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Arrivé second au premier tour, Lula a été réélu le 25 octobre avec 51,79 % des suffrages face à Flávio Bolsonaro, alors que le candidat en tête au premier tour avait toujours été élu au second.
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Six cartes montrent comment le président sortant a gagné des voix bien au-delà de ses fiefs du Nordeste, tandis que son adversaire n’a fait que protéger ses bastions.
Par Hervé Théry, directeur de recherche émérite au CNRS-Creda et IRL2034 (São Paulo), professeur à l’Universidade de São Paulo (USP-PPGH)
En termes de football, on dirait qu’il s’est agi d’une remontada, le renversement de dernière minute du score d’un match qui paraissait gagné par l’une des équipes. Mais, au pays du futebol, on parle plutôt de virada, un retournement inattendu, ce qui est bien le cas en l’occurrence. Les cartes ci-dessous aident à le comprendre ; elles ont été élaborées à partir des données mises en ligne (le lendemain même des résultats, sur un site librement accessible et gratuit) par le TSE (Tribunal supérieur électoral), qui garantit le bon fonctionnement des élections.
Le résultat du second tour de l’élection présidentielle brésilienne, le 25 octobre 2026, a déjoué les pronostics faits à l’issue du premier : avec 64,26 millions de voix (51,79 % des suffrages exprimés) et une avance de plus de 4,4 millions de votes, le président sortant, Luiz Inácio Lula da Silva, l’a emporté face à Flávio Bolsonaro, qui en a obtenu 59,83 millions (48,21 %). Au premier tour, celui-ci était arrivé en tête avec 56,1 millions de voix (47 %) contre 53,87 millions (45,16 %) ; or, depuis la redémocratisation de 1985, le candidat arrivé en tête au premier tour avait toujours été élu au second.
Deux Brésil face à face
La première carte, celle des écarts au second tour, révèle un Brésil bipolaire. Les cercles rouges, indiquant les communes où l’écart est en faveur de Lula, culminent à São Paulo avec plus de 766 000 voix d’avance : la plus grande métropole du pays a largement compensé le revers de Lula dans l’État et tire vers le sud le barycentre (centre de gravité) de son électorat.
Les cercles bleus, favorables à Bolsonaro, dominent à l’inverse dans le Sud, le Sud-Est (jusqu’à 277 000 voix d’écart) et le Centre-Ouest agricole, d’où son barycentre décalé vers le nord-ouest. Le Nordeste s’affirme comme le principal socle de Lula, avec des scores élevés à Salvador, Fortaleza et Recife. Ce clivage recoupe les fractures sociales du pays : un Nordeste à forte proportion de pauvres contre les hinterlands agricoles et les régions prospères du Sud.
Figure 1. Différence entre le nombre de votes de Lula et de Bolsonaro
La deuxième carte croise le volume des voix de Lula au second tour (taille des cercles, jusqu’à 3,8 millions de bulletins) et sa dynamique entre les deux tours (gamme de couleurs). Le Nordeste reste son cœur électoral : Bahia et Pernambuco combinent cercles massifs et fortes progressions, jusqu’à +22 %. Le changement le plus significatif s’est joué dans le Minas Gerais, ce grand État charnière (où se situent les deux barycentres), disputé de longue date, qui a cette fois basculé dans le camp de Lula. À l’inverse, le Centre-Ouest agricole (Mato Grosso, Mato Grosso do Sul) lui reste hostile, avec des scores faibles et même de rares régressions, jusqu’à −6 % (en rouge, par parallélisme avec la carte suivante, mais invisibles ici). La géographie du vote pour Lula recoupe en partie celle de la pauvreté, mais déborde aussi vers des bastions adverses, indice que la victoire s’est construite au-delà de ses seuls fiefs.
Figure 2. Votes pour Lula au second tour et évolution par rapport au premier tour
La troisième carte, symétrique de celle de Lula, montre les scores de Flávio Bolsonaro. Ses plus gros scores se concentrent dans le Sud-Est (3,8 millions à São Paulo) et le Sud. Mais ses points forts dans le Centre-Ouest (la région de production massive de soja, de maïs et de coton) ne se traduisent guère en nombre de bulletins puisque cette région est peu peuplée.
