 60 jours, durant laquelle le détroit d’Ormuz serait rouvert, l’Iran pourrait vendre librement son pétrole, et des négociations s’ouvriraient sur le nucléaire iranien. Hier, Trump entretenait le suspense : depuis le Bureau ovale le 11 juin, il évoquait des plans de cérémonie de signature, l’accord restant suspendu à une approbation finale.

La méfiance reste de mise. Trump a multiplié les promesses d’accord « sous deux semaines » — un refrain. Le cessez-le-feu d’avril devait lui-même ne durer que deux semaines, le temps de finaliser un accord. Tout l’enjeu des jours qui viennent : transformer une trêve perpétuellement reconduite en paix.

Sources : Britannica, Axios, CNN, ABC News, CNBC.


PIÈCE MAÎTRESSE

Takaichi, ou la fin du Japon d’après-guerre

Le 9 juin, à Pyongyang, Xi Jinping inspectait une garde d’honneur nord-coréenne. À Tokyo, le même jour, le gouvernement de Sanae Takaichi annonçait l’accélération de la révision des trois documents de sécurité du Japon[1]. Les deux scènes se répondent. L’une est la cause, l’autre l’effet — et l’on peut hésiter sur laquelle est laquelle.

Pour saisir ce qui se joue, il faut remonter à un mot. En 1967, devant la Diète, le Premier ministre Eisaku Satō énonçait les trois principes non nucléaires : ne pas posséder, ne pas produire, ne pas autoriser l’introduction d’armes nucléaires sur le territoire japonais[2]. Pour la seule nation jamais frappée par l’arme atomique, ce n’était pas une politique. C’était un credo national, un interdit moral hérité d’Hiroshima et de Nagasaki. Pendant près de soixante ans, aucun gouvernement n’y a touché.

Sanae Takaichi est en train d’y toucher.

Il faut la situer. Protégée de Shinzo Abe, elle a hérité de sa ligne et l’a durcie. De la formule d’Abe après sa démission — « une urgence taïwanaise est une urgence japonaise » — aux mêmes propos tenus par Takaichi en exercice, c’est une escalade pas à pas. Arrivée au pouvoir en octobre 2025, elle a transformé un mandat fragile en raz-de-marée. À la faveur de la victoire écrasante du PLD aux législatives de février 2026, elle dispose d’un capital politique considérable. Les partis réticents à réviser la posture de sécurité du Japon détenaient 202 sièges à la Chambre des représentants avant le scrutin ; ils n’en ont plus que cinquante-neuf[3]. L’opposition, à la Diète, ne pèse presque plus.

Le rythme, depuis, donne le vertige. En quelques mois, Takaichi a fait ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait osé enchaîner. L’objectif de 2 % du PIB pour la défense, prévu pour avril 2026, a été atteint deux ans avant l’échéance initiale[4]. Le Japon a reçu ses premiers missiles Tomahawk en mars 2026, pour environ 2,35 milliards de dollars, se dotant d’une capacité de « contre-frappe »[5]. Les restrictions sur les exportations d’armes ont été desserrées[6]. Et au cœur du dispositif, l’interdit nucléaire vacille.

À lire également : Le Japon passe en mode guerre

Là est le vrai basculement. Si Takaichi n’entend pas revenir sur le refus de posséder ou produire l’arme, elle considère que ne pas autoriser son introduction entrave les escales de navires américains à capacité nucléaire et affaiblit la dissuasion. Devant la commission du budget, interrogée sur le maintien des trois principes, elle s’est dérobée : on n’en est pas, a-t-elle dit, au stade où elle pourrait affirmer définitivement que la formulation des principes restera inchangée[7]. Le non-dit est lourd. Dans un entretien au Yomiuri, sur les sous-marins à propulsion nucléaire, elle a employé une autre litote : nous n’écarterons aucune option, a-t-elle déclaré — la première fois qu’elle l’évoquait officiellement[8].

À Hiroshima, l’écho est douloureux. Le réexamen envisagé des principes non nucléaires, auxquels les administrations successives de la nation bombardée avaient adhéré, a provoqué une vive réaction des survivants de la bombe[9]. Et la fronde vient de l’intérieur même du camp conservateur : quatre élus PLD de Hiroshima, dont l’ancien Premier ministre Fumio Kishida, se sont déclarés opposés à toute révision, estimant que la politique doit être maintenue[10].

Reste l’angle mort, le plus japonais de tous : l’argent. Takaichi veut aller plus vite encore. Washington presse désormais ses alliés de porter leurs dépenses de défense à 3,5 % du PIB, voire 5 % en incluant les coûts associés ; appliqué au Japon, le seuil de 3,5 % ferait dépasser les 20 000 milliards de yens, environ 125 milliards de dollars, par an. Or c’est précisément là qu’on touche au mur. Le défi central ne sera pas l’opposition politique, mais les contraintes budgétaires sévères du Japon, dont la dette colossale et de long terme pourrait brider une expansion durable[11]. Un pays surarmé sur le papier, ligoté par sa dette : telle est l’équation Takaichi.

