<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Entretien avec Sylvie Brunel : La géopolitique lumineuse

1 octobre 2020

Temps de lecture : 13 minutes
Photo : Sylvie Brunel © BALTEL/SIPA 00610138_000003
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Entretien avec Sylvie Brunel : La géopolitique lumineuse

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L’Afrique constitue l’un des sujets de prédilection de Sylvie Brunel, l’une des plus célèbres géographes françaises et l’une des plus originales. Sa force ? Une argumentation simple et précise, une pensée claire et libre, loin de tous les dogmes, mais aussi un optimisme chevillé au corps et la certitude qu’à tout problème peut répondre une solution. Une géopolitique lumineuse.

 Propos recueillis par Pascal Gauchon.

Conflits. Quel a été votre parcours ?

Sylvie Brunel. Mes parents, tous deux enseignants en biologie, se sont installés à Lyon après la mort de mon frère. J’y ai fait une classe préparatoire HEC, ai décidé de m’inscrire en médecine mais ai néanmoins présenté Sup de Co Montpellier, pour de mauvaises raisons : faire du cheval, ma passion. Reçue major, j’ai décidé d’y aller, y ai rencontré mon futur mari, qui m’a alors entraînée à Paris où j’ai fait le Centre de formation des journalistes. Parallèlement je menais des études de droit. J’ai eu un coup de foudre pour la géographie et me suis inscrite en licence dans cette matière, en même temps que je passais ma maîtrise de droit. L’année suivante, j’étais reçue à l’agrégation de géographie…

Voilà un parcours diversifié.

Oui, d’autant plus que j’ai passé plus tard un doctorat d’économie.

Et cela vous a été utile, j’imagine ?

Tout m’a servi. Le droit donne une structuration de pensée, le CFJ une efficacité dans l’expression, l’économie la connaissance de mécanismes indispensables. Enfin, la géographie est au carrefour de tout, c’est à mes yeux la discipline la plus englobante. Qui dit géographie dit d’ailleurs aussi histoire puisque nos paysages ne sont que des héritages. L’histoire, c’est ce qui met de la pagaille dans la géographie, mais aussi ce qui permet de la comprendre vraiment, d’éviter le déterminisme et les simplifications abusives. Il faut penser le monde en géographe, comme l’écrit Paul Claval.

Comment définissez-vous la géopolitique ?

J’ai toujours eu le sentiment, en ayant travaillé dix-huit ans dans l’humanitaire, de ne faire que de la géopolitique, de m’interroger sur les rapports de force et notamment les relations des États sur leurs territoires. Quand j’ai travaillé sur les famines, j’ai vu combien elles étaient instrumentalisées par les rapports de puissance. Disons que je fais de la géographie politique.

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Vous enseignez ensuite ?

À Lyon. Puis je lis dans Le Monde que Médecins sans frontières prend ses distances avec le tiers-mondisme alors dominant. Je contacte l’association et elle me charge de faire le point sur une campagne lancée par des ONG de l’époque appelant à cesser de consommer de la viande (déjà !) parce que « la vache du riche mange le grain du pauvre ». J’enquête sur le bien-fondé de cette assertion et je remets un rapport montrant que la grande majorité de l’alimentation du bétail en Europe vient des pays riches. Le reste est fourni par le soja brésilien, l’arachide sénégalaise et le manioc thaïlandais, mais ces deux derniers produits procurent aux paysans sur place des moyens financiers dont ils ne disposeraient pas sans ces ventes. En un mot, quand il arrive que la vache du riche mange le grain du pauvre, elle lui rend service. Arrêtons d’opposer les cultures vivrières aux cultures d’exportation !

Vous entrez alors à Médecins sans frontières ?

Plus exactement dans une fondation de recherche qu’a créée Médecins sans frontières, et qui fonctionne de 1985 à 1989. J’y suis confrontée à toutes les grandes questions humanitaires : l’utilité de l’aide, la famine en Éthiopie – la dénonciation des transferts forcés de population par Mengistu nous vaut d’être expulsés du pays en 1985 – la naissance du droit d’ingérence… En 1989, je rejoins Action contre la Faim qui me charge de travailler sur la faim. Ce sera  Une tragédie banalisée, la faim dans le monde, publié chez Hachette en 1991. Je deviens ensuite directrice générale de l’association puis conseillère stratégique, puis Présidente.

