Des montagnards en guerre, Mario Rigoni Stern

23 mai 2022

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Des montagnards en guerre, Mario Rigoni Stern

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« Quand cela finira-t-il ? Les Alpes, l’Albanie, la Russie ! Trop de kilomètres ! Trop de neige ! Trop de sommeil ! Trop de soif ! » Mario Rigoni Stern, jeune chasseur alpin des montagnes de Vénétie, a connu trois campagnes de la Seconde Guerre mondiale. En Guerre raconte son expérience de celles des Alpes et d’Albanie.

 

Mario Rigoni Stern, En guerre. Campagnes de France et d’Albanie, 1940-1941, trad. Marie-Hélène Angelini, Paris, Les Belles Lettres, 2022, 190 p.

L’histoire de l’armée italienne est négligée en France, où l’on garde en mémoire le « coup de poignard dans le dos » de juin 1940, mais on s’intéresse peu à la terrible anabase qui a suivi la bataille de Stalingrad ni au renversement d’alliance qui a fait naître, en 1943, une dure résistance italienne contre l’occupant allemand. On ne connaît pas davantage l’existence de troupes d’élite au courage peu commun, comme les chasseurs alpins (les alpini) et les nageurs de combat[1].

Discours et défilés militaires ne remplacent pas la production d’acier, Mussolini l’a compris dès la guerre d’Espagne. Et si des conquêtes coloniales peuvent s’effectuer sans beaucoup de matériel, il n’en va pas de même contre un adversaire européen. L’Allemagne s’engage donc seule, en 1939, et l’Italie n’intervient que lorsque la France semble vaincue, le 10 juin 1940. Alors qu’elle stationnait en défense des frontières, l’armée reçoit l’ordre de passer à l’attaque et franchir les Alpes pour occuper les vallées, de l’Isère à la Durance, tandis que les colonnes motorisées allemandes avancent vers le Sud-Est, après avoir passé le Rhône à Lyon. Quinze jours plus tard, l’Italie sera dans le camp des vainqueurs et siégera à la table des négociations, mais son armée aura été vaincue par trois divisions françaises.

À l’automne suivant, Mussolini escompte que la Grèce fera un adversaire facile, qu’on attaquera depuis l’Albanie. On devrait l’emporter, cette fois, sans devoir s’aligner sur l’Allemagne. Pourtant, la résistance inattendue des Grecs (soutenus par la Grande-Bretagne) ne sera réduite qu’après l’intervention de la Wehrmacht. Pendant ces quelques mois, dans les Alpes et les Balkans, les alpini ont cher payé les choix hasardeux du Duce.

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Le chasseur Rigoni

 

Mario Rigoni Stern s’engage à 17 ans et suit la formation dispensée aux alpini à l’école de montagne d’Aoste. Il vient du haut plateau d’Asiago qui domine Vicence où l’on parlait encore un dialecte cimbre, aujourd’hui disparu. Ses études ont été brèves, il a surtout mené la vie d’un montagnard — le ski, la chasse, l’escalade, les forêts. Pour ses compagnons, il est « Pied léger ». Son avenir est celui d’un sous-officier des troupes alpines, agile et endurant.

La guerre déclarée, il n’a pas dix-neuf ans, il est caporal-chef. En juin 1940, il participe à la campagne des Alpes ; l’hiver suivant, à celle d’Albanie. Encore un hiver et il découvre l’Ukraine et la Russie avec un bataillon de chasseurs-skieurs. Revenu en Italie, il repart à l’automne 1942 avec la division de Trente, 6e régiment de chasseurs, bataillon Vestone. Il est passé sergent. Cent mille Italiens accompagnent la Wehrmacht en direction du Don et de la Volga. Les alpini qui n’ont que faire dans la steppe sont destinés aux monts du Caucase. « Radio-bidasse disait qu’on irait dans le Caucase pour descendre de là, à travers l’Arménie, opérer la jonction avec l’armée d’Afrique qui remonterait d’Égypte. » Mais pour les chasseurs, la guerre picrocholine s’arrête sur le Don, dans l’attente du dénouement de la bataille de Stalingrad[2].

Survivant à la retraite, Rigoni revient chez lui au printemps 1943. Cette année-là, le fascisme déchu, les Allemands sont devenus des adversaires après que l’Italie a signé un armistice. Rigoni est envoyé en camp de concentration, en Prusse puis en Autriche, d’où il s’évade. La paix venue, il gagne sa vie comme employé du cadastre d’Asiago et entreprend d’écrire ses souvenirs de guerre, puis les chroniques de son terroir. Il devient l’un des écrivains les plus respectés d’Italie[3].

La bataille des Alpes

En juin 1940, alors que la défaite est certaine, l’armée française doit livrer un double combat sur un front de 400 km dans les Alpes : contre les colonnes allemandes le long de l’Isère, contre les Italiens sur les hauteurs[4]. « Rarement, aussi peu d’hommes n’en ont arrêté autant[5]. » Les Français s’appuient sur un ensemble de forts, une artillerie et des troupes formées à l’action commando, les éclaireurs-skieurs. Et le commandant de cette armée, le général Olry, est insensible à la panique qui a saisi le reste du pays. La bataille se déroule cependant alors que les pourparlers d’armistice sont en cours et il ne se trouve que 85 000 hommes côté français pour 120 000 côté italien. Mais la supériorité numérique ne donnera pas l’avantage à l’infanterie italienne qui ne dispose pas d’artillerie ni de soutien aérien[6].

Le temps s’est dégradé, la neige et le froid sont revenus en altitude alors que les régiments d’alpini parviennent au niveau des cols frontaliers. Le bataillon vestone se trouve en Tarentaise. Les batteries des radios étant gelées, les liaisons s’effectuent à pied et Rigoni devient l’une de ces estafettes qui vont et viennent entre les commandants. En montagne, il est chez lui et pénètre dans les chalets d’alpage abandonnés comme s’il retrouvait sa propre maison.