L’évolution entre les deux tours montre d’un côté une assez forte croissance dans le Goiás, due au ralliement d’un des candidats du premier tour, Ronaldo Caiado, qui en a longtemps été le gouverneur. En sens inverse, les reculs concernent principalement le Nordeste et l’Amazonie (sauf dans leurs capitales), les régions les plus pauvres du pays, et tout donne à penser que les bénéficiaires des politiques sociales comme la Bolsa Família ont eu bien conscience de ce qu’ils risquaient de perdre en cas de défaite de Lula.
Figure 3. Votes pour Bolsonaro au second tour et évolution par rapport au premier tour
La dynamique de l’entre-deux-tours
La quatrième carte, consacrée aux « pertes et gains » des deux candidats entre les deux tours, montre une nette asymétrie : les progrès de Lula culminent à 812 000 voix et essaiment du Nordeste au Sud-Est, alors que les meilleurs gains de Bolsonaro plafonnent à 337 000 et se cantonnent au Sud et au Centre-Ouest. Côté pertes, l’échelle est bien moindre (quelques milliers de voix au plus) : celles de Lula se concentrent dans le Nord amazonien, tandis que celles de Bolsonaro (jusqu’à 3 785 voix) concernent aussi des métropoles du Sud-Est. Lula a donc engrangé des gains massifs et largement distribués, alors que son adversaire n’a réussi qu’à protéger ses bastions. La victoire s’est jouée sur cette capacité à ouvrir de nouveaux fronts tout en contenant des pertes limitées : cette asymétrie géographique des dynamiques entre les deux tours a pesé lourd dans l’issue du scrutin.
Figure 4. Gains et pertes de voix des deux candidats entre les deux tours
Au premier tour, l’abstention avait atteint 33,4 millions d’électeurs (21,08 %), le taux le plus élevé pour un premier tour depuis 1998. Au second tour, elle a reculé à 30,5 millions d’électeurs (19,2 %), son plus bas niveau depuis vingt ans : le retour aux urnes de près de 3 millions d’électeurs a évidemment eu des conséquences.
Le contraste régional est saisissant : l’abstention a reculé dans le Sud-Est, jusqu’à −8,2 % autour de São Paulo et Rio, comme si l’enjeu du second tour avait réveillé les électeurs des grands centres urbains. À l’inverse, elle a progressé dans le Nord et une partie du Nordeste, avec des hausses jusqu’à 23,8 % en Amazonie et au Maranhão. Les abstentionnistes supplémentaires se trouvent en partie dans les fiefs de Lula, ce qui a probablement amputé une partie de son potentiel, mais la remobilisation méridionale a plus que compensé ces quelques reculs.
Figure 5. Abstention au second tour et évolution entre les deux tours
Des bastions et des marges
La carte finale propose une typologie qui s’appuie sur les données utilisées pour les précédentes. Elle découle d’une classification ascendante hiérarchique (CAH) qui regroupe les communes au profil semblable au vu de ces données. Pour chaque groupe, le graphique du bas de l’image indique, variable par variable, si celle-ci y est supérieure à la moyenne (barre vers la droite) ou inférieure (barre vers la gauche).
Quatre Brésil s’y dessinent : le Nordeste (en rouge sombre) est le fief de Lula (1 352 communes), où l’abstention a reculé et le vote contestataire a fondu. Sur ses marges (en rose) s’étend un ensemble où le vote pour Lula est plus fragile, réduit par l’abstention au premier tour et peu mobilisé ensuite. Le bleu sombre couvre, dans le Sud, le Sud-Est et le Centre-Ouest, un axe de 1 765 communes fortement bolsonaristes, où Flávio Bolsonaro a encore accru son avance. Enfin, le bleu clair regroupe des communes marquées par la progression de Lula au second tour, situées en lisière du bleu sombre et du rose. C’est dans ces franges, plus que dans les fiefs, que s’est décidée l’élection, et la synthèse confirme les indications de la série : le Brésil électoral n’est pas coupé en deux blocs étanches, mais en deux camps qui ont chacun des bastions bien définis, cernés de marges plus indécises où se décident les victoires et les défaites.
Figure 6. Typologie des résultats