Me voici au cœur de tous les conflits qui agitent l’Afrique, au moment où les dictateurs, qui tenaient leur pouvoir soit du soutien soviétique, soit du soutien occidental, sont chassés après la fin de la guerre froide. Nous affrontons les drames humanitaires liés à la guerre en Somalie, au Liberia, en Sierra Leone, au Soudan, mais aussi le génocide au Rwanda, la purification ethnique en ex-Yougoslavie… J’ai l’impression que le monde explose à cause de notre aveuglement. Convaincus de notre supériorité morale, nous prônons l’imposition de la bonne gouvernance et de la démocratie sans tenir compte des contextes locaux, passant de l’ingérence économique liée à la crise de la dette et aux redoutables plans d’ajustement structurel à l’ingérence politique. Bien que le sommet de la Terre de Rio en 1992 fasse émerger le concept de développement durable, je suis tellement absorbée par les drames humanitaires que je ne vois pas s’imposer petit à petit l’ingérence écologique.

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Toute une partie de l’aide au développement est réorientée vers les ONG à la fin de la Guerre froide. À AICF, nous passons d’un budget de 40 millions de francs en 1990 à 400 millions en 2000 mais aussi de 50 % à 80 % de fonds publics car nous explosons sous les commandes… Beaucoup d’ONG deviennent de grosses machines au service de la puissance publique, presque des supplétifs. Je m’interroge de plus en plus sur notre finalité : les victimes servent d’alibis pour capter les budgets institutionnels, qui font tourner des structures de plus en plus bureaucratiques et déshumanisées. Finalement, en 2002, je démissionne de la présidence d’Action contre la Faim pour ne plus cautionner ces dérives et deviens professeur des Universités après avoir passé une HDR : d’abord à Montpellier III (toujours cette attirance pour le Sud, dont est originaire ma famille), puis à la Sorbonne (Paris IV) depuis 2007.

La profession de vos parents a-t-elle joué sur votre carrière ?

J’ai baigné dans un milieu qui m’orientait vers l’écologie, mais j’ai toujours pris mes distances avec elle. Pour moi, la nature n’a rien de bienveillant ou d’équilibré, elle consacre le triomphe du fort et l’élimination du faible. Si l’être humain n’est pas mis au premier plan, si la société ne mène pas des interventions correctrices, si le paysan ne produit pas une biodiversité nourricière, créant des milieux plus sûrs et plus accueillants, l’humanité n’a aucune chance de pouvoir vivre plus longtemps et en meilleure santé sur la planète. Quand j’entends aujourd’hui le catastrophisme et la collapsologie, je ne comprends pas : nous sommes passés de 3 milliards d’êtres humains vivant en moyenne 45 ans dans les années cinquante à plus de 7 milliards de personnes, dont l’espérance de vie dépasse 70 ans. Comment oser dire que les choses vont de mal en pis ?

Vos premiers livres ?

Le premier a été Asie-Afrique, greniers vides et greniers pleins, publié par Economica en 1986. Ensuite je décide de faire un ouvrage de référence avec 25 spécialistes reconnus, Tiers Monde controverses et réalités, qui sort en 1987, premier ouvrage d’ensemble qui rompt avec le tiers-mondisme.

D’où vient cette rupture avec ce que l’on peut appeler, alors, une véritable idéologie dominante ?

Du terrain. On ne peut pas rester dans l’idéologie quand on voit les trajectoires radicalement différentes de pays qui avaient au départ des atouts comparables et qui ont totalement divergé. Ce sont les choix politiques qui les expliquent. Qu’on arrête de dire que c’est la colonisation ! Jacques Marseille, qui a été mon professeur au CFJ, m’a marquée sur ce point et je suis restée proche de lui, jusqu’à son décès.