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La motivation des hommes est médiocre. L’intendance ne suit pas et l’on se bat le ventre creux. Le fascisme n’enthousiasme plus. On surnomme Mussolini ‘Crâne enflé’, et les chemises noires ‘les ramoneurs’. « Nous avions laissé derrière nous les larmes des jeunes filles de Castellamonte […]. Pour la plupart d’entre nous commença la fin de tout. »

La campagne de France, ce sont « la fatigue, le sommeil et la faim de six jours de guerre ». C’est aussi le retour par un sentier raide et caillouteux pour ne pas croiser sur la route du Petit Saint-Bernard les troupes fraîches et arrogantes qui ne se sont pas battues et qui vont maintenant occuper les vallées françaises.

Guerre en Albanie

Au cours de la traversée de l’Italie pour se rendre en Albanie, les alpini découvrent le Sud. « Les villages et les villes aussi nous semblaient étrangers, plus que la France ou le Tyrol. » À Brindisi où le régiment embarque pour Durrës, « les marins et les hommes du port disaient des mots que nous ne comprenions pas ». Mais c’est aussi d’une unité à l’autre que le dialecte change. Rigoni s’adresse dans le parler d’Asiago à un lieutenant du 7e régiment qui lui répond en vénitien. Un capitaine ne s’exprime qu’en piémontais. Tous raillent l’accent napolitain d’un sergent-major qui cherche à s’imposer ou se souviennent d’une institutrice qu’on ne comprenait pas bien parce qu’elle était sicilienne. Un blessé se plaint en bergamasque ; d’autres emploient le dialecte de Brescia ou celui de Vérone… Pour ces hommes ancrés dans leur petite patrie, l’identité se confond avec une ville, un terroir, un parler.

« J’ai dix-neuf ans depuis quelques jours et je suis sur ces montagnes pour faire la guerre aux Grecs. » Toujours estafette, Mario est chargé de transmettre l’ordre de repli. Il participe à la retraite, sa première, sans ressources, dans la neige, sous la pluie, boitant bas et à la traîne, « comme un chien sans maître ». Deux ans plus tard, en Russie, il sera devenu « l’Ancien ».

C’est une histoire de guerre dont les combats sont souvent absents. Pour le soldat en montagne, c’est un retour à un dénuement primitif. Il est question du vent, de neige, de froid, des poux, de faim. Il faut réinventer les objets ordinaires, un crayon, une table, trouver à manger, faire du feu. Un jour, Mario parvient à enflammer des brindilles avec un peu de poudre et une baguette de fusil frottée. « J’ai l’impression d’avoir fait la plus belle chose de ma vie. »

Les armes, on n’en parle guère ; on s’appuie sur le fusil pour avancer, on se sert de la crosse pour écraser le café. Sous sa tente, le colonel n’a « pas la moindre table, pas un brin de paille, pas de couverture. Il est assis sur des branches de sapin, comme nous. » Il aura les pieds gelés. Et le major, atteint de jaunisse et de dysenterie, ne « sait pas combien il a encore de chasseurs alpins vivants dans son bataillon, combien sont morts, ni où se trouvent les ennemis [il dit] qu’il devient fou et que son bataillon meurt avec lui sur ces maudites montagnes ».

Au printemps, l’intervention allemande inverse le sens de la marche. À leur tour, les Grecs font retraite, les Italiens suivant derrière, sans hâte, sous les averses, les pieds douloureux, le ventre toujours creux.

Rigoni raconte ainsi des guerres de fantassins mal pourvus, sans artillerie, sans chars et sans avions. Pourtant les alpini ont fait leur métier de soldat jusqu’au bout. Contre le chaos de la guerre et de la débâcle s’est exercée la discipline de ces montagnards appliqués, voisins et cousins du même village.

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[1] Un récent ouvrage en français sur le sujet, de Laurent et Enzo Beffarato, Decima mas. L’unité mythique du prince Borghèse, Memorabilia, 2021, 496 p.

[2] Maria Teresa Giusti, La Campagna di Russia, 1941-1943, Bologne, Il Mulino, 2018.

[3] En 1953, paraissent ses souvenirs de la campagne de Russie, Un sergent dans la neige ; en 1971, En Guerre parle des deux campagnes précédentes ; en 1973, Retour sur le Don, un recueil de nouvelles, raconte son retour en Russie, tente ans après les combats.

[4] Le récit de la bataille, côté français, a été rédigé dès 1941 à la demande du général Olry, qui commandait l’armée des Alpes. Une version révisée et illustrée, est parue en 1982 (général Plan, Éric Lefèvre, La Bataille des Alpes, 10-25 juin 1940, Paris, Lavauzelle, 176 p.). Pour la version italienne, Vincenzo Gallinari, Le operazioni del giugno 1940 sulle Alpi occidentali, Rome, Ufficio Storico dello Stato Maggiore dell’Esercito, 1994 [1981], 301 p.

[5] Préface d’André Martel à La Bataille des Alpes, 10-25 juin 1940.

[6] Giorgio Rochat, « La campagne italienne de juin 1940 dans les Alpes occidentales », Revue historique des armées, n° 250, 2008, pp. 77-84. L’auteur souligne l’inégalité des pertes : « Les Français eurent 37 morts, 62 blessés, 155 prisonniers 18 ; les Italiens : 642 morts, 2 631 blessés, 2 151 gelés, 616 portés disparus. »

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À propos de l’auteur
Marie-Danielle Demélas

Marie-Danielle Demélas

Docteur d’État en histoire et professeur honoraire de l'université de Paris III.
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