<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Les entreprises en concurrence

4 janvier 2021

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Saudi Aramco, première compagnie pétrolière mondiale. (c) Amr Nabil/AP/SIPA AP22407618_000008
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Les entreprises en concurrence

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Sans surprise, que ce soit dans le domaine du pétrole, de l’électricité ou du gaz, les grandes entreprises énergétiques se trouvent aux États-Unis, en Europe, en Chine, au Japon, mais aussi en Russie.


 

Dans le domaine de l’électricité, c’est EDF et Engie qui occupent la première place, devant l’allemand EON, l’italien Enel et le japonais Tepco. Cette puissance est due au marché intérieur et surtout au parc nucléaire, ce qui permet à la France d’être indépendante et de vendre de l’électricité à ses voisins.

Les premiers

Dans le domaine du pétrole, les dix premières entreprises mondiales se classent dans l’ordre suivant : Sinopec (Chine), Royal Dutch Shell (Pays-Bas, Royaume-Uni), Exxon Mobil (États-Unis), British Petroleum (RU), Chevron (EU), Total (France), Phillips 66 (EU), ENI (Italie), Sonatrach (Algérie), Petrobras (Brésil). La France et l’Italie réussissent cet exploit de posséder deux des dix plus grandes majors alors qu’elles n’ont pas de pétrole sur leur territoire. C’est un cas rare car, pour les autres, c’est l’importance des réserves pétrolières qui explique bien souvent la puissance de leur entreprise. Ce classement se fonde sur le chiffre d’affaires des compagnies. Si on y inclut la possession des réserves, il est modifié. Il faut alors y ajouter Saudi Aramco, l’entreprise nationale d’Arabie saoudite, qui, du point de vue de ses réserves comme de sa production, est la première compagnie pétrolière mondiale. Gazprom est l’autre géant de l’énergie des hydrocarbures. Certes, sa puissance est surtout gazière, mais l’entreprise investit aussi dans des gisements de pétrole, lui permettant d’être également un acteur de ce marché.

Si l’on s’intéresse aux fabricants d’éoliennes, cela donne un classement quelque peu différent. C’est le Danemark qui arrive en tête, avec son entreprise Vestas, qui contrôle près de 15 % du marché mondial. Puis viennent deux entreprises chinoises, Sinovel et Goldwind et une espagnole, Gamesa. Les Chinois ont quatre entreprises parmi les dix principales au monde, totalisant près de 30 % du marché mondial.

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Des classements qui reflètent les choix des États

Ces classements sont le reflet des choix stratégiques opérés par les États : les entreprises sont fortes là où les États ont voulu développer leur puissance énergétique. Ils peuvent certes être aidés par les conditions naturelles, comme l’Algérie et l’Arabie saoudite avec la présence de pétrole, mais sans volonté politique, la puissance économique ne suit pas. Ce qui pose la question de la relation entre ces entreprises et les États.

La plupart sont des entreprises nationalisées, comme en Chine, au Brésil, en Arabie saoudite ou en Algérie. Ces entreprises sont donc les bras armés des États. Cela peut favoriser leur puissance, car elles bénéficient de la puissance étatique en soutien, notamment diplomatique et commercial. Le chef d’État se mue en VRP de ses entreprises nationalisées et les sommets internationaux et autres réunions de l’ONU peuvent se transformer en assemblée générale de mandataires sociaux. C’est incontestablement un plus pour les entreprises, mais jusqu’à quel point ? Le risque est que les problématiques politiques ne coïncident pas avec les intérêts économiques et que les États contraignent les entreprises à faire des choix industriels qui ne sont pas les bons.

L’autre risque est celui de la corruption et de la collusion entre les dirigeants politiques et économiques. Pots-de-vin, trafics d’influence, détournements de fonds et financements occultes de campagnes électorales sont le lot commun de ces entreprises nationalisées. En France, Elf a sombré pour cette raison. Au Brésil, les trois derniers présidents sont impliqués dans la corruption générée par Petrobras. En Algérie, le clan Bouteflika a préféré traire la Sonatrach jusqu’à épuisement plutôt que de moderniser le pays. La corruption est aussi endémique en Chine, en dépit des efforts de Xi Jinping pour l’éradiquer, et en Russie où Gazprom ne brille pas par sa transparence.