Vous n’êtes pas la seule à avoir suivi le même chemin. Jean-Christophe Rufin, Pascal Bruckner, Rony Brauman…

Même s’ils me précèdent en âge de dix ans, nous avons été également marqués par deux événements fondateurs : les boat people et l’affaire éthiopienne, quand le marxiste Mengistu utilise la famine pour renforcer son pouvoir. J’ai grandi dans un monde coupé en deux, marqué par l’oppression communiste. Le mythe du leader révolutionnaire qui sauve son peuple m’a exaspérée par son aveuglement criminel. Il faut examiner sans parti pris idéologique ce que certains pays ont mis en œuvre pour sortir du sous-développement.

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Est-ce qu’on n’a pas jeté le bébé avec l’eau du bain ? N’a-t-on pas remplacé les systèmes tiers-mondistes inefficaces par des systèmes excessivement libéraux ?

Je le crois. D’ailleurs, les dragons d’Asie n’étaient pas très libéraux. On a sous-estimé l’importance de l’État dans leur décollage économique. Aujourd’hui ceux des pays d’Afrique dont les économies semblent décoller disposent d’États forts, ainsi l’Éthiopie et le Rwanda. Il ne faut pas en faire des modèles : le régime y étouffe les oppositions et le sort des paysans reste difficile. Mais ce sont des pays stables pour les investisseurs étrangers, ce qui est essentiel pour leur développement.

J’étais méfiante, et je le reste, à l’égard du consensus de Washington – privatisation, libéralisation, ouverture… J’ai vu arriver au Cameroun, en Côte d’Ivoire les experts de la Banque mondiale et du FMI qui asphyxiaient les économies au nom de la rigueur. Croyant avoir emporté la mise avec la chute de l’URSS, l’Occident a voulu imposer son choix libéral. À La Baule en 1990, quand François Mitterrand a expliqué aux Africains que l’aide française serait désormais conditionnée à la démocratisation et à « bonne gouvernance », il a ouvert la décennie du chaos et la montée en puissance de la Chine.

Pourtant vous refusez globalement la culpabilité de l’Occident dans le sous-développement ?

Ce qui est évident, c’est que l’héritage colonial puis l’impérialisme économique ne sont pas des obstacles insurmontables pour le développement. Tous doivent le reconnaître aujourd’hui. Du coup, le tiers-mondisme a mué et met en avant la « dette écologique », ce que l’on appelle les « pertes et dommages » liés au changement climatique, et qui justifient des réparations. Ceux qui cherchent des boucs émissaires les trouvent toujours en Occident, ce qui permet de ne pas s’interroger sur la corruption locale, le mépris des campagnes, les choix erronés… Vous avez pollué la planète qui maintenant se retourne contre nous, disent-ils. Et on parle de « réfugiés climatiques », qui ont toujours existé dans l’histoire de l’humanité, faite de migrations pour trouver ailleurs des territoires et des ressources.

Aucune responsabilité donc ?

Ce serait trop simple. J’en vois au moins une.  En imposant nos modèles à ces pays, nous avons créé des sentiments d’humiliation. Le ressentiment est un puissant moteur de crise et de guerre. Le djihadisme est vécu par ceux qui le pratiquent comme la réactivation des guerres coloniales, le retour des empires déchus. Humiliation, ressentiment, sentiment de ne pas compter…

Sur ce sujet deux thèses s’affrontent : ceux qui voient en l’islamisme radical l’explication première, et ceux qui attribuent le terrorisme islamiste à la marginalisation de la jeunesse, dans les banlieues chez nous et dans les pays musulmans en situation d’échec. Pour moi, le problème principal réside dans l’échec de l’intégration et tous les laissés-pour-compte de la modernisation, notamment au sein de la jeunesse. C’est très marquant dans le continent africain, où l’on trouve des mouvements extrêmement radicaux chez les musulmans mais aussi chez les chrétiens. Quand la moitié de la population a moins de 20 ans et n’a pas de débouchés, il lui faut trouver des moyens d’exister.

