Éditorial du numéro 39 : L’épée à la main

3 mai 2022

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Éditorial du numéro 39 : L’épée à la main

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Parution du nouveau numéro de Conflits consacré à la guerre en Ukraine. Retrouvez également une enquête sur les narcos colombiens, les émeutes au Kazakhstan, les manifestations des camionneurs au Canada et toutes vos rubriques habituelles. Éditorial de Jean-Baptiste Noé.

Confidence d’un échange qui remonte à quelques années avec une personne qui compte dans le domaine des relations internationales à qui je présentais Conflits : « Vous vous appelez Conflits parce que vous aimez la guerre ? », question posée sur un ton mêlé de dégoût et de dédain. Non, notre revue s’appelle Conflits parce que la conflictualité est une réalité et qu’elle s’exprime de façon multiple. Étudier les conflits et tenter de les comprendre est une façon de s’y préparer et donc de s’en prémunir ; non de les faire advenir. Avec l’invasion de l’Ukraine, la chose est nette : la guerre est une réalité, y compris en Europe. Nous avons trop souvent entendu, dans d’autres médias, que c’était le premier conflit en Europe depuis 1945, occultant les guerres de Yougoslavie comme celle d’Irlande du Nord. D’autres de découvrir à cette occasion le cas du Donbass, en guerre depuis 2014, quasiment occulté par les actualités. Enfin, combien de commentateurs ont repris sans distance les communiqués officiels du gouvernement ukrainien ou bien se sont livrés à des analyses définitives sur un conflit que l’on ne peut prendre qu’avec grande prudence tant que dure le brouillard de la guerre. Dans le traitement médiatique d’un tel conflit, il est nécessaire de faire preuve d’humilité : reconnaître que l’on s’est trompé lorsque c’est le cas, ne pas se soumettre à la tyrannie du commentaire de l’immédiat alors que tant d’analyses, pour être justes, ont besoin de décantation pour dissiper le brouillard, être méfiant à l’égard des informations données et des discours officiels tant la manipulation est réelle, dans un camp comme dans l’autre. Ce que l’on peut dire d’un conflit lorsque celui-ci se déroule ressemble à une grande tapisserie trouée dont on essaie de déchiffrer le sens.

L’esprit de défense. Quand la guerre survient, il est trop tard pour y faire face. La paix et la liberté ont un coût, qui s’appelle la dissuasion. Investir dans une armée nécessite un véritable investissement financier et culturel qu’il faut réaliser en amont des guerres, pas pendant. C’est aussi un véritable « esprit de défense » qu’il faut créer, qui repose sur un humus culturel qui seul donne envie à des jeunes de s’engager dans l’armée et d’y faire carrière. Cet esprit de défense passe par la connaissance de l’histoire de France, de ses batailles victorieuses comme de ses défaites. Il suppose de disposer de lieux de formation, écoles et lycées, de professeurs, de lieux de mémoire où est marquée l’histoire militaire de la France, qui est l’histoire de sa survie et de sa construction. Pour réconcilier la France de l’Ancien Régime et celle de la Révolution, Louis-Philippe fit édifier à Versailles un musée de l’histoire de France et une galerie des batailles où, de Tolbiac à Napoléon, s’écrit la formation du pays. Certains se sont demandé si en cas de guerre l’armée de terre disposerait d’assez de munitions. C’est une question importante certes, mais vaine. La clef de l’esprit de défense n’est pas technique, mais culturelle.

Pouvons-nous porter l’épée ? La véritable question posée par la guerre en Ukraine est de savoir si nous, en cas de guerre, serions prêts à faire les sacrifices nécessaires pour repousser l’adversaire et remporter la victoire. Pour parler simplement, sommes-nous prêts à quitter le confort de nos habitations pour l’inconfort de la boue et du sang ? Nous admirons le courage des Ukrainiens qui défendent leur nation ? Combien de Français seraient prêts à mourir non pour eux, mais pour quelque chose de plus grand qu’eux qui suppose un effort collectif ? Un pays qui s’est claquemuré dans la peur deux ans durant est-il apte à supporter l’épreuve du feu ? Ce type de guerre ne se mène pas avec des attestations de sortie et des masques. La guerre n’est pas que l’affaire des militaires, la vraie guerre, celle d’un pays attaqué, suppose que les civils y participent aussi, au prix de leur vie. On loue beaucoup l’effort et le sacrifice dans le sport, notamment quand le XV de France remporte le Grand Chelem. Mais ces valeurs se dissipent quand il faut les appliquer à la vie civile. Nous n’aimons pas la guerre et le meilleur moyen de l’éviter est de s’y préparer, non d’en nier l’existence. C’est-à-dire d’accepter d’avoir l’épée à la main.

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À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Université catholique de l'Ouest (Angers) et à l'Institut Albert le Grand (Lyon). Rédacteur en chef de Conflits.
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