Enjeu politique des entreprises

C’est que les entreprises publiques sont bien plus que des pourvoyeurs d’énergie. Elles sont souvent des variables d’ajustement aux problèmes sociaux : le gouvernement leur demande d’embaucher pour réduire le chômage, ou bien accroît leurs impôts pour financer des projets sociaux. L’entreprise devenue une vache à lait qui achète la paix sociale se prépare à des futurs qui déchantent. Tel a été le sort de PDVSA au Venezuela qui a été contrainte de financer les programmes sociaux d’Hugo Chavez, au risque de manquer de fonds pour investir dans l’exploration. Aujourd’hui, la production stagne faute d’avoir renouvelé ses gisements.

Quand elles sont privées, ou avec une faible participation de l’État, comme Total, elles ne sont pas non plus à l’abri de ces problèmes. Les liens entre la famille Bush, les pétroliers et les réseaux néo-conservateurs ne sont pas pour rien dans les guerres menées par les États-Unis entre 2000 et 2008. La déstabilisation de certains régimes, l’aide apportée à certaines minorités ou, au contraire, le désintérêt manifeste pour des groupes humains opprimés, varient souvent en fonction des intérêts énergétiques des grands groupes et des États.

Derrière le business et les accords de marché se camoufle souvent la guerre économique. Pour protéger leurs entreprises privées, les États-Unis peuvent compter sur l’arme lourde du droit international et de l’extraterritorialité et sur l’arme légère, mais non moins efficace, des ONG. Même les multinationales juridiquement privées peuvent compter sur le soutien de leur État quand il faut gagner un marché ou déloger un adversaire. Total en a fait les frais en Birmanie, ENI subit des pressions en Méditerranée.

La grande entreprise n’agit pas dans un environnement solitaire. Elle s’insère dans un vaste réseau de fournisseurs, de sous-traitants, de filiales, qui lui donnent beaucoup de complexité et qui rendent son économie parfois difficile à cerner. L’énergie se déclinant dans de multiples chaînes économiques, exploration, production, distribution, fabrication de produits dérivés (engrais, chimie fine, etc.), la multinationale n’est jamais faite d’un bloc, mais présente un ensemble très vaste et complexe. Cela oblige à des coopérations internationales. Si la guerre économique est une réalité, le partage mondial des affaires en est une aussi.

Coopération internationale et sociétés spécialisées

On le voit sur le chantier du Kashagan, effectif depuis 1990. C’est un consortium d’entreprises qui opère sur ce vaste champ pétrolifère, associant des Européens, des Chinois et une entreprise nationale. La coopération s’opère également lorsqu’il faut sécuriser les sites et les transports. Les entreprises peuvent avoir leurs propres milices, ou bien faire appel à des sociétés militaires privées ou aux forces locales. Dans le transport maritime des hydrocarbures, l’entente entre les grandes compagnies est là aussi indispensable. Si l’armateur grec Aristote Onassis a marqué les esprits et l’histoire, le transport maritime est aujourd’hui beaucoup moins jet set et beaucoup plus technique. L’un des leaders mondiaux est l’entreprise française Bourbon, qui dispose de plus de 500 navires et de 11 000 collaborateurs. Ces prestations de services incluent aussi la protection du littoral et des navires en difficulté avec les remorqueurs Les Abeilles. La coopération économique opère quand il s’agit de bâtir un pipeline, de dresser une route, d’installer une plate-forme pétrolière ou de disposer d’outil de navigation par satellite. Les grandes compagnies doivent alors faire appel à des entreprises de taille plus modeste, mais néanmoins essentielles pour mener leurs affaires, comme Subsea 7, basée au Luxembourg, qui met en œuvre les structures sous-marines des champs pétroliers et gaziers, ou Saipem, entreprise italienne liée à ENI, spécialisée dans les forages pétroliers. Rien ne peut donc se faire seul.

La route de l’énergie, du gisement au consommateur, emprunte une multitude de coopérations et d’échanges qui témoignent d’une complexification du monde qui échappe bien souvent aux citoyens.

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Université catholique de l'Ouest (Angers) et à l'Institut Albert le Grand (Lyon). Rédacteur en chef de Conflits.
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