La victoire contre la mortalité, liée au transfert de nos succès médicaux, a engendré une transition difficile, ce gonflement immense du nombre de jeunes. Ce n’est qu’une parenthèse démographique dans l’histoire du monde, de quarante ans environ : la natalité baisse aussi en Afrique, notamment dans les villes. Comme ailleurs, la population va vieillir et sa croissance ralentir, puis se stabiliser. Dans l’intervalle, la situation est explosive, d’autant plus que l’accès à l’information grâce à Internet et aux réseaux sociaux avive les rancœurs. L’explosion des inégalités, liée à l’émergence et l’arrogance avec laquelle les riches exhibent leurs privilèges, radicalise les jeunes, sensibles à tous les embrigadements qui leur donnent le sentiment d’exister.

Cette pression démographique menace l’Afrique ?

Pour moi, l’Afrique est en très grand danger. Si je devais réécrire mon livre, je dirais « L’Afrique est-elle bien partie ? » et non « L’Afrique est-elle si bien partie ? ». Quand on analyse les pays que l’on considérait comme des réussites, la Côte d’Ivoire et le Kenya, par exemple, on voit que des forces souterraines redoutables sont à l’œuvre dans ces pays. Les sociétés africaines sont des sociétés rhizomes, les volontés de revanche n’affleurent pas immédiatement, mais elles cheminent.

On ne s’en rend pas compte car la plupart des pays africains sont des États prétoriens qui musèlent les oppositions. Notre souci de sécurité et notre crainte du terrorisme les encouragent dans cette voie des restaurations autoritaires et des démocratures. Ce sont aussi des États prébendiers qui confisquent la rente et la redistribuent à leur clientèle. Ils contiennent les mouvements de fond et les empêchent d’émerger… jusqu’au moment où les soupapes lâchent.

Pendant ce temps gronde en profondeur la colère des jeunes. Autrefois, dans les campagnes, ils étaient tenus par un système très rigide, encadrés par des anciens très puissants. Aujourd’hui beaucoup sont en ville ; c’est une poudrière à la merci du moindre prédicateur. Ils sont éduqués, ils disposent de téléphones portables, ils connaissent exactement l’état du monde, et ils n’ont rien. 200 millions de jeunes chômeurs de 15 à 24 ans. Ils se cherchent, font des petits boulots, sont à l’affût des opportunités.

Dans les années 1990, la Banque mondiale a fait l’apologie de l’économie informelle, qui lui semblait une première étape vers le marché, et des ONG pour conditionner l’acceptabilité sociale des réformes libérales. Sauf qu’entre l’informel et l’illicite, puis entre l’illicite et le criminel, le pas est vite franchi. Les réseaux d’armes, de drogues, de contrefaçons, de diamants… se développent. Les gens s’en sortent, mais le pays bascule dans une économie de l’ombre, avant l’anarchie et la révolte.  Et derrière l’étiquette de l’aide humanitaire, éclosent les communautarismes religieux et ethniques.

Pourquoi les conflits en Afrique ?

Les conflits ont plusieurs sources. D’abord la terre et les régimes fonciers. À cause de la croissance démographique, la faim de terres grandit, d’autant plus que les États les ont confisquées aux indépendances, ce qui permet d’en déposséder les populations locales au nom de grands projets développementalistes. Ensuite l’État prébendier et rentier : celui qui n’est pas du bon côté n’a droit à rien ou presque et l’accès aux ressources est étroitement contrôlé. Et puis les divisions religieuses : la zone de contact entre l’islam et le christianisme est partout une zone de conflits sur laquelle se greffe la vieille opposition entre éleveurs plus ou moins nomades et cultivateurs. Une autre coupure oppose les peuples autochtones et les peuples allochtones : quand les tensions s’exacerbent, la haine du prétendu étranger, qui a pris  les emplois et les terres sans être légitime, provoque massacres et pogroms. À cela s’ajoute le délaissement des régions périphériques, les États préférant se recentrer sur les régions utiles, littorales et urbaines.

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Cela rejoint les oppositions entre ethnies ?