De Pékin, la lecture est sans nuance. En deux mois seulement, a énuméré le porte-parole Lin Jian, Takaichi a accéléré le réarmement, atteint la cible des 2 % avec deux ans d’avance, relâché les restrictions sur les exportations d’armes, poussé la révision des trois documents et discuté des principes non nucléaires — un défi flagrant à l’ordre international d’après-guerre[12]. Le mot que Pékin martèle est « remilitarisation ». Et la visite de Xi à Pyongyang, ce 9 juin, en réponse aux mesures japonaises, ferme le cercle[13] : à chaque pas de Tokyo répond un resserrement du triangle Chine-Russie-Corée du Nord, qui lui-même nourrit le pas suivant de Tokyo.

Quatre-vingts ans après la capitulation, le Japon d’après-guerre — celui de la Constitution pacifiste, du credo non nucléaire, du profil bas stratégique — se défait sous nos yeux. Pas dans un fracas, mais dans une suite de litotes prononcées devant des commissions parlementaires. Sanae Takaichi n’annonce pas la rupture. Elle dit seulement qu’elle « n’écarte aucune option ». C’est, peut-être, la manière la plus japonaise de tout changer.

À lire également : Le Japon revoit sa place dans le monde. Entretien avec Kei Hakata

Notes et sources

[1] Nippon.com — Takaichi et la révision des trois documents de sécurité : https://www.nippon.com/en/in-depth/d01231/

[2] Hiroshima Peace Media Center — les trois principes non nucléaires expliqués : https://www.hiroshimapeacemedia.jp/?p=158731&query=y

[3] Carnegie Endowment — agenda de sécurité de Takaichi après le raz-de-marée électoral : https://carnegieendowment.org/research/2026/03/takaichis-security-agenda-after-the-landslide-election

[4] UPI — Tokyo révise ses documents de sécurité (dépenses, nucléaire, IA) : https://www.upi.com/Top_News/World-News/2026/06/08/japan-reviewing-security-documents-defense-spending-non-nuclear-principles/2931780961223/

[5] Congress.gov — relations États-Unis-Japon, cible des 2 %, Tomahawk : https://www.congress.gov/crs-product/IF10199

[6] Reuters / AOL — Takaichi met en garde contre la « coercition » chinoise : https://www.aol.com/articles/japan-pm-takaichi-warns-china-055220515.html

[7] Carnegie Endowment — les principes non nucléaires entre allergie nucléaire et parapluie : https://carnegieendowment.org/research/2026/03/revisiting-japans-non-nuclear-principles-between-a-nuclear-allergy-and-umbrella

[8] Eurasian Times — sous-marins à propulsion nucléaire, entretien au Yomiuri : https://www.eurasiantimes.com/japan-secretly-building-nukes-could-go-nuclear/

[9] The Japan Times — un dangereux nouvel équilibre Japon-Chine en 2026 : https://www.japantimes.co.jp/news/2025/12/31/japan/politics/japan-china-relations-2026-analysis/

[10] Global Security / Global Times — opposition de quatre élus PLD de Hiroshima : https://www.globalsecurity.org/wmd/library/news/japan/2025/japan-251119-globaltimes02.htm

[11] Congress.gov — relations États-Unis-Japon, contraintes budgétaires : https://www.congress.gov/crs-product/IF10199

[12] Global Times — Pékin dénonce la « remilitarisation » (porte-parole Lin Jian) : https://www.globaltimes.cn/page/202512/1351384.shtml

[13] CNN — visite de Xi Jinping à Pyongyang, 8-9 juin 2026 : https://www.cnn.com/2026/06/07/asia/china-xi-jinping-north-korea-kim-jong-un-intl-hnk — Al Jazeera : https://www.aljazeera.com/news/2026/6/7/why-is-chinese-president-xi-jinping-visiting-north-korea-now — NPR : https://www.npr.org/2026/06/05/g-s1-126481/xi-jinping-will-travel-to-north-korea-next-week-in-first-visit-since-2019

Compléments de sources (Iran)

Britannica — la guerre d’Iran de 2026 : https://www.britannica.com/event/2026-Iran-war

Axios — contenu de l’accord proche d’être signé (Ormuz, sanctions, nucléaire) : https://www.axios.com/2026/05/24/iran-deal-strait-hormuz-sanctions-nuclear

CNN — la trêve vacille, Israël et l’Iran échangent leurs pires frappes : https://www.cnn.com/2026/06/07/world/live-news/iran-war-trump-israel-lebanon

ABC News — point de situation Iran, plans de cérémonie de signature : https://abcnews.com/International/live-updates/iran-live-updates-israel-iran-trade-strikes-trump/?id=133674243

CNBC — Trump maintient que les négociations se poursuivent : https://www.cnbc.com/2026/06/07/iran-fires-missiles-israel-ceasefire-strains.html

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