Parfois mais pas toujours. En Somalie, c’était une guerre de clans. Au Rwanda et au Burundi, où la même langue est parlée par tous, les haines entre Hutus et Tutsis peuvent être réactivées par les affrontements politiques. Kagame tient le pays d’une poigne de fer, mais les Hutus des campagnes se sentent spoliés, et des tensions cachées existent entre les Tutsis venus de l’extérieur, ceux qui s’étaient exilés et ont reconquis le pays lors du génocide, et les rescapés de l’intérieur, qui se sentent parfois dépossédés.

Pour autant, nier le poids de l’ethnicité en Afrique est une erreur, elle joue un rôle important dans de nombreux conflits, surtout lorsqu’elle est instrumentalisée par les chefs de guerre.

Que va-t-il arriver au milliard d’Africains supplémentaires qui seront là en 2050 ?

Ils seront d’abord plus nombreux dans les campagnes que dans les villes. Vers 2030 la population urbaine deviendra majoritaire. En 1950 il n’y avait aucune ville de plus d’un million d’habitants, il y en a 54 aujourd’hui, en 2030 il y en aura plus de 100. Le drame est qu’il n’y a pas d’emplois. Comme nos pays connaissent un déclin démographique, on assistera d’abord à un énorme exode des cerveaux vers le Nord, au risque de rendre le développement africain encore plus difficile.

Pour le reste, nous serons dans une logique de containment. Le risque est de voir une ségrégation institutionnalisée à l’échelle mondiale. Nous allons vers un monde de murs.

Certains prédisent la généralisation des catastrophes en Afrique, des guerres, des pandémies. Je ne suis pas aussi pessimiste. D’abord, l’Afrique reste globalement sous peuplée, contrairement aux idées reçues. Si elle ne peut pas se nourrir, c’est parce que les rendements agricoles sont très faibles. Ce qui me semble fondamental, c’est l’intensification de la production agricole et la création de filières de transformation performantes. De l’essor des campagnes et de l’agro-alimentaire dépendent le ralentissement de l’exode rural, la création d’un marché intérieur, la baisse de la dépendance alimentaire, des recettes d’exportation accrues. Et le recul de la désespérance. Des citoyens et des consommateurs, au lieu de victimes et de mendiants. Or les campagnes ont été négligées jusqu’à présent ; c’est depuis peu que les dirigeants africains s’en préoccupent. S’ils le font bien, ils peuvent réussir : les terres et la main-d’œuvre ne manquent pas ! Ce qui ne suit pas, ce sont les « intrants » (semences, engrais…), l’irrigation, la formation, les filières.

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Pourquoi cela ?

L’aide est mal orientée à cause d’une sorte de biais pervers du discours sur l’environnement. La prétendue lutte contre le changement climatique mobilise les crédits et les programmes autour des techniques dites d’atténuation, qui est en réalité une guerre des technologies vertes. Trois quarts des crédits, alors qu’ils devraient servir à lutter contre la pauvreté, à mettre en place des programmes d’adaptation aux aléas. Le prétendu bien de la « planète » ne peut pas évincer l’humanité !

Alors, je sais, on critique beaucoup l’agriculture dite productiviste. Mais si l’agriculture en Europe n’avait pas pris le tournant de l’intensification, il n’y aurait pas eu de réduction des coûts de l’alimentation, pas de possibilité de nourrir les villes, pas de réduction des surfaces cultivées au profit des forêts. De bonnes semences sont essentielles. Si le paysan est un orfèvre du végétal, encore faut-il qu’il dispose des bons outils !

En 1960, le monde produisait un milliard de tonnes de céréales, aujourd’hui on est à 2,4 milliards de tonnes. En 2050 il faudra atteindre 3,4 milliards de tonnes pour répondre à la demande mondiale,  de plus en plus urbaine et exigeante, et pour éliminer la sous-nutrition. Croire que l’agriculture biologique est une panacée pour résoudre la question alimentaire est une erreur. Il faut certes des agricultures propres mais face aux besoins croissants et à la montée des ravageurs et des risques climatiques, l’Afrique aussi a besoin des techniques les plus performantes !

Vous êtes donc relativement optimiste ?

Dans le passé, nous nous sommes toujours adaptés, c’est ce qu’enseigne la géographie. Depuis 1960 on a allongé de moitié l’espérance de vie alors que la population mondiale doublait. Je suis résolument contre le malthusianisme, l’idée que les pauvres n’ont pas leur place au banquet de la nature, comme le dit Malthus.

Paradoxalement, le changement climatique offre aussi de formidables opportunités, des terres qui vont devenir cultivables au Nord, un potentiel de production accru, notamment pour le maïs, qui ne cesse de gagner du terrain en Afrique. Gérer intelligemment les questions de l’eau et des systèmes agricoles dans le monde tropical est une priorité que nous avons les moyens de relever. Nourrir la dizaine de milliards de personnes que nous serons vers 2050, en leur assurant une vie décente, n’est nullement une gageure.

Il n’y a aucune course de vitesse entre la population et les ressources.  La croissance démographique se ralentit partout dans le monde, y compris en Afrique. Le catastrophisme écologique ressasse à tort la question de la rareté, alors que nous ne cessons de découvrir de nouvelles ressources, autant conventionnelles que nouvelles, comme le solaire, l’hydrogène, la biomasse, les algues, les insectes…

La guerre pour l’espace vital n’a pas sa raison d’être sur le plan géographique. Il y a de la place pour tout le monde, si nous trouvons le moyen de vivre ensemble pacifiquement. Restent la haine et le ressentiment.

Y a-t-il du ressentiment en Afrique ?

Il y a de la colère et c’est ce qui explique les massacres et les exterminations terrifiants qui se produisent parfois. En RDC le viol a été une arme de guerre systématique. Dans ces conflits, les jeunes et même les très jeunes sont instrumentalisés, drogués, désensibilisés par l’élimination de leur famille. Certains pays ont réussi à canaliser cette violence, à redonner aux populations la fierté d’un destin national, d’une réussite fondée sur la confiance envers des autorités intègres et qui recréent un « récit national », souvent mythifié – je pense aux Mexicains qui se présentent comme les descendants des Aztèques, qui ont été très largement éliminés. L’identité de la nation est un ciment indispensable, les pays qui réussissent sont ceux qui affirment leur fierté nationale… tout en étant capables de se régénérer en permanence en intégrant de nouvelles cultures, de nouvelles compétences.

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Cela existe en Afrique ?

Les pays qui se développeront en Afrique sont ceux qui réussiront à créer cette synthèse. Le Rwanda ne s’y est pas trompé : il y est interdit d’évoquer les différences ethniques. Maurice, le Botswana, le Bénin tentent cette trajectoire … L’Afrique du Sud, elle, bute malgré la fin de l’apartheid sur les tensions raciales et sociales, comme le Nigeria. Dans d’autres régions du monde, les Émirats arabes unis magnifient leur fonds culturel dans la modernité – nous étions des bédouins misérables, nous avons vaincu le vent, le sable, la sécheresse et la mer. À Abou Dhabi, l’architecture décline la vague et la coiffe. Tous les pays qui réussissent savent où ils en sont, ils offrent un discours national, ce qui ne veut pas dire xénophobe. Et c’est ce qui manque à la France aujourd’hui : qu’a-t-elle à proposer ?

D’où vous vient votre anticonformisme ?

Mes parents étaient des scientifiques, loin de toute idéologie. Ils m’ont appris à voir les faits, à les expliquer. Je travaille, j’apprends, je comprends ou je cherche à comprendre. J’ai vu mourir mon frère quand j’avais 14 ans, j’ai compris que la vie pouvait être enlevée du jour au lendemain et je veux être en harmonie avec moi-même à chaque seconde de ma vie. Je déteste l’enrégimentement, je n’appartiens à aucune chapelle. Je suis libre. Je suis mon propre juge.

À propos de l’auteur
Pascal Gauchon

Pascal Gauchon

Ancien élève de l'ENS Ulm, agrégé d'histoire et professeur en classes préparatoires, Pascal Gauchon est le fondateur de Conflits et le premier rédacteur en chef.
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